PHILIPPE V LE LONG
Philippe V, à l'entendre, n'eut rien de plus à cœur que u l'essauvement de la sainte foi chrestienne " . Il le désirait « plus que rien, moult affectueusement sur toute autre chose (4) » . Il en parlait toujours, mais y pensait-il jamais
(1) Lettre d'Argoun à Philippe le lîel, 1289. yBiljliotltèi/uc de l'Ecole des Chartes, t. XLI (1880), p. 222. — Ahel RÉmusat, Mémoires sur les relations des princes chrétiens avec les Mongols, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, n. s., t. VI, p. 420; t. VII, p. 355.}
(2) Marco Polo, éd. Pauthier.
(3) Historiens arméniens des Croisades, t. I, p. 469 et suiv.
(4) Archives nat., JJ 58, n"' 436, 423 ; JJ 60, n" 66, 100, cités par Paul LEHUoEiin, Histoire de Philippe le Long, roi de France (1316-1322). Paris, 1897, in-8". p. 194, 195.
séi'ieuseiuent? Son dernier biographe en doule (1). Ne soyons pas aussi injuste.
L'avènement de Philippe V avait ranimé l'enthousiasme religieu.\ de la noblesse, au point qu'une foule de baisons reçurent la croix des mains du patriarche de Jérusalem (2). Une assemblée de prélats et de barons, chargée d'aviser au passage d'outre-mer (li), décida qu'une avant-garde partirait sous le commandement d'un petit-fils de saint Louis, Louis de Glermont : les lettres de provision de ce capitaine, recteur et gouverneur général du premier corps, furent délivrées le 13 septembre 1318 (i).
Des gens compétents, les Marseillais, consultés sur les opérations navales à entreprendre, répondirent par le fameux texte des Injormationes civîtatis Massilie pro passagio transmarino (5). L'escadre d'avant-garde, disaient-ils, sous les ordres d'un capitaine assisté de quatre conseillers, portera Louis de Clermontet sa suite sur les côtes des Infidèles. Partie de Marseille le 15 avril, elle croisera pendant le printemps à la hauteur d'Alexandrie pour couper les convois des musulmans. En août, elle ira se ravitailler à Chypre, prendra langue avec les rois de Chypre, d'Arménie et avec le Grand Maître de l'Hôpital. Puis elle reviendra en croisière de blocus devant Rosette, Damiette et Tripoli. Il sera temps alors pour le gros de l'armée croisée de se mettre en mer. Les Marseillais, en bons commerçants, joignaient au plan de campagne un projet de nolis des navires propres à l'expédition.
On prit leur avis, mais on rejeta leurs offres. Matthieu de
(1) Lehucecr, p. 195 et suiv.
(2) Vers la fèlc île la Madeleine, 22 juillet 1316. (Gérard de Frachet, apiid Historiens de France^ t. XXI, p. 45. — Lehligeur, p. 196.)
(3) Archives nat., J 4M, n" 3.
(4) Ibid., JJ56, n"4l3.
(5) l'ubl. dans VAnn. bulletin de la soc. de l'Uist. de Fiance, par M. de BoiSLisLE (1872), p. 255.
CnoiSADK MANOUKK. goj
Varcnncs, dcseciidanl de l'amiral de saint Louis, chargé d'organiser l'cscadro d'avant-garde, «réa un rluuuicr de constructions navales sur les bords de l'étang de Bages, dans un lieu désert dit Capelas (l). Il avait quitté Paris en août l'MH, avait pris en passant à Avignon les instructions du pape, et il installait son quartier général à Narbonne. iMiilippe V lui OTivrait un crédit de ({4,000 florins chez quatre marchands de Montpellier. Des bois d'a;uvre abattus dans les forêts voisines descendaient l'Aude jusqu'à Veschai\ ainsi nommait-on cette sorte de chantier. Des équipes d(> charpentiers et de calphats arrivaient de Marseille et du Roussillon pour travailler sous les ordres d'un grand maître constructeur de galères, Pierre de Berre. Vn maître calphat, une maîtresse couturière pour la voilure, un maître de l'artillerie^ complélaiout l'état-major du petit arsenal. Des courriers sillonnèrent les routes de Barcelone, Aigues- Mortes, Toulouse, Paris, apportant des armes de Montpellier, des armures de Gênes, des parements, bannières, pennonceaux et flammes, de Paris. En juillet i;îl9, cinq galères étaient prêtes. A Marseille, Matthieu de Varennes en achetait cinq autres toutes équipées : ses patrons, Charles Grimaldi, Jacques de Vaquères, Frères Pierre de la Comtesse et Jean d'Avignon, le sergent d'armes Arnaud Figuères de Narbonne..., tous commissionnés pour trois mois, leurs équipages au complet, attendaient.
L'armement de deux mille marins pour la croisade était d'autant plus méritoire que notre flotte était engagée dans la guerre de Flandre, sans escadre de réserve. Consulté par
(i) Le compte des dépenses de Matthieu de Varennes forme le re{|istre 28 des Introitus et exitiis, aux Archives du Vatican. Gomme il détaille les moindres dépenses de la construction et de l'équipement des jjalères, la philologie y trouve une foule de mots ù glaner. De plus, nous voyons un chantier maritime en pleine activité, spectacle assez curieux et assez rare pour le moyen âge. J'ai analysé ce compte dans un article intitulé : Une Escadre franco-papale (1318-1320', dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire, publiés par l'École de Rome, t. XIII (1893), tirage à part.
