‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 4 sur 72 · MARSEILLE · texte numérisé non relu

MARSEILLE

Une fraîche et gracieuse légende entoure le i)erceau de Marseille. La première année de la quarante-cinquième olympiade, 600 ans avant notre ère, une galère phocéenne abordait dans une baie abritée de la Gaule. Au mallus voisin, la tribu ligure des Ségobriges était en fête. Les étrangers furent conviés au banquet que donnait le chef de la tribu, nommé Nann : ce jour-là, sa fille Gyptis devait choisir parmi les convives un époux en lui offrant, d'après la coutume de la nation, une coupe de vin. Charmée de la haute mine du commandant des Phocéens, elle se du'igea vers lui, lui présenta la coupe et l'épousa. Protis ou Euxène — on ne s'accorde pas sur le nom de l'élu — reçut des Ligures un emplacement suffisant pour construire une ville, et Massalie, Marseille, sortit de terre (1).

Le site admirable du golfe, la contrée verdoyante arrosée par le Rhône, artère naturelle d'un pays riche, émerveillèrent les asiatiques, que la stérilité de leur presqu île rocall-

(1) Justin, Epitoma historiarum philippicarum Pompei Troffi, liv. XLIII p. 3. — TiTE-LivE, Historiœ, liv. V, p. 34.

leuse obligeait à courir les mers. La faible civilisation des indigènes, pasteurs pour la plupart, assurait aux nouveaux venus le monopole du commerce maritime. Avisée de l'aventure de Protis, la métropole se hâta de lui venir en aide ; elle équipa plusieurs galères à cinquante rames, ornées à la proue d'une tète sculptée de phoque; les jeunes gens s'y embarquèrent en foule avec le bagage haljituel des colons : des vivres, des semences, des plants de vigne et d'olivier, des armes. Ils apportaient aussi à Marseille du feu sacré pris au temple de la mère patrie et une statue de Diane, que la pythonisse d'Ephèsc leur avait remise. Deux temples, dédiés à la déesse d'Ephèse et à l'Apollon Delphinien, s'élevèrent au sommet de la ville, dominant le port, qui s'étendait au-dessous d'un rocher en forme de théâtre.

Marseille s'enveloppa d'une enceinte de tours (1), et à bon escient; car les Ligures, convoitant les riches cargaisons qui entraient dans son port, s étaient confédérés pour chasser les " chiens » , auxquels ils avaient donné un gîte (2). Attaquée de toutes parts, la petite colonie aurait succombé sans l'intervention opportune des hordes celtiques de Bellovèse, qui descendaient vers 1 Italie. Elle fut dégagée, et sa puissance affermie n'eut bientôt plus d'embûches à redouter.

Sur ces entrefaites, un grand conflit éclatait dans le ])assin de la Méditerranée entre les deux peuples de marchands qui sillonnaient les mers, les Phéniciens et les Grecs. Depuis la ruine de Tyr, en 574, Carthage, la Ville neuve, avait hérité de la situation prépondérante de la métropole phénicienne et de son empire colonial en Afrique et en Europe. Si les colonies grecques, d'origines diverses, dépendances de la Grèce proprement dite ou des villes

(1) SriiAnON-, rewypaçjixwv, liv. XIV, ch. n, p. 10; Hv. IV, ch. i, p. 4.

(2) Justin, Epitomu, liv. XLIIi, p. 3.

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d'Asie Mineure, n avaient pas assez de cohésion pour se grouper sous un même sceptre, Marseille sut s'élever audessus de toutes les autres jusqu'à devenir la rivale de Carthage.

