LA MARIJNE DES CROISADES
Si vous ouvrez au chapitre Marine une encyclopédie du xiii' siècle, «>uvre du roi de Castille Alphonse le Sage, vous trouverez, à défaut de renseignements précis, des mélaphores audacieuses sur les vaisseaux, montures harnachées d'agrès et sellées d'un pont (I). Je doute que l'explication vous satisfasse pleinement. Il convient donc de rouvrir sur le matériel naval des croisés l'enquête commencée par saint Louis et continuée un demi-siècle plus tard par le géographe Marino Sanudo, au temps où les fils de Philippe le Bel se transmettaient pieusement, sans l'exécuter, leur projet de croisade.
Au moyen âge, et presque à toute époque, les navires ont formé deux grandes familles : les navires ronds et les navires longs. Les uns, inspirés de la forme de l'oiseau aquatique, largement assis sur l'eau, courts et lents dans leur marche (2), se gouvernaient avec deux timons jumeaux comme l'oiseau avec ses pattes, et se laissaient aller au souffle des vents qui gonflaient leurs voiles. Les autres, minces et bas de hord, nageaient à fleur d'eau, tel vni poisson, en s'aidant de tout un appareil de rames. Les premiers étaient par essence des transports, les autres des bâtiments de guerre.
(1) Las Siete Partidas, partida 2% t. XXIV, ley 8.
(2) Jal, Glossaire nautique, art. Galère.
F. A MATUNK DRS CKOISADKS. -245
Coininc type du premier genre, il convient de citer la nave; comme type dvi second, la galère.
Croisades et pèlerinages, assurant aux armateurs un grand nombre de passagers et le fret d'un gros matériel, amenèrent par contre-coup l'agrandissement des voiliers. Certains États encouragèrent (I) plus tard par des primes el des avances la construction des navires do fori tonnage. Au moyen âge, il n'en élait pas besoin. Les privilèges de transit accordés par Marseille aux Templiers et aux Hospitaliers (2), les indulgences pontificales concédées aux grandes républiques marchandes limitaient à un ou deux vaisseaux l'intercourse entre les cités latines et les pays infidèles (3). C'était donc l'intérêt des privilégiés de profiter le plus possible de leur monopole en donnant de vastes proportions à leurs transports. On s'explique ainsi que la Comtesse de l'Hôpital ait servi d'étalon de grand modèle à la commune marseillaise (i), et que le Faucon des Templiers ait été le plus grand vaisseau de l'époque, de l'aveu d'un connaisseur désintéressé, le Barcelonais Muntaner, qui avait sillonné la Méditerranée dans tous les sens (5). Quelle capacité prodigieuse devait avoir l'immense trois-voiles vénitien, l'égal de
(1) C'est aux xiV^ et xv^' siècles surtout qu'on note ces encouragements aux armateurs. Ferdinand de I^ortujial (1367-1383) accordait aux constructeurs de vaisseaux de cent tonneaux le droit de couper du I)ois dans les forêts royales. (Pardessus, Lois maritimes, t. VI, p. 302.) — En 1478, Oènes prêtait gratis vingt mille livres aux citoyens qui mettaient sur clianlier des navires de quinze mille cantares ou onze cent vingt-cinq tonneaux. (Archives de Gênes, fonds de S. Georges, C?-iminalium, Hlza 1.) — Venise donnait quinze cents ducats pour les naves de cinq cents tonneaux, mille bottes. (Archives de Venise, Senato mar (1440-1478), rubrica I, fol. 11.)
(2) Traité de 1230-1234. (Pauli, Codice dijjlomatico del sacro militare ordine Gerosolimitano, t. I, p. 124.)
(3) Bulles d'Urliain V pour les bourgeois de Montpellier, Gènes, Venise, Barcelone, 1363, 29 avril, etc. {Archivio segreto du Vatican, reg. 251, fol. 222 v°; reg. 261, 3" pari., epist. 92 et 61 ;" reg. 246, ep. 100; reg. 253, ep. 158, 370, 378.)
(4) u Informationes Massilie pro passagio Ludovici régis. » Cf. J.ti., Archéologie navale, t. II, p. 384.
(5) 1291. (Bamon Muntaner, Chroiiitfue, chap. cxciv.)
vingt nefs, qui suffit à transporter en 1172 toute la colonie vénitienne émigrée de Gonstantinople (l), si einq autres nefs de la même nation chargeaient comme passagers sept mille hommes d'armes (;2). Pour manœuvrer les naves à trois ponts de Catalogne, il ne fallait pas moins de cent cinquante hommes et de cent pour un hâtiment à deux ponts ('î).
Les naves de la Méditerranée s'écartent donc de plus en plus, par le tonnage et, nous le verrons tout à l'heure, par les œuvres-mortes, de leurs sœurs, les nefs de l'Océan, qui pardent des proportions modestes et une allure moins pimpante. On croirait à une guerre de race entre le dromon byzantin gréé en voilier, la nave latine, la carraque arabe (i) et la coque germanique, tant s'accroît le gabarit de chacun de ces colosses.
L'accroissement ininterrompu n'était pourtant pas pour un voilier une question de vie ou de mort. L'un des bâtiments que citent le plus fréquemment les historiens des Croisades, le busse, n'avait qu'une vingtaine de mètres (5); mais un jeu de sept voiles, artimon, terzarol, dolon ou
(1) Cf. Jal, Archéol. nav., t. II, p. 143.
(2) ViLLE[iAiiDOtii.\, la Conquête de Cunstantinoplc, éd. Natalîs de Wailly (1872), p. 223.
(3) Soixante marins, vinjjt arbalétriers, vingt mousses. Un tiers en plus pour les naves à trois ponts. Ordonnance de Pierre III d'Aragon. (^Pardessus, Lois maritimes, t. V, p. 420.)
(4) Devenue un grand bâtiment de charge à un ou deux mâts. (Alphonse Le Sage, Las siete Partidas, partida 2", t. XXIV, ley 7.) — Au lieu de faire remonter l'origine des carraques aux harraha arabes, Jal recourt à des étymol.ogies fantaisistes : angl. carryncj, allem. karreii, esp. carranca, " renfropné >> ovi cara da rocca, « Kgnre de citadelle» . (Jal, Archéol. nav., t. II, p. 212.)
(5) Cependant on trouve un « Bucium longum 40 godis [la goue marseillaise avait G™, 73 et valait 3 palmes] et amplum in piano palrnis 12 et plus, in buca palmis 17. » (Archives de Gènes, Richerius, Note sumpte ex libris et foliatia diversorum, notariorum, t. III, p. 441. — Annales Januenses, dans les Mon. Germ. Itist., t. XVIII, p. 64. — Chronicon brève Pisanorum, dans Ughelli, Italia sacra, t. X, p. 120.)