PHILIPPE VI DE VALOIS
Avec le successeur de Charles le Bel, avec Philippe VI, fils de l'aventureux Charles de Valois, la croisade tant de fois ajournée semblait près d'aboutir. Philippe prit la croix en 1332. Le pape Jean XXII lui prodiguait les revenus
(1) Piainles de Bonnesmains contre Moyenville. (Anhives nation., X^° 3 fol. 33, publié par H. Lot, Essai d'intervention de Charles le Bel en faveur des chrétiens d'Orient, tenté avec le concours du pape Jean XXII, dans la Bibllotfièf/ue (le l'École des Charles, t. XXXVI (1875), p. 588-600.)
(2) Jean XXII permet à Louis de Bourbon, dont la Hlle Marie, épouse de Guy, fils aine du roi de Chypre, se rend à Chypre avec quatre galères, de toucher à Alexandrie, 19 juillet 1328. (Archivio setjreto du Vatican, reg. 91, p. 242.)
(3) H. Lot, article cité : Bonnesmains, avec l'appui du patriarche de Jérusalem et de Guillaume Durand, évèque de Mcnde, obtint de Philippe VI des lettres de marques contre Moyenville.
CKOISADf: MANQIIKE. 231
de l'Église (l). Il remuait l'Europe (2), et sondant l'Asie, dont les mystérieuses profondeurs commençaient à s'ouvrir, il réunissait pour la grande œuvre toutes les connaissances géographiques, commerciales et ethniques de son temps.
Les missionnaires de l'Orient, de la Perse (3), de l'Inde (-4), un marchand crémonais, établi à Sébastopol, rédigèrent des rapports, dont le chef de la croisade chargea un marin de vérifier l'exactitude. Guillaume Fernand, dit Badin Du Four, émigré bayonnais, explora tous les atterrages possil)lcs des croisés depuis Alexandrie jusqu'à Trébizonde (5). Un autre voyageur, Mondeville, parti en même temps que lui avec instructions d'Edouard III, ne devait revenir que trente-deux ans plus tard.
On avait hésité sur la route à suivre, voie de terre ou voie de mer, préconisées, l'une par Frère Brochard le dominicain, l'autre par les Hospitaliers, « gens de grant auctorité et qui moult savoient des estaz des pays ; » l'histoire des croisades donnait raison aux Hospitaliers et fit adopter le passage par mer.
L'armée et les bagages, à bord des navcs de transport, prendraient la haute mer. Le roi, les prélats et les autres gens d'état éviteraient les périls du large en côtoyant l'Italie depuis Nice jusqu'à Brindcs et Milazzo. En route, les galères feraient escale à Gènes, Pise, pour permettre au roi de se » refreschir » , de " prendre aucune recréation » et
(1) Delaville Le Roulx, la France en Orient, t. I, p. 87.
(2) Riant, Pèlerinages des Scandinaves en Terre Sainte, p. 403.
(3) Guii.LAU.^iE d'Adam, De modo extirpandi Sarracenos (Cf. Delavii.le Le Roulx, la France en Orient au xiv° siècle, p. 62), et De l'estat et de la gouvernance du grant kami de Catliay. (L. de Backeb, i Erlrème-Orient au moyen âge, p. 335.)
(4) Le P. Jourdain Calliala dk SÉvERAr;, auteur des Mirabilia Indiœ, était à Avifinon en 1330. (Le P. Franeuis Balme, le Vénérable Père Jourdain Cathala de Séverac. Lyon, 188G, in-S".)
(5) Lettres de Marino Sanudo, apud Kunstmann, Studicn ûber Marino Sanudo, dans les Abhandlungen der historischen classe der Koniglicli Bayerischen Akademie der Wissenschaften, t. VII, i'^'^ p., p. 813-817.
232 HISTOIKE DE LA MAIUNE FllANÇAiSE.
d' « attraire les cuers des Ytaliens (1) ». Le départ était fixé au mois d'août 1330 (2).