Elle recueillit les débris de la population phocéenne, qui avait fui devant Harpagus, lieutenant de Gyrus, la côte ionienne de l'Asie Mineure. Avant d'atterrir à Marseille, la flotte de Phocée s'était arrêtée dans la colonie d'Alalia, en Corse, pour livrer combat aux navires des Carthaginois et des Etrusques confédérés contre les pirates grecs. La rencontre eut lieu dans les parages de la Sardaigne, en l'an 53G. Elle tourna à l'avantage des Phocéens, qui n'avaient cependant qu'une soixantaine de galères contre les cent vingt bâtiments de Malée. Mais c'était une victoire à la Cadmus, suivant l'expression grecque, l'égale d'une défaite, tant les galères étaient délabrées; quatorze d'entre elles avaient disparu dans ra1)înie. Un retour offensif des coalisés, l'année suivante, obligea les Phocéens, vaincus à la bataille navale d'iVlalia, de se replier sur Marseille. Les Etrusques s'emparaient de la Corse; les Carthaginois, maîtres de la mer, poursuivaient leurs succès en ruinant les établissements grecs d'Espajjne; Pihoda (Roses) etEmporia^(Ampurias) seuls échappaient à la destruction (I).

Marseille répara le désastre par son activité colonisatrice. Les comptoirs délaissés par Pdiodes " suspendirent gracieusement une rose à l'oreille de la statue de Diane, manière charmante de reconnaître la suprématie marseillaise" (2).

Des villes fortes, établies de distance en distance sur le

(1) HÉRODOTE, "IcTTopî/;, llv. I,p. 162-170 : Un pimlc phocéen, du nom de Denis, se maintint néanmoins en Sicile et inquiéta longtemps le commerce des Carthaginois. (Héhodote, liv. VI, p. 17.^ — TriE-LivE, Ilistoriœ, liv. V, p. 34. — PoLYBE, 'iTTopîa, liv. I, p. 82.

(2) Louis MÉry et F. Guikdon, Hisloire attalytifjue et chi-onologùjuc des actes et des délibéialions du corps et du conseil delà municipalité' de 3Iaiseille depuis le x* siècle jusqu'à nos jours. Marseille, 1841, in-8°, t. I, p. 40.

rivage, Tauroentum, Olhia (Eaube), Athenopolis, Antipolis (Antibes), Nicaea (Nice) et Monaeces (Monaco), étendirent cette domination jusqu'aux Alpes. A l'Ouest, Marseille rayonnait au delà des Pyrénées par une ligne continue d'étaldissements : Heraclaea-Gacabaria (Saint-Gilles), Rhodanousia à remboucbure du Rhône, Agatha (Agde), Rhoda, Emporiae, Dianium (Dénia). Des tours de défense furent élevées aux embouchures du Rhône. Dans la ville, une opulence de bon goût, la richesse des édifices publics revêtus de marbre et de tuiles légères, la sagesse d'un gouvernement oligarchique à laquelle philosophes et historiens rendent hommage (l), marquaient la prospérité de la république phocéenne.

Garthage, inquiète, essayait d'enrayer par des mesures draconiennes l'expansion de sa rivale. Au traité conclu en 509 avec Rome, elle se faisait reconnaître le privilège exclusif de commercer à l'ouest du Beau Promontoire (cap Bon) (2). Pareille clause, grosse de réticences, laissait supposer l'existence de contrées riches ou de débouchés importants qu il y avait intérêt à tenir ignorés.

Jusqu'au dernier jour de la cité punique, on put lire dans le temple de Saturne la relation officielle d'un voyage au delà des Colonnes d'Hercule, c'est-à-dire des deux hautes montagnes, Galpé et Abyla, qui bordent le détroit de Gibraltar. A une époque où Garthage était au faîte de sa puissance, le suffète Hannon était parti avec soixante vaisseaux pour fonder de nouvelles colonies (3). De fleuve en fleuve, il côtoya la Libye, ainsi s'appelait l'Afrique occidentale, jusqu'au golfe de la Gorne du Gouchant : une haute montagne volcanique reçut du vovageur le beau nom d'Es-

(1) Stiubon, liv. IV, cil. IV, s. — Tite-I,ive, llistoriœ, liv. XXXVII, p. 54.

(2) POLYIIK, liv. III, p. 22.

(3) Haimonis Gartliagincnsis Poiphts, dans les Geoyraphi graeci minores, éd. Muller. Paris, Didot, 1855, in-8", t. I, ]). xix-xxxii et 1-H.

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calicr des Dieux (1). La navigation s'arrêta, faute de vivres, à l'île des Gorilles, individus très velus, dont on prit trois femelles, car ce n'étaient que des singes, les prototypes peut-être des Gorgones (2). L'île serait actuellement l'île Sherboro, sur la côte de Sierra-Leone (3).

