‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 21 sur 72 · I,KS CROISADES. IS · texte numérisé non relu

I,KS CROISADES. IS

gents. Il avait désormais une base d'opérations contre Tunis. Mais Charles d'Anjou le pria de ne point presser les opérations jusqu'à son arrivée, afin de recueillir lui-même, ajoutons-le, les fruits de la campagne et d'imposer ses prétentions au bey intimidé. Il réclamait en même temps des vaisseaux pour transporter ses troupes siciliennes. Le :29 juillet, Olivier de Termes, qui arrivait au caliip, assurait que Charles était en partance et déjà embarqué. Cependant la flotte sicilienne n'apparut que le 25 août, au moment où saint Louis expirait (1)

Fatigué par la chaleur torride, par les attaques incessantes des Sarrasins qui l'obligeaient à s'armer jusqu'à cinq fois de jour et de nuit en vingt-quatre heures, profondément affligé par la mort de son fils chéri Jean de Nevers, du légat, du chancelier, de nombre de croisés, saint Louis succomba à une dysenterie violente : sa fin fut ce qu'avait été sa vie, admirable d'humilité et de piété. Il mourut sur la cendre en louant Dieu.

Son fils aîné Philippe et son frère Charles d'Anjou prirent la direction des opérations. Les Sarrasins avaient établi leur camp près de Carthage. Ils recevaient leurs vivres de Tunis, par bateaux, à travers la lagune. Charles d'Anjou voulut les intercepter : les Sarrasins essayèrent d'empêcher la mise à l'eau des barques de guerre chrétiennes dans la lagune : ils furent repoussés et battus après un vif combat où succomba l'amiral de Varennes (4 septembre). Aux barques de croisière, Philippe substitua des galères de façon à presser davantage Tuais. Et de fait, le bey se résigna à traiter le 30 octobre, à payer une indemnité de guerre de 525,000 livres et le tribut annuel de douze onces d'or réclamé par le roi de Sicile. La flotte anglaise du prince Edouard arriva trop tard pour prendre part au profit (2). Toute l'armée croisée réunie

(1) Le Nain de Tillemont, t. V, p. 158-159.

(2) Id., t. V, p. 181 et suiv.

comprenait plus de 200,000 hommes. Mais la contagion qui régnait dans le camp força à déraper au plus vite.

On décida donc d'hiverner en Sicile : les troupes se rembarquèrent dans la journée du [8 novembre et le lendemain. Le 21, la flotte arrivait en vue du port de ïrapani ; les grosses nefs jetèrent l'ancre à un mille de la côte et les petites commencèrent à les décharger. Mais dans la soirée du 22, la mer commença à s'agiter, et la tempête éclata, le 23, avec une telle violence que les marins ne se souvenaient pas d'en avoir vu de pareille. Près de quatre mille personnes périrent, dix-huit grandes nefs, sans compter les petites, sombrèrent; de l'une d'elles, qui portait mille hommes, l'évéque de Langres se sauva presque seul, en chemise, dans une petite ]>arque.

La tempête passée, on tint conseil le mardi 25. On parla de passer en Palestine ou de guerroyer contre Michel Paléologue. Mais en définitive, le moral des troupes étant fortement ébranlé, on remit la croisade à l'année 1274 : et chacun quitta la croix qu'il portait sur les épaules (1).

L'idée des croisades ne s'éteignit point avec saint Louis. En mai 1272, Philippe le Hardi, passant une convention avec le viguier d'Aigues-Mortes, se réservait d'instituer im amiral au moment du passage général (2).

Mais du mot magique de croisade, des indulgences qui s'y trouvaient attachées, on abusa. L'enthousiasme s'égara aux pseudo-croisades contre Constantinople, Jean sans Terre, Pierre d'Aragon ; quand, au xiV siècle, Jean XII essaya de réchauffer le zèle religieux, il le trouva presque partout éteint.

(1) Le Nain de Tillemont, t. V, p. 192-193.

(2) Archives nationales, JJ 30^ , n" 441.