Au lieu d'imiter la sage conduite de ses prédécesseurs et de provoquer concurremment les offres de service des grandes villes maritimes, Philippe VI eut l'imprudence de se livrer pieds et poings liés à la discrétion des Vénitiens. Il savait pourtant, par la triste expérience de son père, ce que valait la coopération de la République. Les " citoiens, bonnes personnes et convenables " , dont il sollicitait l'expérience pour évaluer le nombre des transports nécessaires à la Croisade (3), s'empressèrent de nous dévoyer sur la route de Byzance. A les entendre, le chemin le plus court pour gagner l'Egypte passait par Constantinople. Qu'une escadre d'avant-garde, vingt ou trente galères, disaient-ils, commence par livrer bataille aux corsaires turcs, afin de conserver pour les approvisionnements de l'armée la liberté des communications avec les grands entrepôts de grains de la mer Noire. L'armée croisée suivra, Venise se charge de la transporter, jusqu'à concurrence de trente-cinq mille hommes, sur une centaine d'huissiers et de galères et sur des naves (4). Marino Sanudo, mis au fait, ne tint pas un autre langage, en insistant néanmoins sur la nécessité de bloquer l'Egypte avec dix ou quinze galères (5).
Sur ces instances, une escadre française, détachée de la flotte de Terre Sainte, se tint en partance pour les colonies
(1) Franc. 2833, fol. 200 v« et p. 207.
(2) BalUze, vitae ]'up. Avenion., I, 175. — (Juii.ON, Jean XXII cl la Fiance (eu préparation).
(3) Lettre de Pliili|)pc VI au <lii{;c. Gliàleauneuf-snr-Ijoirc, JS novon)- Lre 1331. (L. DE Mas-La'jiiie, Commerce et expéditions militaires ilc In France et de Venise au moyen àrje. Paris, 1880, in-4", t. III des Mélanqes historiques (Documents inédits), p. 97.)
(4) Réponse des ambassadeurs vénitiens. Venise, 11 mai 1332. (Mas- Latrie, ouv. cite', p. 100. — Heyd, Histoire du commerce du Levant au moyen âge, t. I, p. 538.)
(5) Venise, 27 avril 1332. (Kunstmanx, Abhamllungcn... Bayerischen Akadcmie, t. VII, 1-^^ p., p. 791.)
CKOISADl-: MANQUÉE. 233
vénitiennes de rArchipel (1). Ce qui n'était qu'un point, une sorte de post-scriptum au projet de croisade, en devint bientôt la partie principale. La diplomatie vénitienne sut {!;rouper contre les Turcs les forces éparses et les efforts des Etats chrétiens. Sous les auspices du pape, mais à l'instillation de la République, plusieurs Etats s'engagèrent à entretenir de mai à octobre 1334 une croisière de quarante galères, fournies moitié par Venise et l'hôpital de Saint- Jean de Jérusalem, moitié par le pape, les rois de P'rauce et de Chypre et l'empereur de Constantinople. L'année suivante, rUnion armerait trente galères et trente-deux huissiers, montés de huit cents hommes d'armes : six galères, moitié des huissiers et des gens d armes seraient à la charge du pape et de la France (i). En 1334, notre contingent se bornait à quatre galères, celui de Jean XXII au même chiffre. Ils furent réunis en une seule escadre sous le commandement (3) d'un chevalier familiarisé avec les parages de l'Archipel; Jean de Chepoy, un quart de siècle auparavant, avait accompagné son père dans l'expédition de Romanie. Le second terme de la solde de ses marins lui serait versé à Naples (i), escale hal)ituelle des croisés (5). Le rendez-vous généi'al des escadres était fixé au mois de mai dans un port de Nègrepont.
Les Turcs les plus redoutés des navigateurs étaient Iakhschi, prince de Marmara, et son frère Demir-Khan,
(1) Lettre lie Pliilippe VI au dojje de Venise. l'oissy, 3 novembre 1333. (Mas Latrie, ouv. cité, p. 101.)
