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A ces exécutions sanglantes, la croisade s'égarait. Un Vénitien lui imprima une impulsion nouvelle. Il avait parcouru toutes les côtes de l'Europe, de Trébizonde jusqu'à Stettin, hanté partout d'une idée fixe, la conquête de la Palestine. A l'annonce des projets du roi de France, il terminait hâtivement un plan de campagne à lusage des capitaines croisés (:2). Le livre était le Libei^ secretorum fidelium crucis ; le voyageur, Marino Sanudo.
La cour d'Avignon et la cour de France l'accueillirent chaleureusement. Pour faire triompher ses idées, il distribua à profusion son ouvrage : le pape, le roi Charles IV, qui venait de succéder à Philippe V; le comte Guillaume de Hollande, le chef de la croisade, Louis de Clermont, en reçurent chacun un exemplaire. Les grands seigneurs, Gautier de Ghâtillon, connétable de France; Robert, comte
(1) Lettres de l'éiiiir al-omrah et du Ley à Samson-ben-Heiias et aux juifs de l'rance, traduites à Màcon le 1"^ juillet 1321 par le médecin Pierre d'Acre. (Archives nat. J 427, p. 18.) — Dès le xiii'' siècle, les juifs de Marseille, les Ferrussol, les fils de Mosé Païenne avaient des relations comuicrciales avec Bougie et rAfrif|ue. (Louis Bi.ancard, Documents inédits sur le commerce de Marseille au moyen âfje, t. I, p. 55, 69.)
(2) L'ouvrage fut écrit par fragments à trois époques différentes en 1306, 1312 et 1321. (G. Berchkt, Rela-Jone délia sezivne III.. del congres'o, dans VArchivio venelo, t. XX, p. 396.)
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d'Auvergne; (juillaume Durand, procureur de lu croisade, écoutèrent avec déférence le voyageur vénitien : » S'il plaît à Votre Altesse d'ajouter foi à mes paroles, disait-il, l'affaire ira bien. — Oui certes, répliquait-on ; restez en France; vous nous guiderez de vos conseils (l). -i
Sans différer du plan de campagne marseillais, — blocus préalable de l'Egypte que les Nubiens chrétiens prendraient à revers, et conquête de la Palestine, — le devis calculait avec plus de précision les moindres frais de l'entreprise. Un cours de stratégie navale avait comme perpétuel commentaire rhistorif[uo des premières croisades : les capitaines pouvaient relever leur route sur les quatre cartes qui accompagnaient le Liber fidelhim : portulan de la Méditerranée , Terre Sainte, Egypte et mappemonde. Ce qui gâtait les hautes spéculations du stratégiste, c'étaient les préoccupations intéressées du commerçant : il voyait dans l'Egypte et la Palestine l entrepôt des épices de l'Inde et voulait arriver premier au but : a Seuls, les marins de Venise sauront se conduire sur les plages basses d'Egypte, si semblables à leurs lagunes. " A moins que...
Et un dilemme nettement posé mettait en question l'avenir même des croisades : " Ou l'accès de l'Egypte doit être interdit d'une façon absolue; ou, au contraire, il faut l'élargir et le faciliter de telle sorte que chacxm puisse aller, venir, commercer en toute liberté par les terres du Soudan ; en ce cas, qu'on ne parle plus de recouvrer la Terre Sainte (2). i»
A ce tournant de l'histoire, entre la foi et l'argent, la guerre sainte ou le commerce, un choi.v s imposait. D'une
(1) Lettres de Marino Sanudo à Guillaume Durand. Venise, 1326. (Boncars, Gesta Dei per Francos, t. II, p. 296-300.) — Lettres inédites et Mémoires de Marino Sanudo l'Ancien, éd. G. de La Roncière et Léon Dorez, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, 1895, p. 33.
(2) Le Liber secretoruin fidelium crucis est publié dans Bongars, Gesta Dei per Francos, t. II; cf, t. II, p. 35-36.