La catastrophe des Vêpres siciliennes, le 30 mars 1282, déchaîna la guerre entre Charles d'Anjou, roi des Dcux- Siciles, et Pierre III d'Aragon, fauteur des rebelles. Dès le début, le roi de France prenait position en signifiant à Pierre III qu'il se tiendrait pour offensé de toute intervention étrangère en Sicile (2). Bientôt, les désastres du parti angevin l'obligèrent à mettre en voie d'exécution ses menaces; comme le pape Martin IV attachait à la guerre les privilèges et les décimes de la croisade, Philippe n'eut pas de peine à obtenir l'assentiment des barons et des prélats réunis à Paris le 20 février i28i : l'un de ses fds remj)lacerait sur le trône d'Aragon le roi excommunié.

(1) Sur la guerre d'Aragon, les chroni([ues et les livres abondent : Bernât d'Esclot, Cronicadel rey en Père, éd. par Buchon, dans ses CItronitjues étrangère'! relatives aux expéditions française.'! du XHf siècle. Paris, 1840, in-8", n" 3 {Panthéon littéraire). — Raiiion Muntaker, Chronica o descripcio dels fets et hazanyes del incljt rey don Jaunie I, éd. par BofaruU. Barcelona, 1860, in-8", et trad. par Buchon, t. V et VI de sa Collection. Paris, 1827, in-8". — Bartholomaeus nt, Neocastro, Historia Sicula 1 1250- 1294), éd. par Muratori, Reruni Ilalicariun Scriptores, t. XIII, p. 1007. — Nicolaus Specialis, Historia Sicula (1282-1337), éd. par Muratori, Rer. Ital. Script., t. X, p. 917. — Michèle Amaui, la Guerra del Vespro Siciliano, 2' éd. Parigi, 1843, 2 in-8". — Ch. V. Lanclois, le Règne de Philippe m le Hardi. Paris, 1886, in-8", p. 147.

^21 20 mai 1282. (Publié par Saikt-Priest, Histoire de la conquête de Naples par Charles d'Anjou. Paris, 1847-1848, in-8", t. IV, p. 203.)

Durant le reste de Tannée, les prédicateurs sillonnèrent le royaume, ébranlant les masses pour cette croisade d'un nouveau genre. Sur mer et sur terre, les préparatifs étaient activement poussés ; d'immenses approvisionnements s'entassaient dans les villes du sud, aux approches de la frontière, à Béziers, Carcassonne, Toulouse, ou dans les ports d'Aigues-Mortes et de Marseille. Les transporter à dos de mulet par les cols pyrénéens eût été folie. On eut recours à la marine.

La marine n'existait point; on la créa. Cent galères de guerre furent mises en chantier, achetées ou nolisées par les commissaires français, qui dépensèrent de ce chef plus de deux cent mille livres (1). A ^Sarhonne, le " procureur du roi pour l'affaire des galères " , Pons Rasier, organisait de toutes pièces un arsenal fourni d'agrès et de vaisseaux (2). Tout le long des côtes levantines, de Pise jusqu'à Narbonne, furent dressées des tables d'enrôlement où des marins de toutes nationalités venaient s'engager au service de la croisade (;î). En moins d'un an, Philippe put disposer de trois cents navires environ, galères de guerre ou transports, et de trente à quarante mille hommes.

C'est alors qu'on put reconnaître quelle sage prévoyance dictait à saint Louis la création d'Aigues-Mortes. Ce port, qui dans la pensée du saint roi devait servir pour l'embarquement des croisés, était devenu depuis peu d'années une station navale de premier ordre : il avait été élargi et la ville garnie d'une enceinte, suivant contrat passé en mai 1272 entre Philippe 111 et l'ancien capitaine du peuple de Gènes,

(1) 202880 livres tournois 17 s. 2 d. : les commissaires étaient W de Sanz, G. le Gorin et Jean .Maillière. (Historiens de la France, t. XXI, p. 517. Cf. aussi t. XX, p. 528.)

(2) Bihl. nation., Doat 50, fol. 424, et Langlois, le Règne de Philippe III, p. 374, et pièce justif. XXIX : Pons Rasier et Robert le Tabelart dépensèrent près de 58,000 livres.

(3) Rernat d'Esclot, ch. cxxxi.

réduit au métier d'entrepreneur, Guillaume Boccanera. En concédant la moitié des revenus du port à Boccanera, Philippe réservait les droits éventuels de l'amiral qui serait institué au moment de la croisade (1). Il n'y en avait point en temps ordinaire; et nous allions apprendre par une dure expérience que, si l'on peut créer une flotte, les amiraux ne s'improvisent pas.