(2) Convention d'Avifjnon, 8 mars 1334. (Mas-LatRIK, ouv. cité, p. 104.)
(3) Jean de Chepoy fut nommé capitaine de l'escadre française avant le 7 avril 1334 et de l'escadre pontificale le 19 mai. (I'. Ansei.mk, Hbtoire 'jénéalogique, t. VII, p. 744. — Ravkai.di, Annales ecclesiastici, année 1334, n. X; Aichivio seçjreto du Vatican, re{;. Vatican 117, fol. 302 v".)
(4) Instructions du 30 mai. [Archiuio segreto du Vatican, reg. Vatican 117, fol. 303 v".)
(5) Suivant les devis de Guy de Vigevano et de Brocard, les Croisés devaient faire escale à Naples pour rallier les troupes du roi Robert. (DelaviLLE Le Rour.x, la France en Orient un xiv'' siècle, t. II, p. 7.)
prince d'Akseraï et de Sinope sur la mer Noire. Les hommes d'Iakhsehi, dit un auteur contemporain, « sont belliqueux, indomptables dans les com])ats. Jamais on ne voit rouler la selle du dos de leurs chevaux, ni leurs vaisseaux abaisser leurs voiles. Ils ne se laissent arrêter ni par les remparts des villes, ni par les habitants des déserts. Une armée entière ne saurait les vaincre (1). » Une Hotte chrétienne pourtant les écrasa. Un Français la commandait en second : c'était Ghepoy.
Cette année-là, au printemps de 1334, Iakhschi avait laissé au repos ses vingt mille cavaliers pour emmener ses navires (2) sur le théâtre de leurs déprédations habituelles. Le golfe de Démétriade, actuellement Volo en Thessalie, où les deux cents légers bâtiments jetèrent l'ancre, était au nord des riches colonies vénitiennes de Nègrepont. Huit galères vénitiennes du capitaine de l'Union, Pierre Zeno, gardaient à vue les Tui'cs : embossées dans l'étroite passe de Ghalkis, elles étaient épaulées par une grosse tour dont le pont-levis s'abaissait sur la rive achéenne (3). Deux autres détachées en Crète pour acheter des vivres, et quatre galères chypriotes allaient les rejoindre par le canal de l'Euripe. Enhn, les huit galères du capitaine général Jean de Chepoy, qui en avaient rallié à Rhodes dix autres des Hospitaliers, venaient se masser dans le golfe d'Athènes, sous le vent de Salamine. Tous les navires de l'Union, formés en une seule flotte, manœuvrèrent de façon à lancer les Infidèles, qu'on craignait de voir rester tapis dans leur golfe de Volo (4). A la nouvelle qu'une de leurs divisions venait d'être détruite non loin d'eux, à Kassandra, et que
(1) ScHEHAB-EDDiK, Vojarjes des jeux ilana les royaumes des différentes contrées (écrits vers 1341), Notices et extraits, par Quatremère, dans ks Notices et extraits des manuscrits, t. XIII, 1" p., p. 366.
(2) De Hammer, Histoire des Ottomans, t. I, p. 132.
(3) MoRÉRi, Grand di<:tionnaire histori(/uc, art. Nègrepont.