■2-2-2 HISTOIRK DK I. A MARIiNK FRANÇAISE.
Louis de Hourl)On sur l'opportunité de son départ, Philippe le Long avait répondu (1) : Allez de l'avant; plus tard, le mois prochain ou l'autre, j'espère me trouver libre : alors j'aviserai au passage général. — Le capitaine Matthieu de Varennes reçut la consigne d'empêcher la contrebande de puerre en i)ays infidèles. Il allait partir, quand une intrigue diplomatique l'arrêta aux quais de Marseille.
On était dans la seconde quinzaine de septemljre l;ilî>. Le roi Robert de Sicile, comte de Provence, avait un besoin urgent d'une Hotte de guerre. Stylées par lui, a plusieurs personnes expérimentées dans l'art de la navigation » insinuèrent au pape que l'approche de l'hiver rendait la campagne navale des plus périlleuses. D'autre part, hiverner dans le port de Marseille, sous des pluies torrentielles, c'était exposer galères et agrès à pourrir. A leurs yeux, la situation était critique. Robert, intervenant alors, proposa une solution. Il prendrait volontiers les galères à sa charge durant l'hiver et les rendrait tout armées, équipées et soldées, telles qvi'on les lui prêterait. Après avis des cardinaux, Jean XXII s'empressa d'accéder à la demande du très cher Hls de l'Eglise. Il s'excusa près de Philippe Y d'avoir détourné l'escadre de son but, ajoutant qu'avant d'effectuer la livraison des galères on avait pris soin de retirer les dra})eaux de Sa Majesté (i). Heureuse précaution, qui empêcha de ternir dans une défaite l'étendard de France cime d'une fleur de lys (3).
Les dix galères et quatorze autres de l'amiral Raymond de Cardona tentèrent de secourir les Ovielfes assiégés dans
(1) 22 juillet i:U9. (Ai(hive.s nat., JJ 5!), n" 76. — Lehugeur, p. 198 : M. LeliU{;eur ne soupçonne pas l'existence de l'escadre de Matthieu de Varennes et croit par suite que les projets de croisade de Philippe V restèrent platoniques.)
(2} Archiviu sefjrelo du Vatican, Rcg. Vatican 110, fol. 13 v" et 14 de la 2" partie.
(3) Ibidem, Reg. des Introitux et Exitus 28, fol. 77. — Cli. de l\ Ros-r ciiinE, Une Escadre franco-papale^ p. 18.
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(jéncs. Conrad dOiia, cupltaino do la Hotte coalisée des Aragonais et des Gibelins, se porta n apertement» à leur rencontre (1) et les enleva.
Révolté contre l'Eglise, aveuglé par la haine, 1 empereur Louis lY de Bavière n'oublia point l'appui prêté à son adversaire, sans daigner remarquer (pie cet adversaire tenait l'escadre franco-pontificale à sa discrétion et pouvait mettre l'embargo sur elle en cas de guerre. Il ameuta contre Jean XXII les Romains assemblés sur la place Saint-Pierre : (i Le persécuteur, le larron, le bourreau, le meurtrier, le parricide, le traître, le félon, clamait-il, a détourné contre nos sujets génois, contre des chrétiens, les nombreuses galères que le magnifique roi de France envoyait au secours du roi catholique d'Arménie et de son peuple pour les délivrer des Sarrasins (!2). "
Quoi qu'il en soit, le roi ajournait la croisade ; le pape différait la croisière (3) ; les Pastoureaux se levèrent. On parlait guerre sainte, non qu'on la prêchât, mais la dîme était plus lourde. Pauvre, la menue gent du peuple aimait mieu.v payer de sa personne. Une cohue de quarante mille hommes descendit vers la mer, pourchassant en chemin les juifs, 1 ennemi du dedans, disait-on, avant l'ennemi du dehors. Elle se heurta aux portes d'Aigues-Mortes, fermées devant elle, et se laissa disperser par le sénéchal de Garcassonne (4). C'est que, depuis Pierre l'Ermite, les conditions sociales avaient changé. La guerre, même la guerre sacrée, était h? fief d'une classe ; et les juifs, banquiers-
(1) ZuniTA, Anitles (V Aragon, liv. VI, ch. x.kxv,
(2) Réquisitoire public de Louis IV contre le pape. Koine, 18 avril 1328. (Baldze, Vitœ paparnm Avenionensium . Parisiis, 1693, in-4°, p. olo.)
(3) Jean XXII se fit rembourser par le roi Robert le prix des galères. Philippe V convoqua une nouvelle assemblée pour orj^aniser le passajie, 24 février 1320. Rien n'aboutit. (Archives nat., JJ 58, n'" 437-441. — Lehugecr, p. 198.)
(4) 1320. {Continuation de Nangis, éd. Gérard, II, 27.)
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usuriers du monde, se trouvaient alors les protégés du roi. Ce fut un tort à eux de s'affoler devant ravalanche populaire; on les accusa de pactiser avec l'émir al-omrah de Grenade et le hey de Tunis (l); et ils portèrent la peine de leur espionnage, si toutefois ils ne furent les victimes de la suspicion qui pesait sur leur race.