Pour la première fois que la P'rance livrait une guerre maritime, elle avait contre elle la puissance navale la plus redoutable : le roi excommunié, qui s'intitulait chevalier et seigneur de la mer (2), appuyait ses prétentions par une flotte de cent galères tirée des quatre arsenaux de Barcelone, Valence, Tortose et Cullera (3). Son illustre amiral, Roger de Loria, allait revenir de Sicile avec le prestige de la victoire, après avoir battu en détail, avant leur jonction, les flottes de Provence, de Naples et de l'Adriatique, et décidé du sort de la Sicile par les victoires navales de Picotera, de Naples, de Reggio et de Malte. Dernière fatalité! le seul Français qui pût lui tenir tète, rude capitaine encore à soixante-quatre ans, jamais abattu par les revers, Charles d'Anjou, mourut en janvier 1285.

En mai, Philippe le Hardi entrait en Roussillon avec une armée formidable que les chroniqueurs les plus modérés évaluèrent à cent mille hommes, les autres à trois cent mille (4). Elle marchait en six corps, suivant les langues, les races ou les conditions, ribauds, chevaliers, langue d'oc,

(i) Archives nation., JJ 30^ n° 441. — L'entrepreneur mourut et ce fut Philippe III qui fit achever les travaux. (Archives nation., J 474, n" 40. — Di PiETno, Histoire d'Aigues-Mortes, p. 112. — Langlois, le Règne de Philippe m, p. 373.)

(2) VlLLAM, apud MURATORI, t. XIII, p. 297.

(3) MuNTA>ER, ch. XXXVI. D'un autre passage, il résulterait que le roi d'Aragon, après la conquête de la Sicile, eut jusqu'à 220 galères (ch. cxxx).

(4) 100,000 d'après Villam, liv. VII, ch. ci — 300,000 selon la chronique de Saint-Paul de Narbonne. (Catel, Histoire des comtes de Toulouse, p. 169), — 338,000 suivant B. d'Esclot, ch. cxxxlii.

langue d'oïl avec les Flamands et les Allemands, troupes de l'Église avec le légat Cholet, enfin le roi de France et sa troupe. Des hauteurs de Panissars, Pierre III d'Aragon assistait terrifié au défilé sans fin (1), comme autrefois Didier vit se dérouler dans les plaines lombardes l'immense cortège de Gharlemagne. Le dénouement ne devait pas être semblable; non point que Pierre III disposât de forces imposantes. En déchirant les privilèges de l'aristocratie et les libertés des communes, il s'était aliéné l'affection des Catalans, qui se présentèrent devant lui avec des fers sans lances et des fourreaux vides, prêts à le défendre de leur corps suivant le serment féodal, mais résolus de ne point combattre. Pierre III, plutôt que de s'abaisser devant ses vassaux et de céder à leurs revendications, préféra soutenir le premier choc avec les gens de ses propres domaines et les Almogavares à sa solde (i2). Et son opiniâtreté le sauva. La violence et l'inexpérience des nôtres furent ses meilleurs auxiliaires. Le sac d'Elne, le 25 mai, eut un douloureux retentissement dans la chrétienté : le massacre de la population et la destruction de la ville par les croisés justifièrent d'avance les épouvantables représailles que nous réservait la guerre. Puis les montagnes franchies, Peyralade, CastcUon d'Ampurias tombèrent, enfin San Salvador, la forteresse qui domine Rosas. C'est dans cette baie abritée, excellente rade pour les transports, que fut établi le dépôt des vivres de l'armée (22 juillet) (;i). Une escadre de vingtcinq galères fut affectée à la garde du port; une escadre d'égale force escortait les convois depuis Marseille et Narbonne jusqu'au dépôt; de là, les munitions étaient dirigées

(1) B. d'Esclot, ch. cxxxvii : B. d'Esclot dit que l'ierre vit le (JéHlé du sommet de l'eyralade. Mais le roi d'Aragon put y assister ([uelques jours plus tôt au col de Panissars où il était dès le 7 mai.