(4) Lettre de Marino Sauudo au duc Louis de Bourbon. Venise, 22 octo-
CROISADE MArSQUEE. 235
l'armée impériale arrivait avec le Grand Domestique de TEmpire f[rec (1), les Turcs déhûchèrent toutes voiles dehors pour rcga^rner leurs repaires de la mer de Marmara; le laisser-courre commençait. Le 8 septembre, jour de la Nativité de la Sainte Vierge, — les chrétiens le notèrent, — les fuyards étaient atteints et perdaient huit de ces petits bâtiments qu'on appelait lins de Romanie et que montaient une cinquantaine d'hommes. En vue des ruines de Troie, souvenir néfaste aux Asiatiques, une habile manœuvre leur coupait la route de l'Hellespont et les rabattait sur l'Archipel en leur infligeant une nouvelle perte de quinze lins. La chasse continua, ardente, passionnée, marquée le 1 1 septembre par la capture de neuf autres bâtiments, et, trois jours après, par un engagement à fond. Acculée dans le golfe de Smyrne (2), la barde aux abois fît tète et attaqua avec la fougue orientale. Les Latins, sans se laisser déconcerter par ces voltiges et ces chocs furieux, se formèrent en carré, sur deux lignes, poupe contre poupe, les éperons des proues dirigés de toutes parts contre l'ennemi : des câbles jetés d'une galère à l'autre achevaient de consolider cette forteresse flottante. G était, je l'ai dit, le 14 septembre, fête de l'Exaltation de la Sainte Croix; justement, la présence d'un morceau de la Vraie Croix à bord de la division chypriote (3) inspirait aux chrétiens, sinon la certitude de
bre 1334. (Kdnstmanx, Studien ûber Marino Sanudo den alteren, dans les Ahliandlungen der historisclien Classe der Koniglich Bayerischen Akademie der Wisseiischafteii, t. VII, l"^*^ partie, p. 810.)
(1) De Hammeiî;, Histoire de Vempiie ottoman, t. I, p. 60.
2 Une lettre retrouvée à Rome dans la reliure d'un incunaMe et malheureusement mutilée donnait la relation de la campagne. Dans les frajjments qui en restent, on lit : « nostre] sainte armée ardi VIII lins de Turs vers l[e jour] de nativité ]Nostre Dame en septembre; entre le... Troie, XV lins. Item, le diinenche XI jour d... han, IX lins. Item, le mercredi jour de s[aintc] G!-u[is], L lins. Item, le samedi ensuig, ou {;olfe d[e .Smyrne pluseurs leus et en pluseurs Humaire. » (Gli. ue la Rgnciehe et Ij. Dorez, Lettres inédites et Mémoires de Marino Sanudo l'Ancien, dans la Bibliotlièque de l'École des Chartes, t. LVI, p. 36.)
(3) KUNSTMANN, ouv . cité, p. 810.
23(i HISTOIKE DE LA iMARINE FRANÇAISE.
vaincre, du moins l'énergique résolution de ne point abandonner aux mécréants leur précieux dépôt. Zeno à la tête des Vénitiens, Ghepoy avec ses Français, les Chypriotes eux-mêmes firent des prodiges de valeur (1). Le commandant d'une des galères françaises, Jean de Courtarvel, périt en coml)attant. La victoire fut éclatante. Cinquante lins turcs furent coulés ou pris. Le reste s'échappa en remontant les " flumaire " de la côte et se mit sous la protection du prince turc Omarbeg, grand armateur lui-même de bâtiments de course (2).
Le 17, l'escadre chrétienne débarquait des troupes pour achever la déroute des Infidèles. Après une messe solennelle d'actions de grâces que chanta tout armé l'évéque de Bcauvais, Jean de Marigny, on se mit à brûler les «casais» remplis de grains de la province de Smyrne, malgré les attaques incessantes de la cavalerie et de l'infanterie turques : dans une de ces escarmouches, périt le gendre d Iakhschi (;i). Cinq mille hommes tués à l'ennemi, plus de cent navires coulés, l'invasion musulmane violemment arrêtée, tels étaient les brillants résultats de cette campagne (jui assurait aux navigateurs chrétiens une sécurité depuis longtemps inconnue (4).
Malheureusement le répit dura peu et la victoire eut un triste lendemain. L'escadre franco-papale était à peine de
(i) Ray.naldi, Annales ecclesiaslici, ann. 1334, n. X. — Cluoni'/ue de Vilfani et de Delfino. ■ — Hevd, Histoire du commerce dans le Levant, t. I, p. 539. — GuGLiELiNiOTTl, Storia délia marina pontificia, t. 1, p. 300. — ]îib]. nal., Franc. 22620, fol. 126 \", Généalogie des Courtarvel.
(2j Heyd, Histoire du conintcrcc dans le Levant, l. 1, p. 538.
