‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 23 sur 72 · OUKRRK DE ROM AME · texte numérisé non relu

OUKRRK DE ROM AME

Ghe}>oy quitta Paris le 1) septembre i;i()(>, s'embarqua à Venise, relâcha à Brindes, puis en Grèce. Sa mission, diplomatique autant que militaire, était facilitée par cette circonstance que les douze grands feudataires, les douze pairs de la principauté d'Achaïe, étaient, par nationalité ou par sympathie, nos alliés (I). On devine l'accueil charmant qu'il reçut dans l'une des cours les plus brillantes de la chrétienté, célébrée encore par les poèmes populaires de la Grèce (2), quand on voit figurer dans les comptes du corps expéditionnaire plusieurs gratifications aux ménestrels de Guy de La Roche, duc d'Athènes (;}). La Grèce insulaire, occupée par des princes vénitiens (4), était tout aussi bien disposée. Chepoy choisit comme relâche l'antique Eubée, Nègrepont, et détacha un galion vers 1 île de « Lescople " (Skopelos), toute voisine (5).

V.n septemljre 1307, un an après son départ, il se décidait à mettre le pied en territoire byzantin; débai'quant sa petite troupe au cap de Kassandra, près de Salonique, il embos-

(i) Relevé des douze hauts feudataires en 1301. (Buciiox, Beclierclies historiques sur la pj-incipauté française de Morée. Paris, 1845, in-S", t. I, p. Lxx. — GuiCHEsoN, Preuves de la maison de Savoie, p. J27.) — Le comte de Brienne, Fiançais, était seigneur d'Ar^jos et de Napoli. Le prince d'Achaïe. Philippe de Savoie, et la comtesse de Soula ou Salona en Phocide, l'antifjue Amphysse, dépêchèrent des ambassades vers Charles de Valois, qui les reçut dès juillet J303. (Du Gange, Histoire de l'Empire de Constantinople, éd. Buchon. t. II, |i. 377. — Moeanvillé, les Projets de Charles de Valois sur l'Empire de Constantinople, dans la Bibliothèque de i Ecole des Chartes, t. LI (1890), p. 78.) — Venise possédait Moron et Coron. (Du Casgk, ouv. cité, t. II, p. 377.)

(2) Buchon, la Grèce continentale et la Morce. Paris, 1843, in-8", p. 136.

(3) MoRANviLLÊ, OUV. cité, p. 78 : M. Moranvillé publie dans son étude les 11 Mises et despens pour le voiaj^e de Constantinople », contenus en original dans le vol. 394 de la collection Baluze, rouleau 696.

(4) Les Sanudo en Dodécannèse, etc. (Buchon, Recherches historiques, t. I, p. LXXII.)

(5) Il Compte Thibaut de Cepoy pour le voyage de Romenie, » publié par Du Gange, Histoire de l'Empire de Constantinople, éd. Buchon, t. II, p. 352.

sait son escadrille dans le golfe de Saint-Manias (I). Cette démonstration suffit à décider en notre faveur le gouverneur de Salonique, Jean Monomaque, dont les émissaires apportaient en France, vers la mi-caréme de 1308, un plan de conquête de Tempire grec (!2). L'archevêque d'Andrinople leur succéda (3). La franchise française se laissa prendre aux procédés dilatoires et tortueux de la politique orientale, aux offres du roi d'Arménie, " qui se présentoit amis de Monseigneur (4), » de » Votemite " , grand maréchal de la Valachie (5), et d'Ouroch, roi de Serbie ((j).

Au lieu de poursuivre les approches de la capitale par ces longues lignes de cheminement, il fallait marcher droit sur elle et répéter la manœuvre de la quatrième croisade, l'attaque de vive force, l'assaut. La Grande Compagnie catalane, au service d'Andronic Paléologue, était révoltée; on venait d'apprendre qu elle prenait notre parti. Maîtresse de Gallipoli, clef des Dardanelles, elle tenait en échec les sept galères que l'empereur Andronic avait péniblement armées et qui n'osaient guère quitter l'abri protecteur des hautes jetées du bassin de Contoscèle (7). Mais, faute d'initiative, elle laissait à l'amiral Antoine Spinola le temps d'arriver au

(1) Nicephore Guecoras, 'Pw[xai-/.-?iç 'Imoptac Aôyoi, liv. VII, p. 15. — Lettre de Marino Sanudo relatant l)rièvement toute cette campagne. Venise, 10 avril 1330 (puljliée dans les Abhandlungen der historischen classe der Koniglich Bayeiischen Akademie der Wisseiischafteii, t. Vil, p. 774, par Fr. KuNSTMANN, Studie7i ûber Marino Sanudo den àlteren).

(2) MoRANViLLÉ, ouv. cite, p. 74, 82 : les lettres de Jean Monomaque, de Constantin Ducas et du hiéromoine Sophronie en grec y sont publiées par M. Omont.

(3) Théoctiste, arciievèquc d'AndrinopIe, séjourna à Paris du 10 octobre 1309 au 28 mars 1310. (MoranvillÉ, ouv. cité, p. 77.)