(2) BucHO^, Chroniques... du XIIT siècle, dans le Panthéon littéraire, p. XLIX et 670.

(3) Coll. Cluiraml.aull. vol. 469, fol. 127.

SOUS bonne garde vers Girone, que nos troupes assiégeaient. La marine restait à la remorque de l'armée, dont elle suivait pas à pas les progrès. Elle avait attendu que la prise de Kosas lui donnât une Ijase d'opérations. Elle attendit les ordres du roi pour occuper la côte catalane, besogne facile ; les ports étaient désemparés, d'autres se rendirent à la simple apparition des Français. La flotte, après avoir poussé une pointe sur Blancs, à huit lieues de Barcelone (l), rétrograda jusqu'à San Feliu de Guixols, où l'amiral établit une avant-garde de soixante galères ; le vice-amiral, avec cinquante autres galères, fit le va-et-vient entre San Feliu de Guixols et Rosas et continua la chaîne d'escadres qui nous reliait aux ports français (2). Satisfaits d'avoir établi une sorte de parados à l'armée de terre, un cordon de couverture contre les entreprises venues du dehors, nos marins ne quittèrent plus leurs échelons de ravitaillement. Réduits à ce rôle passif de garde-côles et de convoyeurs, on prévoit quels coups de massue ils allaient recevoir d'une flotte mol>ile et audacieuse.

Pourtant la Providence à ces croisés avait fait la partie belle : ils avaient cette chance inouïe d'être pour quelques semaines les maîtres de la mer, que la flotte aragonaise retenue en Sicile leur abandonnait sans coup férir, ils ne surent point en profiter. S'ils avaient pris la précaution de détacher quelques éclaireurs vers Barcelone, voici quels renseignements auraient pu leur Inspirer la pensée d'un coup de main. Une ville affolée, la capitale du royaume,

1) D'ESCLOT, ch. CLIV.

(21 MuNTANER, ch. cxxix-cxxx. — jSos chroniqueurs, r|ue les événements maritimes n'ont guère le don d'intéresser, sont presque muets sur nos désastres. Leur sileni e laisse sans contrepoids la loquacité vantarde des vainqueurs, parfois durs pour nos marins. De ces chroniqueurs étrangers, l'un, Bernât d'Esclot, est le témoin autorisé de la campagne; Muntaner, Aragonais à la verve gasconne , avait vingt ans; Bartiiélemy de ?scocastro était un jurisconsulte de Messine; Nicolas Specialis, « Sicilien, » vivait encore en i3o7, cinquante-deux ans après la guerre.

194 HISTOIRE DE LA MAUINE FKAiNÇAISE.

s'entourait en hâte d'un retranchement en terre percé de meurtrières pour les arbalétriers et muni de terre-pleins pour de grosses machines de jet, les hricoles. Onze galères, les dernières de l'arsenal, équipées en deux jours, s'embossaient à tout événement devant la plage de Barcelone. Le roi Pierre III, la population, étaient dans une anxiété terrible, lorsque les exploits des corsaires catalans sortis de tous les ports du littoral produisirent une détente salutaire dans l'état d'énervement des es[)rit8.

L'un de ces braves, Albesa d'Alicante, agissait avec une telle maestria — le mot est d'un chroniqueur aragonais — que l'histoire en a conservé le souvenir. Il s'était aventuré avec un lin de vingt-huit rames jusqu'au grau de Narbonne. Accostant près d'une roche blanche, il échoua son lin de façon que la carène de frais espalmée et toute blanche elle-même parût, du large, faire corps avec la roche. Une caravane de treize barques qui arrivait de Marseille passa en effet sans rien remarquer, et sept d'entre elles enfilèrent le grau. Au crépuscule, Albesa redressa son bâtiment, joua des rames et entra dans le chenal. Dix-huit barques y dormaient à l'ancre. Les enlever fut bientôt fait. Quinze ou seize furent coulées après transbordement sur les deux dernières des belles étoffes, des pièces d'argent et d'autres choses nobles, entendez par ce terme les marchands à rançonner. Albesa, avec ses deux prises en remorque, fit une entrée triomphale à Barcelone ; la vente à l'encan du butin dura huit jours; on y remarquait trois tentes magnifiques, dont 1 une, destinée au roi de France, pouvait contenir, dit-on, mille chevaliers (1). Ce n'était, après tout, qu'iuie revanche des maux incalculables causés aux Catalans par un corsaire narbonnais (:2).