(3) Gli. DE LA ]?OM:iKnE ct L. Douez, Lettres inédiles et mémoires de Marina Sanudo, dans la Bildiothèque de l'Ecole des Chartes, t. LVI, p. 36.
(4) Les j;alères pontificales, placées sous les ordres du capitaine français Jean de Cliepoy, étaient cotnniandées par Pierre Medici de Toulon, Roj^er de Fos, sire de Canet au diocèse de I''réjus, Raymond Natalis ou Nadal et Hostainj; Eguesier, bourjjeois de Marseille, lîulle pontificale leur mandant d'obéir à Jean de Chepoy, 19 mai 1334. " Cuni nos pro. » [Arcliivio se- (jreto du Vatican, reg. vat. 117, fol. 302 v".}
CIÎOIS \I)K MANCMJKK. 03-
rctour ù Marseille (1) que ror{;anisaleur vijjllant de la croisade, Jean XXII, mourait (i). Il avjiitpu croire, suprême jouissance! au triomphe d'une o'uvre qu'il avait soutenue de sa foi dapôtre et de son habileté de Gaoursiu; d'iivre qui domine et résume une vie merveilleusement unie et pleine, un pontificat de dix-huit années. Lui mort, l'Union dont il était l'ànie se désajjréjjea. Son successeur, BenoîtXII, un saint moine étranj^^er aux finesses de la diplomatie, n'avait pas non plus Ténerj^ie nécessaire pour mènera hien la jjijjantesque enlrepnsc.
Ce fut Philippe de Valois qui resta le dernier fidèle à la politique de son ami. En avril i;î;i5, il nolisait cinq {jalèrcs marseillaises, en particulier celles de Raymond Xatalis cl de Rostaing Eguesier, qui avaient pris part à la ItataiUc du golfe de Smyrne {"À); c'était le complément sans doute des seize galères huissièrcs qu'il avait promises pour la campagne, et dont une douzaine étaient sur chantiers à Reaucaire; pour les hommes d'armes de l'expédition, de jjrands destriers attendaient à Chalon-sur-Saône. Trop usé pour recommencer la croisière, Jean de Chepoy cédait le commandement au maître d'hôtel du roi, Hue Quiéret, qui avait combattu contre les Turcs (i) et qvii fut promu amiral de la mer. Ouièret partit pour Rhodes. Mais sa première et sa dernière escale lut Xaples. Le roi Robert avait j)romis (i vivres, navires et chevaux )> ; il se déroba, prétextant ses guerres avec Frédéric d'Aragon. Aux deux rivaux , Philippe YI députa comme conciliateurs les évéques de Beauvais et de Laon ; il essayait aussi d'apaiser les haines des
(1 Lettres inédites et mémoires de IMarino Sanudu, publics par Gli. de L\ RoNCiÈnE et L. Dorez, dans la Bibliothèque de l'Eeole des Chartes, t. LVI, p. 36.
(2) 11 mourut le 4 déceuilire 1334, à Avignon.
(3) J.\i., Archéologie navale, t. II, p. 326.
(4) Le P. Anselme, Histoire généalogique, t. VII, p. 745. — Le 20 novembre 1334, l'iiilippe VI envoyait Iluc Quiéret à Lucques. (Franc. 20590, p. 40.)
■JliS HISroiliK l)K I.A MAHl.M', !■ Il A N ÇA I S K.
Génois et des Aragonais. Tout échoua (l). Un des plus illustres croisés, qui devait à ses relations de famille d'être l'arbitre de l'Europe, le comte Guillaume de Hollande, prétexta une maladie qui l'empêchait de monter à cheval, pour se faire relever de son vœu (2).
Les croisés s'égrenaient comme s'étaient désagrégés les membres de l'Union. Ouand Philippe de Valois, au mois de février I3;i<), descenditdans le Midi pour organiser le "Saint Voyaige » , il se trouvait dans la désagréable situation d'un p^énéral sans soldats. C'était au moment du carnaval. Les Marseillais lui donnèrent le spectacle d'une naumachie où des oranges tenaient lieu de projectiles (;^). Kt la croisade linit par une parade, un jour de mardi gras.