Soit hasard, soit indiscrétion, malgré le silence des Phéniciens sur leurs découvertes, les Marseillais connurent le célèbre périple : en commerçants avisés, ils chargèrent un des leurs, Euthymène, d'explorer les régions d'où leurs rivaux tiraient la poudre d'or. Euthymène, entravé sans doute dans ses projets par les colonies carthaginoises, restait à plusieurs longueurs derrière Hannon; il ne dépassa point le fleuve des hippopotames et des crocodiles, le Sénégal. Le seul résultat de son voyage fut une erreur géographique. Euthymène crut reconnaître que le Nil coulait de la mer Extérieure vers la Méditerranée et que ses inondations coïncidaient avec les vents de la canicule (4).

Au nord des Colonnes d Hercule, la voie était libre. L'explorateur carthaginois Himilcon, qui avait reconnu l'île Sacrée (Irlande), les îles de l'Étain (Sorlingues) et Albion (Grande-Bretagne), cherchait à décourager la concurrence étrangère en traçant de 1 Océan, « abîme sans Hn, » un effrayant tableau (5) : » Aucun souffle de vent ne pousse le navire. 1 air est couvert d un manteau de brouillards et la mer s enveloppe d'une brume éternelle. » Un Marseillais n'en eut cure et pénétra jusqu'au pays de 1 ambre jaune ou succin, si recherché dans l'antiquité pour les parures et les statues.

(1) PUNE, liv. V, p. 1; liv. VI, p. 35.

(2) Les peaux de ces gorilles restèrent suspendues dans le temple de Junon, où on put les voir jusqu'à la prise de Carthage. (Pline, liv. VI, p. 36.)

(3) Geographi graeci minores, t. I, p. xxxi, et tabula, pi. 1.

(4) SÉNÉQUE, Nuturalium Quaestionum, liv. IV, p. 2. — Plutarque, liv. IV, p. 1.

(5) Festus AviÉsis, Ora maritima.

Un seul fait montrera sa science. En observant Tombre portée d'un gnomon à midi le jour du solstice, il détermina l'obliquité de Técliptique et la latitude de Marseille à quelques secondes près (1). Le premier, il remarqua l'influence du cours de la lune sur le mouvement des marées, et il e'tablit la distinction des climats par la différente longueur des jours et des nuits. On ne sait rien d'autre de Pythéas, pas même l'époque de sa vie, que l'on fixe approximativement au quatrième siècle avant notre ère. Le voyage de circumnavigation qui lui fut confié était organisé, semble-t-il, aux frais de quelques particuliers marseillais (2).

L'expédition ne perdit point de vue les côtes. Elle franchit en cinq jours la distance de Gadès au cap Sacré; en trois autres, elle atteignit l'île d'Uxidan (Ouessant); là, un large détroit s'ouvrait entre la Celtique et une île immense, la Bretagne.

Sur la gauche, était lerné, l'Irlande, que la sauvagerie des habitants, réputés anthropophages, rendait peu accessible. Les Bretons, de mœurs simples, sobres, sagement gouvernés, avaient un tout autre attrait, d'autant que le commerce trouvait son compte à l'exportation du blé conservé dans leurs silos souterrains, du bétail, de l'or, de l'argent et du fer (3). Ajoutez l'étain : si Pythéas ne toucha pas aux Sorlingues, il put voir arriver à marée basse dans l'île de Mictis (Wight) des chaiùots remplis de ce métal : fondu en forme de dés à jouer, l'étain était transporté en Celtique pour gagner, par le Rhône, Marseille (4).

(1) 43 degrés 5 minutes de l'êquateur. (STnABON, liv. II, p. 115. — Pto- LÉMÉE, rispi T^ç yewypatpwïjc, liv. II, p. 10.)

(2) De Bougainville, Sur l'origine et les voyages de Pythéas, dans les Mémoires de l' Académie des Inscriptions, t. XIX, p. 146-165. — D'AnviLLE, Sur la navigation de Pythéas a Thulé, Ibid., t. XXXVII, p. 436-

(3) SrnAitoK, liv. IV, cli. v, p. 2-5.