Pareille aubaine stimula l'ardeur des marins catalans.

(1) B. b'Esclot, ch. CLvn.

(2) Archives de Narbonne, A A 103, toi. 63.

GUEIIRK D .\KA(;()N. I95

L'escadre de garde, onze galères et deux lins, partit à son tour avec le congé du roi Pierre qui bénit les deux amiraux, Raymond Marquet et Bérenger Mallol (l). Quelques bordées courues dans l'est laissèrent croire que la floltille prenait la route de Sicile. Hors de vue des cotes, MarqueL et Mallol pointèrent au nord : ils se portaient, à l'insu des nôtres, sur les derrières de notre Holle, vulnérable seulement à Farrière-garde. La nuit venue, ils s'approchèrent de Gadaquès, dont le gouverneur pour la France, Gras, était de connivence avec eux. A un signal convenu, les deux neveux du gouverneur accostèrent la capitane mouillée au port Ligat : » Messeigneurs, vous arrivez à point, dirent aux amiraux les deux jeunes gens. Hier matin, cinquante galères ont quitté llosas avec un grand nombre de barques : dans la soirée, nous leur avons vu doubler le cap d'Aygua- Freda. A Rosas où j'ai été hier, continua Tun d'eux, il ne reste, pour garder le port, que vingt-cinq galères bien armées sous le commandement d'un gentilhomme provençal, Guillaume de Lodève. — Et la nuit, où sont-elles? — Chaque soir, quand elles ont fait leur salut du soleil couchant, elles se placent à la pointe en dehors du port et s'y tiennent éloignées les unes des autres, les voiles larguées, jusqu'à l'aube. Elles observent le même ordre chaque jour. J'ai couché plus de dix nuits à bord par partie de plaisir, et j'ai toujours vu qu on suivait les mêmes dispositions (2). i>

Sur cet avis, Marquet et Mallol décidèrent d'attaquer le lendemain à l'aube. Mais leur surprise fut déjouée : deux lins de vigie de Guillaume de Lodève les aperçurent et donnèrent l'alarme. Trompettes et nacaires sonnèrent le branle-

(1) Investis de|)uis le 16 mai 1285 de l'office d'auiirauté. ^Isidoro Carisi, Gli urcliivi e le biblioteclic rli Spagna, Parte 2^, fasc. I. i'alcrmo, 1884, in-4", p. 79.)

(2) Mdntaner, ch. cxxx.

]9(j HISlOir.E DE LA MARIi\E FRA^ÇA1SE.

bas, et Guillaume manœuvra de façon à barrer les approches de Rosas. 11 s'avançait en bon oi'dre, suivant la tactique des flottes supérieures en nombre qui cherchent à envelopper Fadversaire : une ligne de quinze galères amarrées ensemble devait supporter le choc, derrière elles voguaient les dix autres chargées de tourner Fennemi et de le prendre à dos. Marquet et Mallol semblaient se prêter à ce jeu en s'immobllisant aussi. Leurs onze galères se laissèrent cerner; mais Tabordage était impo8siI)le, tant ces bâtiments liés les uns aux autres par les câbles et les avirons formaient un bloc impénétrable. De leur plate-forme flottante, les arbalétriers de Catalogne, les jdIus habiles du monde, tiraient sans relâche, forts de leur adresse et de leur supériorité numérique, car ils remplaçaient sur plusieurs galères les rameurs de troisième rang.

Sous la pluie d'acier qui balayait les ponts, sous le terrible choc des viretons que des cannelures hélicoïdales animaient d un mouvement rotatoire et qui traversaient parfois du même coup deux hommes placés l'un derrière l'autre (l), les malheureux Français attendaient stoïques , l'épée ou l'estoc à la main; leurs dards mal Jjrandis frappaient aussi souvent avec Varisteuil (le bois) qu'avec le fer. Une sonnerie de trompette éclata chez l'ennemi... A ce signal, les galères catalanes, aussitôt déliées, se jetèrent au travers de nos lignes, qu'elles coupèrent en trois tronçons. Elles emportaient en un tourbdlon d'écume la division où flottait l'étendard de France. Pour amariner au plus vite les sept galères prisonnières, avant un l'etour offensif de leurs compagnes, les Catalans bondirent à labordage, le couteau au