\u autre champ s'ouvrait à notre activité; les grandes guerres de la fin du moyenâge où s'affirmèrentles nationalités modernes nous détournèrent de la croisade, préoccupation des âges précédents. Quelque âme chevaleresque, roi ou chevalier, v rêve encore. Jean II le Bon, le vaincu de Poitiers, prend la croix, mais borne là son effort. Pendant quarante ans, un vieil pèlerin attardé u corna as empereurs et roys et princes de la crestienté pour assemblera lâchasse de Dieu les grands lévriers et les chiens courants (4) » sans
(1) « Ce sont les diligences que li Roys [Philippe de Valois] a faites pour le saint voyage, nionslrées au Saint Père quand li Roys fu a Avignon. » (Archives de la Cùte-d'Or, pièce publiée par M. h'Aiuiaumont, Bévue des Sociétés savantes, 1867, 1'' semestre, p. 435-436.) ■ — Pièce faussement attribuée à juillet 1329. Elle est postérieure aux « II voyaiges que ont fait luonsicur Jehan de Gepoy et monsieur Hue Quiéret pour la préparation du saint voyage » , c'est-à-dire à 1334 et 1335. Or, c'est en mars 1336 que Philippe VI se trouvait à Avignon, ce qui date la pièce. {^Ordonnances, t. II, p. 109.)
(2) 19 juin 1335. [Vatikanische Akten zitr deutschen Gescliichte in der Zeit Kaiser Ludwiqs des Bayern. Innsijruck, 1891, p. 588, n° 1737.)
(3) Les Grandes Clironicjues de France, éd. P. Paris, t. V, p. 364. — Le Galois de la Balme et Nicolas Behuchet devaient partir pour la Pouille et la Calabre, afin d'y rassembler les provisions du » Saint Voyaige ». {Revue des Sociétés savantes, 1867, 1" semestre, p. 436.)
(4) Philippe de Maizières (1327-1405) et la Croisade au xix" siècle, par
CHOISADK MAN()UKK. -239
que les grands lévriers de l'Occident, occupés à se déchirer entre eux, répondissent à cet appel désespéré de Philippe de Maizières. Ils laissaient à d'autres, plus faibles et presque impuissants, l'honneur de soutenir l'étendard de la croix.
La fin des croisades eut pour conséquence inattendue la léthargie du commerce languedocien, et surtout d'Aigues- Mortes, où les étrangers étaient frappés d'un droit d'entrée d'un denier pour livre.
Pour les détourner du port franc de Lattes, dépendant de Montpellier, un sergent royal restait en permanence sur la côte, avec un navire armé. On l'évitait et l'on passait outre.
En 1293, une tempête ayant forcé quelques l)âtiments à chercher refuge dans le port d'Aigues-Mortes : u Grand merci/, au vent et non à vous, s'écria le clavaire comme souhait de bienvenue, car sans lui, vous ne seriez point arrivés ici (1). »
Pour comble de malheur, les canaux d'accès, la roubine de Rozer et le grau étaient si resserrés par les sables « que jiul navie chargié n'y puet entrera, déclarait-on en 1209. Des allèges prenaient le fret en mer, et le transport, ainsi délesté, enfilait le chenal (2). Le grau de communication entre Aigues-Mortes et Montpellier, engorgé par les inondations du Lez, devenait impraticable (;i) , au point qu'en i;V3(), au moment où Philippe de Valois songeait à la croisade, le port d'Aigues-Mortes ne pouvait plus recevoir la moindio flotte (i).
N. JoRCA. Paris, 1896, in-8", p. 484 (liO"" fascicule de la Hibliotlièque île l'Ecole des Haiites-l'^tudes).
(1) Germain, Histoire du commerce de Montpellier. Montpellier, 1861, 2 in-8», t. I, p. 343.