(4) Compte de Tliibaut de Cliepoy. (Du Cange, ouv. cite', t. II, p. 352.)

(5) Ibidem.

(6) Uricini, Traité d'alliance et d'amitié entre Charles de Valois et les ambassadeurs du roi de Servie Ourocli, 1873; cf. lVIoRA^'VILL^:, ouu. cité. p. 76, n.5.

(7) Cf. la description de ce bassin du port de guerre byzantin, creusé en 1261 par Micbcl Paléologue. (G. PachymÈre, Michael PalaeJogus, liv. V, cliap. X.)

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secours de ConstaiiLinople avec dlx-lmlt {jaièrcs génoises. Forcés, dès lors, de vider la place, les débris de la Grande Compagnie s'entassèrent sur quatre galères de l'infant d'Aragon Ferrand et sur deux l)àtimcnts frétés par l'historiographe de l'expédition, fîamon Munlaner. Ils se replièrent sur les navires franco-vénitiens (1) des capitaines Marc Minotto et Jean Conn (:2), qii ils joignirent au port de î^ègrepont.

La réception de ces malencontreux alliés fut loin d'être cordiale. Tandis qu'ils parlementaient pour obtenir un saufconduit, nos galères entouraient le J)àtiment de Muntaner, l'Espagnole^ qu on savait chargé doret qu'on mit au pillage après massacre de quarante hommes (3). L'infant d'Aragon, arrêté au moment où il touchait terre, était remis au duc d'Athènes, qui enfermait le prisonnier au château de Saint- Omer, à Thèbes. Malgré ces sanglants outrages, le ressentiment des Catalans contre l'empereur grec l'emporta sur le besoin de vengeance ; leur nouveau capitaine, Rocafort, s engagea au service de Charles de Valois et prêta solennellement hommage entre les mains de son mandataire. D'un caractère ambitieux, Rocafort songeait à se faire couronner roi de Salonique : il ne voyait en Chepoy qu'un bailleur de fonds fort utile pour payer les violons de ses noces, car le conquistador se maria à Nègrepont, ou pour défrayer ses soldats. En toute autre circonstance, " il n'en faisait pas plus de cas que d'un chien. " Ce fut bien pis quand le départ de l'escadre franco-vénitienne eut réduit la petite troupe française à un simple peloton au milieu des huit mille hommes de l'armée. Rocafort, ne gardant plus aucun ménagement, usurpa le commandement des troupes, dont le sceau de capitaine général était l'insigne.

(1) Dix galères et un lin.

(2) «Jehan Corin de Venise » (Mora^vili.k, oiiv. cité, p. 79); Muntaner l'appelle « Tari n , et Ghepoy » Marin » .

(3) Muntaner, Chronica, ch. ccxxv-ccx.kxiv. — Geronymo Zurita, Los cinco libros... de los Anales de la Covona de Aragon, t. II ^1610), fol. 13.

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Ghepoy, exaspéré, lui fit des remontrances, qu'il se réservait d'appuyer à l'arrivée des six galères que son fils Jean ramenait de Venise. Débauché, avare, détesté des Aragonais eux-mêmes, Rocafort ne prétait que trop à la critique. Accusé en plein conseil par quatorze chefs de compagnies, il fut arrêté, secrètement emljarqué sur les galères francovénitiennes, qui le transportèrent à Naples et le livrèrent à l'ennemi mortel des Aragonais, au roi Robert; Ghepoy eut la satisfaction de savoir enfermés dans les souterrains d'Aversa son rival et » autres traîtres " (I) : ils y moururent de faim.

Mais ces querelles intestines avaient désorganisé le corps expéditionnaire. Les Catalans offrirent leurs services au duc d'Athènes. Les Grecs de Salonique, rassurés par la faiblesse de notre effectif, se déclarèrent contre nous et envoyèrent cinq lins armés a pour nous destourner les vivres » , que deux galères et un lin convoyaient à grand'peine (2)... Elle serait belle, l'histoire de cette poignée de Français, en pays ennemi, soutenue de temps à autres par l'apparition de quelques galères, parvenant un moment à inspirer la confiance et jetant les bases d'une grande entreprise. Son chef, Ghepoy, a laissé pour tout récit des comptes, marqués il est vrai au coin des formidables difficultés diplomatiques et militaires auxquelles il se heurta.

La mort de Gatherinc de Gourtenay (H) nous sortit de cette impasse en donnant à Gharles de Valois un motif

(1) Muntaneu, Chronica, cli. cclix-cclxi. — « Compte Thibaut de Ghepoy, " dans Du Gange, Histoire de l'Empire de Constantinople, t. II, p .553 et passim : ce fut à Jacques du Gauroy que Ghepoy confia le transport des prisonniers.

(2) « Compte Thibaut de Gliepoy, " dans Du Ckvge, Histoire de i Empire de Constantinople, éd. Buchon, t. II, p. 353 et suivante.?.

(3) Elle était morte dès le 2 janvier 1308. — Thibaut de Ghepoy était de retour à la cour de Charles de Valois, à Mons, le 29 avril 1310. Il reçut plus tard de Louis X une rente de 600 livres. (Archives nat., JJ 62, cap. 341).)

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