(1) Sur la façon des arbalètes et des viretons, voyez le registre 28 des Iiittoilus et E.xitus des Archives «lu Vatican, fol. 83, analysé dans mon étude snr Une escadre franco-papale, apud Mélanges d'arclicologie et d'Iii-tolrc de iVlcole françaine de Home, l. XIII (1893), tirnpc ;i part, |i. 10-lV. — PiF-iNMi), lixlrciils des liisioriens inahes leltitifs aux Croisades, !>. 255, note 1.

OUKRRK D'ARACON. ,1,-

poing, et frappèrent, frappèrent comme des fous ivres de sang. Les chevaliers français, les marins encore valides luttèrent en désespérés. Il n'en resta pas deux cents debout. Le grand étendard était al>attu, le capitaine Guillaume de Lodèvc prisonnier. Tout était pris ou tué. En ce moment, la division qui se trouvait au midi, montée de INarbounais, arrivait à la rescousse de son chef. Elle livra un couihat furieux et ne battit en retraite, ses équipages réduits de moitié et ses apparaux en loques, qu'après avoir perdu tout espoir de revanche. Le troisième tronçon de notre flotte , des galères marseillaises fort éprouvées aussi , n'avaient pas attendu l'issue de la bataille : hors de la mêlée, à l'est, elles prolitèrent de leur position pour se replier sur le gros de nos forces navales (1). Ce fut à cette lâcheté que Guillaume de Lodève, ou du moins l'un de ses amis, un troubadour de Bézici^s, attribua le désastre de Rosas (2).

De leurs sept prises, Marquet et Mallol trièrent les deux plus mauvaises, y déposèrent les marins prisonniers et coulèrent le tout, corps et biens. Ils n'avaient épargné f[i\e le capitaine et les chevaliers capables de se racheter. Avantde songer au retour, ils allèrent prendre un peu de repos aune pointe près de Cadaquès, où leurs deux espions vinrent recevoir une récompense bien méritée.

Cependant les cinquante galères du vice-amiral français, avisées par deux barques ou par les Marseillais fugitifs,

(1) B. d'Esclot, cil. ci.viii. — MuxTANEu, cil. f;xxtx-cx.\x\ . — Jacolji AuRiE, Annales Jaiiueiisea , èA . apiul Monumenta Gennaniœ histor ., t. XVIII, p. 314.

(2j Supplique de Jean Estève de Béziers à Philippe le Bel en 1286, publiée par Gabriel AzAts dans les Mémoires de la Société archéolo(]ique de Béziers, S*" série, t. I, p. 221. Jean Estève demande à l'hilippe le Bel d'obtenir la délivrance de G. de Lodève. L'allusion qu'il fait à la lâcheté des compagnons de G. de Lodève m'a fait adopter la version de B. d'Esclot, corroborée du reste par les Annales de Jacques d'Oria. Muntaner prétendait au contraire que toute notre flotte resta prisonnière

198 HISTOIIil'; DK I.A MAltlNK FRANCAISK.

aA'alent quitté la cale Tamarin (1), qui sert de débarcadère à Palafurgell, et faisaient volte-face vers Rosas. Au delà du cap d'Aygua-Freda, elles aperçurent l'escadre victorieuse qui remorquait ses prises vers Barcelone : aussitôt elles entraient en chasse. Marquet et Mallol, jugeant la partie inégale, coulèrent les cinq bâtiments amarinés et firent force de rames vers Majorque. Le vent de terre, qui fraîchissait, aidait leur manœuvre; à la nuit, ils avaient perdu de vue notre flotte. Le lendemain, ils touchaient Barcelone. La revue de leurs troupes témoigna éloquemment de leur victoire : trente-neuf morts et moins de quatre cents blessés manquaient à Tappel, tandis que nos pertes se chiffraient à deux ou trois mille hommes (:2). Sans tarder, Pierre III manda ces nouvelles à son fils Jacques, alors en Sicile, s'éfonnant de n'avoir pas encore les flottes aragonaise et sicilienne rappelées d'urgence.