(2) Germaix, ouv. cite', t. I, p. 486.
(3) Mandement de Philippe VI, 27 juillet 1333. (GERMAI^, ouv. cité, t. I, p. 487.)
(4) Philippe VI, pour le réparer, lève une aide sur tous les habitants de la sénéchaussée de Heaucaire. (MÉnard, Histoire de Nismes, t. II, p. 79, et Preuves, p. 95.)
->iO II is rrHiii-. m; i, \ makink iuA.\<:Aisr,.
Narbonne n'était pas moins endommagée. La mobilité des chenaux, qui, sur ces côtes basses, se déplaçaient d'un instant à l'autre, avait porté un coup funeste à l'antique cité. En i;i2(), lors d'une grande crue, l'Aude renversait le barrage qui détournait ses eau.\ vers Nai"l)OMne, et, désertant son lit, elle se frayait une route vers la mer par Coursan. Pendant un domi-siècde (I), l'administration royale, déroutée par les modifications incessantes des rivages du Languedoc, s'occupa de créer un port à Leucate, jusqu'au moment où Charles Y fît enireprendre de vastes travaux de (rurage à Aigues-Mortes.
Un autre fléau, non moindre que l'ensablement, la piraterie, que ne contenaient plus les apparitions intermittentes des flottes françaises, se déchaînait sur les marchands qui osaient affronter le large. De tous les points de la côte, un concert de plaintes montait vers le roi de France. Narbonne, qui, en LiOO encore, entretenait des consuls à Famagouste (2) et dans le Levant, avait voulu profiter de notre expédition de i;i3i pour renouer ses relations commerciales avec Gonstantinople. Des deux grands transports qu'elle expédia cette année-là, l'ini revenait du Levant avec une cargaison de cuirs , d'alun et de cire, quand, dans les eaux de Gamerina en Sicile, il fut assailli par deux corsaires catalans; l'équipage, dépouillé de tout, était jeté en chemise sur la plage de Malte (;î). L'autre navire, le Saint-Tliomas-d' Aquin, chargé de draps et de toiles de Reims, était capturé près du port de u Sizie » par les cinq galères génoises d'Antoine D'Oria (i). Sur ces
(1) De 1309 à 1359. (G. Port, Essai sur l' kisloire du commerce de Narbonne, p. 199. — Ordonnance:;, t. IV, p. 668. — Germain, ouv. cite', t. I, p. 65, et Preuves, p. cxi.iii et cxi.v.)
(2) Desimoni, Actes passés à Famagouste de 1299 à 1301, pubfiés dans tes Archives de l'Orient latin, t. II, 2'' partie. Documents, p. 105.
(3) Mandement du sénéclial de Beaucaire, Philippe de Prie, 13 juillet 1336. (Germain, Histoire du commerce de Montpellier, t. I, 509, preuves.)
(4) Plainte des marchands de Narbonne au roi de France. Narbonne,
cr.oiSADE man(^ul;e. m
pirates, on n'avait point de prise; ils étaient de connivence avec les autorités locales de leur pavs (1).
Les malheureux; armafeurs languedociens continuaient donc à être « rohéz, occis, noiéz, mutilez, traitiez et tormentcz inhumainement; pour quoy leurs femmes et enianz vont par le siècle mandianz et se meittent à vie deshoncste (!2) I) . Qu'on ne m'accuse pas de charger le laMcau; il est signé du roi lui-même.
Philippe VI avait essayé de tout, de rénergio, de la modération, de la faiblesse. Des lettres de marcpies furent délivrées aux victimes pour oJ)tcnir justice sur les l>iens des voleurs ou de leurs compatriotes, rendus indistinctement solidaires du méfait (3). Puis, comme les représadles apportaient de nouvelles entraves au commerce, le roi y mit un terme en arrêtant, de concert avec un chargé d'affaires génois, le chiffre de 1 indemnité à payer par la République. Cette indemnité (4) fut prélevée au moyen d un droit de douane de trois deniers sur les marchandises des Génois et des Savonais. Pour enlever aux pirates toute tentation de récidiver, Philippe VI les appela à son service dans la Manche (5).