;>2(i HISTdIRK DE LA MARIN K FRANÇAISE.
fol encore tiède, Charles IV arma une escadre contre les Infidèles. L'intention sans doute lui suffit: l'escadre fut destinée au commerce. Mais n'anticipons pas.
Les projets de croisade avaient donc repris sur nouveau.v frais en 13:23. Il s'ap^lssait de secourir l'Arménie, envahie par trois fois, et d'empêcher la vente aux Infidèles des armes, des munitions de guerre ou des enfants chrétiens (1). Charles le Bel décida que le vicomte de Narhonne, Aimery, et l'amiral Déranger Hlanc partiraient avec lavant-garde en mai; Louis de Bourhon et le connétahle de Châtillon suivraient en août nî!^^; Charles de Valois, commandant en chef des croisés, disposerait de vingt mille hommes de troupes (2). L'avant-garde serait de vingt galères, deux naves, quatre galiotes, quatre mille huit cents marins et trois mille piétons; le capitaine général Aimery de Narhonne se chargeait d'entretenir le tout moyennant une solde convenahle (3).
Les Florentins (4) et les Avignonnais (5), hanquiers du Saint Siège, avancèrent les premiers frais de la campagne. Un grand armateur de Toulon, Pierre Médici, qui pourrait bien appartenir à la famille des Médicis (0) , fit marché
(1) Lettre de Cliarles IV à l'cvèque de Carcassonne. Février 1323. (DoM MartÈne, Thésaurus novus unecdotorum, t. I, col. 1370. — Ordonuances des rois de France, t. I, p. 810. — Archives nat., JJ 60, p. 100; K41, p. 22.)
(2) Arch. vat. rcj;. 111, fol. 218. — Arch. nat., J. 1026, n" 34.
(3) l'ar traité passé avec Aimery de Narbonne, Charles IV s'en{;ageait à fournir 200,000 livres parisis pour l'achat, la construction et le fret des navires, l'entretien et les gajjes des marins et des troupes, 14 février 1323. (Bibl. nat.. Collection De Camps, vol. 44 Iji:, fol. 5, copie. — Histoire de Languedoc, n. éd., t. IX, p. 419.)
(4) Il Quatre quittances parchemin de 1323 par le vicomte de Narbonne à la ville de Florence, des sommes qu'elle lui devait bailler, >> [Collect. De Camps, vol. 100, fol. 151 ; analyse des titres de la vijjuerie de Narl)onne aux Archives de Montpellier, 12' continuation, n'^ 14.)
(5) Quittances de l'amiral B. Blanc. Avignon, 29 mars et 16 avril 1323. [Histoire de Languedoc, n. éd., 1. IX, p. 410.)
(6) Quoi «pie j'aie dit. [Une escadre frunci)-papale, p. 18, u. 1.) Les
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avec l'amiral de Fiance pour la fourniture partielle de Tcscadre. Mais il en retarda la livraison (l), pour n'avoir pas terminé les habitacles de deux huissiers. Traduit le 23 juillet devant le juge du palais à Marseille et sommé par l'amiral de s'exécuter, il demandait un délai pour rélléchir, à cause de sa grande faiblesse d'esprit, « sui ingenii inibecillitale causante (2); " mlséralde prétexte qui n'empêchera pas le rusé compère de succéder à Blanc comme amiral de France. Blanc mourut en effet dans le courant de l'année (;i).
Loin de partir en mai, le capitaine général se trouvait encore à Paris en juin (4). Il avait fait un marché de dupe : les deux cent mille livres que le roi lui allouait ne pouvaient couvrir les multiples tlépenses de rarmcmcnt. Apprenant notre désarroi, Marlno Sanudo proposa une solution pratique : u Mon révérend père, écrivait- il à l'évéque de Mende, réduisez à dix, sept ou même cinq galères la croisière chargée de garder la mer; mais commencez. A début modeste, meilleure fin (5). »
Le conseil venait trop tard. Pressé d'argent, Charles IV avait trouvé pour sa flotte un autre emploi. Il liquida une dette contractée envers le capitaine Matthieu de Varennes,
bourfjeois de Toulon, réunis en parlement ])uljlie, lui donnaient procuration, en 1313, d'aller solliciter auprès du roi llojjert divers privilèj^es. ^Archives de Toulon, A A 5, pièce 1.)