Quel intervalle sécoula entre la bataille de Rosas et l'arrivée de ces renforts? Nous l'ignorons; il faut compter plusieurs semaines ; car nos effectifs, à peine effleurés par la défaite, furent réduits dans des proportions effrayantes par le typhus et par les miasmes pestilentiels qui traînaient sur mer et sur terre. De trois en trois semaines, aux jours de grandes fêtes, nos équipages passaient une revue, une montre. Le 15 août, ils parurent tellement affaiblis qu'on ne put conserver que cent vingt bâtiments en service, galères ou térides, sur deux cent dix navires de guerre. Le 8 septembre, il n'v avait plus que quatre-A'ingts galères armées,

(1) l'ulainos. dit B. d'Esclot : la question importe peu du reste, les deux ports sont très voisins.

(2) B. d'Esclot, cli. clvui. — Muntaner rapporte ainsi les faits : les Catalans traînaient les 25 j«;alères prises (chose bien difficile pour 11 {jalères), à la vue des Français, ils en abandonnèrent une partie et prirent avec 22 {;alères et 2 lins la route de Barcelone. Suivant lui, 4,000 Français, c'est-à-dire l'effectif exact de 25 {jalères, auraient péri, et 300 hommes du côté des Catalans. Ki les Annales de Jacques d'Oria, ni la relation officielle de Pierre III (Carini, p. 61}, n'accusent de notre côté une telle perte.

ODERRK O'ARAGON. 100

otà la fètc de Saiul-Michel, cinquante-cinq. Si ces chiffres semblent prol)ables, les dates le sont moins. Le chroniqueur sicilien qui les donne habitait Messine et consignait souvent des nouvelles fraîches d'un mois (l). C'est au mois de senteml)ro que s'accomplirent, pour notre flotte, ses tragiques destinées.

Acculé à une situation sans issue, l'amiral français Jean « de Orrco » , qu'une lettre de Pierre III appelle «Escotum» et qu'il faut sans doute identifier avec le Génois Jean Scoti, fils de l'armateur Oger Scoti (2), eut ordre, dit-on, de brusquer les événements en attaquant Barcelone. Il laissa quinze galères à la garde de Rosas et prit avec le reste, quarante galères, la voie du sud (3). Trahis, mal informés et d'une personnalité si effacée que les chroniqueurs ignorent ou confondent leurs noms, nos commandants d'escadre allaient se trouver aux prises avec le plus redoutable marin de l'époque.

Le :24 août, la flotte sicilienne de Roger de Loria, prévenue par trois courriers, une galère et deux lins, arrivait à Barcelone. Elle avait soumis la Calabre, pris Tarente le 15 juillet et accourait en hâte par la route de Barbarie : dans la nuit de l'Assomption, elle avait passé devant la Goulette; les Barl»aresques avaient dû éprouver quelque surprise d'une soudaine illumination nautique au milieu des ténèbres : c'était la coutume, et les marins siciliens ne l'ont pas perdue, de fêter ainsi la Madone. Au milieu des acclamations des équipages, Pierre d'Aragon passa en revue

(1) Bartholomaeus de Neocastro, ch. xcn. — Les Annales de Jacques tl'Oria f Mon. Germaniœ hist., t. XVIII, p. 314) attribuent la mortalité à la famine, à quelque maladie épidéniique et aux moustiques, (|ui décimaient surtout la cavalerie. De 100 galères, la flotte active, qui livra hataille à Loria, était réduite à 40.

(2) Qui en 1264 aime une flotte de guerre génoise pour la garde de la mer. (G. Cauo, Genua und die Machte am Mittelmeer. Halle, 1895, t. I, p. 153.)

(3) Bartholomaeus de Neoc.vstro, cli. xcn.

l'escadre de Loria : carènes peintes aux armes d'Aragon et de Sicile, écus en pavesade, arbalètes luisant aux bordages entre les écus, bannières au vent, tentes en soie vermeille dressées sur les poupes, toutes ces teintes chaudes harmonisées dans un merveilleux coloris flambaient par un beau soleil d'août.

Après un repos de trois jours, Roger de Loria repartit, faisant route pour Ilosas. Il en donna avis à l'escadre <>atalane qui courait des bordées dans les eaux de notre flotte. Une autre division de quatre galères siciliennes et de huit barques, commandées par un chevalier de la famille de Montoliu, le joignit après avoir découvert d'un promontoire la marche de la flotte française (I).