(4) DioDOHE DE Sicile, liv. V, p. 22.

l'ythcas reconnut la l'orme triangulaire de la liretagne, dont il longea deux côtés : doucst en est, de Bclcrion jusqu à Caution, il compta sept mille cinq cents stades; de Caution jusqu au promontoire le plus septentrional, Orcas, une exagcralion fantastique lui fît noter vingt mille stades, près de quatre mille kilomètres (I). Dans le sud, le jour le plus long avait jusqu'<à dix-sept heures; dans le nord, dixneuf (2). » Les régions voisines de la zone glaciale n'ont, dit-il, en fait de plantes et de fruits, presque aucune de nos espèces cultivées. Les habitants se nourrissent de millet, d'herbes, de légumes et de racines sauvages; leur boisson habituelle est une liqueur tirée du miel et du froment; faute d'un soleil sans nuages, ils battent leur blé dans des granges (3). »

Pythéas, quittant Orcas, s'était hardiment lancé au large, le cap sur le nord. La brièveté de la nuit, qui n'était plus que de deux ou trois heures, facilitait la navigation. A six journées de la Bretagne, il arrivait aux limites du monde habité, à une terre qu il nomma Thulé. » La durée du jour y est de vingt-quatre heures; le soleil ne quitte pas l'horizon. Au delà, il ne subsiste ni terre, m mer, ni air, mais un composé des trois éléments, quelque chose comme le poumon de mer (4), une matière qui, enveloppant de tous côtés la terre, la mer, tout l'univers, en est comme le lien commun, et à travers laquelle on ne peut ni naviguer ni marcher (5). » Notez que cette énergique métaphore du poumon de mer était si exacte et si bien appropriée à la mer Glaciale qu'elle est encore employée par les Norvégiens (6).

(1) DiODORE DE Sicile, liv. V, p. 22. — Pli>e, Hv. IV, p. 30.

(2) Pline, liv. II, p. 77.

(3) Strabon, liv. IV, ch. V, p. 5.

(4) Zoophyte sporijrieux.

(5) Pline, liv. II, p. 75.

(6) BoL'GAiNViLLE, article cité, p. 153.

i(i HISTOIRE 1)K 1.A ^[ AH I N K F R A ,N C A I S P;.

Quels étaient les rivages découverts par le Marseillais? La description qu'il donne de certaines eaux qui s'élèvent à quatre-vingts coudées de hauteur a fait songer au grand Geiser : il aurait touché l'Islande (1). Mais la durée de la navigation de Pythéas et la distance de trois mille stades qu'il assigne à son parcours à partir d'Orcas conduisent aux îles Shetland et fixent positivement dans cet archipel l'ultima Thule du monde antique (2).

Le voyage d'exploration, si loin qu'il eût été poussé, n'avait pas encore atteint son but : la région de l'ambre n'était pas trouvée. Au retour de Thulé (3), le navigateur tourna à l'est et côtoya le continent depuis l'embouchure dvi Rhin jusqu'au Tanaïs, l'Elbe sans doute, qui se déchargeait dans le golfe Mentonomon. Le premier, il parla des Ostions, des Guttons et des Teutons, que les llomains retrouvèrent trois siècles plus tard dans les mêmes pays (4). Ces peuples faisaient commerce de l'ambre, précieuse déjection de l'Océan, que les flots, chaque printemps, déposaient sur les bords d'une île du golfe. Cette île, appelée Abalon ou AIjalcia (5), reçut des Romains le nom de Glessaria, précisément à cause de l'ambre qu'ils y récoltèrent ((î).

Les notions que Pythéas rapporta de son voyage, consignées par lui dans une Description de l Océan, Tuept toû wKsavoû,

(1) Pline, liv. II, p. 99. — Bessel, Uebcr Pythéas von Massilieii, p. 41. Pythéas ne localise pas le phénomène et dit seulement (ju'il a lieu au nord de la Brcta{;ne : « Octogenis cubitis supra Britanniam intumescere Pythéas Massiliensis auctor est. »

(2) Des Hébrides aux Orcades, dit Solin au m* sièile, les navigateurs mettent sept jours et sept nuits, et des Orcades à Thulé, cinq jours et cinq nuits. [Poljhistor, cap. xxu.) — Lei,ewel, Pythéas de Marseille et la (géographie de sou temps. Paris, in-8°, p. 34.