(1) 11 s'était engajjé à livi'er, moyennant un prix convenu, " ccrta !i{>na... usserios scilicet et {{aléas et uavem (piauidam. »
(2) II Actus retjuisitionis fact;e l^etro Medici per Bernardum (sic) Blanclii de tradendis navi}>iis ah eo emptis nominc doinini nostri re{;is pro passajjio ultraniarino. » Marseille, 23 juillet 1323. (Archives de Montpellier, ancien « inventaire de la Viguerie de ïNarhonne, n" 13, 12' continuation des titres particuliers » . — Clopie dans la Collection De Camps-, à la Bihliothècjue nationale, vol. 44 Lis, fol. 15.)
(3) Un document du temps résume très clairement les préparatifs d'Aimery de Narbonne et les incidents qui tirent échouer la croisade. (Collection De Camps, vol. 44 bis, fol. 5, copie.)
(4) Histoire de Lant/uedoc, n. éd., t. IX, p. 420.
(5) Lettre de Sanudo à Guillaume Durand, évéque de Mende. Venise, 1326. (BosGARS, Gesta Dei per Francos, t. II, p. 296.)
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en lui ccdaiiL lu iie / Sa in/ - Xicolas , slaLiounôc ù Gollioure (1). Les huissiers San-Jalicadou, San-Pcyre-et-san-Aloyy San- Nicolau, San-Gene/s , les galères Santa- Victoria, Safita- Marlhe... (2), furent armés en marchandises. Les deux (i instituteurs, patrons et recteurs de la Hotte royale à Narbonne " , Bernard Foulquin et Jean liidos, curent ordre de les mettre à la dis[)08ition des nombreux commerçants, qui avaient demandé avec instance à diverses époques de développer le trafic avec le Levant, u utilitati rci puljhcae rej^ni nostri Franciac. i> (1:2 juillet \?t-M) (3). Le [)a[)e, ajoutonsle, avilit reconnu l'inutilité d(^ l'expédition primitivement projetée en apprenant que les Arméniens avaient si^^né une trêve avec le Soudan (4).
L'année suivante, une des nefs royales, venant de Chypre, était saisie par l'amiral d'Arajjon François Carroz au moment où elle atterrissait dans le golfe de Cagliari; son fret, a[)partenant à des marchands de Narbonne et de Montpellier, était distribué aux soldats en guise de gages, tandis qu'elle-même armée en guerre prenait rang parmi les cinquante nefs de Carroz, qui écrasaient, le il) décembre 1325, la flotte de (Gaspard D'Oria (5). Le roi d'Aragon, Jacques, ayant indemnisé nos marchands (6), laffaire n'eut [)as de suite.
(1) Elle avait jioiir officiers un nocher, Simon, et un écrivain, Gréj^oire Botarini. Elle fut tlélivrée à Matthieu de Varenncs par le sénéchal de Beaucaire, 4 janvier 1324. (Archives nation., Journal du Trésor KK 1, fol. 447.)
(2) Inventaire de ces {jalères. Narbonne, 20 novembre 1324. (Archives de Montpellier, ancien « 13'' continuation des titres de la Vijjuerie de Narbonne, n" 3 » . — Copie dans la Collection De Camps, vol. 44 Ois, fol. 147.)
(3) Mandement de Charles IV. (Ibidem.)
(4) l'c{T. Vatican 111, «:ap. 347-370. — Chronique d'Auiadi, éd. Mas- Latrie, 400. — CouLON, Jean XXII et la France (ms.).