Dans la nuit du i) septembre (2), nos quarante galères passèrent sous le cap de Saint-Sébastien, les feux masqués, un seul fanal entête de colonne. L'ennemi, à trois milles de là, guettait dans l'ombre, derrière deux îlots que leur étroitesse a fait surnommer les Fourmis, Las Hormigas. Roger de Loria, car c'était lui, reconnut sa proie et, de peur de la laisser échapper, ordonna à dix-huit galères de serrer la

(1) B. d'Esclot, cil. CLxvi : il évalue à 80 voiles, dont 44 {jalères, la flotle de Roger de Loria, et à 25 galères seulement la flotte franraise, qui aurait eu pour objectif la capture de 2 galères catalanes en radoub à S.-Pol de Maresme et qui aurait donné la chasse aux navires de Montoliu, — Ml'n- TANER (ch. cx.KXv) met en ligne 85 galères du côté des Français, 66 du côté de Loria, qui aurait reçu après la bataille le renfort des 16 voiles catalanes — Jacques d'Ohia [Mon. Genn. fiistor., t. XVIII, p. 314), l'ami des vain eus, et Barthélémy DK Neocastro 'cil. xcv), compatriote de Loria, s'accordent à peu près sur les effectifs : 30 galères françaises contre 35 siciliennes et 18 catalanes; 40 contre 30 et 18 : c'est ce dernier texte, de B. de ÎNeocastro, que j'adopte.

(2) Dans la nuit du 1*"^ octobre, dit Barthélémy de INeocastro. Mais les Annales de Gênes, de J. d'Oria, mieux infornices, relataient le fait au mois de septembre : elles pariaient aussi du stratagème de Loria qui alluma de nomljreux fanaux pour donner le change sur ses forces, dans la croyance qu'il avait devant lui toute la Hotte française, 100 galères. — La date du 9 septembre est fournie par la petite chronique publiée par R. RdnriiciiT et Gaston IUynaud sous le titre d'Annales de Terre Sainte. Paris, 1884, in-8», p. 34.

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côte ail nord du cap Saint-Philippe : elles s'cn^^agcraienl, au moment de l'action, entre les nôtres et la terre. Avecles trente autres et les bâtiments légers, Loria se réservait de tenir la haute mer et de nous prendre entre deux feux. Ces dispositions arrêtées, il surgit à vme encablure de nos galères; les fanaux qu'il avait disposés à l'avant, à la poupe et au mât de chaque navire, afin de donner le change sur ses forces, s'allumèrent subitement; les trompettes et les li inhales sonnèrent, et un immense cri de guerre s'éleva : a Arago, Arago. " Ahuris, épouvantés, les nôtres ont !a présence d'espint de crier aussi : " Arago, Arago. » — (i Cecilia, Cecilia, santa Maria délie scale di Messina, » ripostent les Siciliens..., qui entendent leur mot de ralliement répercuté comme un écho par leurs adversaires.

Signaux, appels, tout est répété par les nôtres, que Loria ne reconnaît plus dans la mêlée nocturne : " Allons, ditil, puisqu'il en est ainsi, que chacun évite de son mieux de frapper les siens; en avant, sus à eux, au nom de Dieu. "

Et d'un coup d'éperon il frappe le flanc d'une galère provençale avec une telle vigueur qu'il précipite à l'eau la moitié de l'équipage, cinq ou six hommes exceptés. Ses marins l'imitent ; rien ne résiste; nos équipages, en grande partie étrangers, n'ont pas radmira])le cohésion de la flotte de Loria, où Catalans et Siciliens répartis en égal nombre combattent d'un même cœur. Beaucoup sautent à la mer; des monceaux de cadavres jonchent la couverte de nos galères. Plusieurs d'entre elles, dont l'obscurité empêcha de reconnaître le nombre, s'éloignent du champ de carnage en contrefaisant les signaux de Loria (1). C'était le grand amiral napolitain Henri de Mai'i, ancien compagnon de saint Louis en 1:270 et capitaine de vingt-quatre galères fran-

(1) R. d'EsCLOT, cil. CLXVI.

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