9 novembre 1334. Vitlimus tlu .jjaiclc de la prévôté de Paris. (Biljl. nation., Pièces orij;., vol. 157, doss. 3240, pièce 2.)
(1) Geiîmain, ouu. cité, t. I, p. 508, preuves.
(2) Geumaim, oiiv. cité, t. II, Preuves cxvi.
(3) Lettres de niar([ues datées de Poissy, 6 novembre 1333 (Ordonnances, t. III, p. 239 : date fausse du 6 octobre. —- Geumain, ouv. cité, t. I, p. 147.)
(4) Fixée à 115,886 livres 7 sous 0 deniers. Janvier 1333. (Gki'.maix, ouv. cité, t. I, p. 154), et 4 décembre 1337 (Chambre des comptes, Kc;;. C, cité dans l'abbé de Giioi.sy, Histoire de Philippe de Valois. Paris, 1G90, in-4°, p. C6, et Bibl. nat., l'ortefeuilles Fontanicu, 850 à la date). — Arnaud Sadent et Jean Golet de Montpellier, en 1338 encore, avaient encore uiic créance de 39,045 livres tournois contre les pirates de Gênes. Elle fut amortie sur les fermes royales du sel et de la {jrande leudc de Ganassonne. Lettres patentes datées de Paris, 2(î juin 1334. (Franc. 25700, p. 7(i.) — Cf. aussi les Continuations de Nantis, éd. Géraud, p. 15<}.
(5) \' oyez plus bas le chapitre sur les Débuts de la Guerre de Cent ans, année 1337.
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Ce n'était pas assez. 11 poussa la condescendance jusqu'à confier aux loups la bergerie, aux corsaires Antoine D'Oria et Charles Grinialdi le monopole du commerce d'Aigues- Mortcs. On a vu dans cette convention un coup de maître qui consistait à employer des Génois- à réprimer le mal commis par les leurs. Mais le cahier des charges des capitaines D'Oria et Grimaldi, l'obligation d'entretenir » tant de galées armées qu'il puisse souffire à amener les marchandises par tout le monde " , la défense de franchir le détroit de Maroc sans autorisation et la promesse de rester toujours au service royal (1), indiquent assez que Philippe de Valois sacrifiait l'iutérét de ses sujets à celui de ses guerres.
Les consuls de Montpellier, sujets, })Our quelques années encore, du roi de Majorque et par suite assez indépendants pour soutenir les droits de leurs voisins, protestèrent énergiquement (:2). Ils alléguaient avec raison que les Catalans et les Vénitiens nourrissaient d'invincibles antipathies pour les Génois ; qu'à Gènes même, on venait de l'apprendre, le doge préparait une expédition contre les Guelfes de Monaco, c'est-à-dire contre les Grimaldi; enfin que les marchands des bonnes villes, de Montpellier, de Narbonne, las de se voir leurrer par les patrons génois ou catalans, construisaient un grand nombre de nefs pour se suffire à eux-mêmes. Ils ol)linrent gain de cause; après avis du sénéchal de Beaucaire, Philippe VI révoqua le monopole (^i).
Mais, froissé de cet échec personnel que lui inHigeaient
({) Convention entre IMiilippc VI et les deux (:a[)itaine« DUiia et Giiuialili. Paris, 16 décembre l^î-iU. ((Ieiimmn, oui', cite, t. II, Preuves cxvi.)
(2) 25 janvier 1340.
(3) 4 avril i3V() (Germai^, vuu. cité, t. l,[). 157, et t. II, Pieui'cs cx\i.) — Venise, lésée aussi par le monopole des deux capitaines génois, cessa d'envoyer à Aigucs-Mortes son convoi annuel. En 1404, il y avait plus de soixante ans que les galères vénitiennes n'avaient paru à Aigues-Mortes. (Petit Thalamus de Montpellier, ann. 1404.)