(5j 7.v]\n\, Anales d' Aragon, liv. YI, ch. LXVl.
(6) Moyennant 13,323 livres 7 sous 6 deniers de Barcelone. Lettre de Jacques d'Aragon, 19 novcmljre 1326; et acceptation de Charles IV'. Paris, 12 janvier 1327. (D'Achehv, Spicilegium, n. éd., par Baluze et Martène. Paris, 1722, in-fol., t. III, p, 712-713.)
CROISADE MAN(Jl"KK. -1-1{)
Charles le Bel, c'est une justice à lui rendre, essayait d'ouvrir de nouveaux débouchés commerciaux aux armateurs languedociens. Sous couleur de proléger les intérêts des chrétiens en Orient, il obtint du pape la permission d'envoyer une nef et une galère chargées de marchandises au port d'Alexandrie. Nanti de cette licence apostolique, son envoyé Guillaume dit Bonasmas ou Bonnesmains, de Figeac (1), au lieu de fréter les bâtiments du roi, eut la sottise de s'adresser à un patron de navire barcelonais, de passage à Aigues-Mortes. Il fut peut-être tenté par le bas prix de l'affrètement.
Bonnesmains poussa l'imprudence jusqu'à accepter pour associé un concurrent, le barcelonais Pierre de Moyenville. Il en fut la victime. Arrivés en vue d Alexandrie, les Catalans voulurent arborer leurs couleurs sous le prétexte qu'ils avaient oublié au port d'Aigues-Mortes le drapeau français. Bonnesmains protesta énergiquement; il envoya cherchera Alexandrie l'étoffe nécessaire pour réparer l'oubli et n'entra au port, trois jours après, que sous bannière fleurdelisée. Fort bien reçu d'abord par le Soudan, il eut une audience de congé orageuse, et la réponse du soudan à Charles le Bel ne fut pas accompagnée de la gratification ordinairement donnée aux armateurs qui fréquentaient les ports musulmans avec l'autorisation du Saint Siège.
Entre temps, Movenville avait fait courir dans la vdle d'odieuses calomnies sur Charles IV, infidèle, disait-d, à la parole donnée , faux monnayeiu' et tout près d'attaquer l'Egypte avec trois cents galères. Les lettres de créance de
(1) Avijjnon , 18 juillet 1326. lîiille de .le.in XXII « (^arissiiiiiis in Cliristo i> . [Archivlo segreto du Vatican, icg. Vatican, p. 113, fol. 192.) — Le dominicain Benoit « de Guxiis », ambassadeur de Charles IV près du Saint Sièjje, avait obtenu cette licence apostolique dès le mois d'avril 1326. Il partit ensuite pour Gonstantinople, afin de préparer la réunion des Eglises d'Orient à l'Eglise romaine. (Lettre de Marino Sauudo à iMiilippe VI, 13 octobre 1334, publiée par Kusstmanx, dans les Abliandlungeii... Bayerischen, t. VII, p. 808.)
Bonnesmains, à l'entendre, avaient été fabriquées par le duc de Bourbon (1). C'était préparer un accueil plus que froid aux quatre galères que Louis de Bourbon envoyait à Gbypre et qui Hrent escale au port d'Alexandrie pour vendre leurs marcbandises (2).
Le but de ces manœuvres déloyales était de réserver aux Catalans le monopole du transit avec Alexandrie, dont ils étaient en possession depuis le xiii* siècle. A la sortie du port, les Catalans enlevèrent la bannière fleurdelisée pour y substituer le pavillon aragonais et ne gardèrent plus aucun ménagement pour Bonnesmains, lorsqu'ils apprirent, en Sardaigne, la mort de son maître Charles IV. Au lieu de revenir déposer à Aigues-Mortes leurs passagers, ils mirent le cap sur Barcelone ; comme Bonnesmains protestait, Moyenvillc se jeta sur lui ; il l'aurait tué sans l'intervention des passagers français (3).