(3) Et non point, comme le veulent certains critiques, dans un second voyage qui aurait été de Gadès au Tanaïs. Lelewel (^Pythéas, p. 38, note 97) montre comment il faut interpréter le texte de Strabon.

(4) Tacite, Germania, p. 2.

(^5) Pline, liv XXXV 11, p. 2.

(6) Pline, liv. IV, p. 28 : Glessaria vient de Glessuni, « ambre jaune. »

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et dans un Période ou Périple de terre, TCcptwâoç, arrivaient chez les Grecs au moment où les conquêtes d'Alexandre révolutionnaient la science et ouvraient à la géographie et à l'histoire naturelle le monde inconnu de l'Inde. C'était, pour le Marseillais, une terrible concurrence. De ses récits, l'école aristotélique tint à peine compte (1). A devancer son siècle, à déplacer le nombril du monde, l'ombilic sacrosaint que la poésie fixait à Delphes, il gagna d'être traité de hâbleur. Le poumon de mer ! Quel grossier artifice de charlatan (2) ! Et Thulé, quel autre voyageur en a jamais parlé (3) ? Mais jjientôt les détracteurs se firent les plagiaires de leur victime ; et ce fut un bonheur. Des ouvrages de Pythéas, il ne nous est parvenu que les plagiats à la seconde puissance de Strabon, de Pline et de Diodore de Sicile (4).

Les guerres puniques furent, pour Marseille, l'occasion de satisfaire sa haine invétérée contre Carthage. Dès que Rome fut devenue une puissance maritime et que les victoires navales de Duilius en Sicile et do Cneius Scipion aux embouchures de l'Ebre, en 200 et en 218, eurent ébranlé la suprématie des flottes puniques, Marseille se rangea du côté des vainqueurs. A cette alliance, chaque partie avait son profit. Isolée au milieu de peuplades hostiles, l'une avait besoin d'mi appui moral et matériel; l'autre, éprise du génie de la civilisation grecque, trouvait plus commode d'envoyer les fils de ses patriciens achever leur éducation à Marseille plutôt qu'à Athènes. D'autre part, les flottes ro-

(1) Dieéarque et Hécatée il'Abdère, plutôt qne d'admettre les données de Pythéas, conservent les préju{;és de l'époque sur l'Océan inconnu et sur les Ilvperboréens. (Lelewkl, Pythéas, p. 44.)

(2j l'oLYDE, dans Strabon, liv. II, eh. iv.

(3) Strabon, liv. I, cli. iv, p. 2 ; liv. II, ch. i, p. 18.

(4) Strabon n'a connu Pythéas qu'à travers Hipparque et Polvbe; Diodore de Sicile, à travers Timée de Tauromenium ; Pline se sert également d'ouvrages de seconde main. (Lelewel, Pythéas, p. 25.)

maines envoyées contre les Carthaginois d'Espagne avaient où se ravitailler, où rencontrer sur leur roule des ajjris et des magasins d'armes, car les Massaliotes entretenaient, en quantité et toujours prêts, des navires, des apparaux, des machines pour armer les vaisseaux et assiéger les villes (1). C'est dans leur port que Scipion l'Africain, lancé à la poursuite d'Annihal, fit escale avec ses soixante galères : il arrivait trop tard, du reste, pourharrerla route à rennemi, qui venait de franchir le llliùne à quatre journées de marche en amont (218) (2).

En retour de ses hons offices, la cité phocéenne appela les légions transalpines au secours de ses colonies d'Antibes et de Nice, menacées par les tribus des (3xyles et des Décéates : ainsi commença l'infilti'ation romaine dans la Gaule. Le consul Sextius, après avoir chassé du littoral, depuis Marseille jusqu'en Italie, les barbares que les Massaliotes n'avaient pu refouler, fit don de ses conquêtes à la république phocéenne ; il se contenta d'établir une garnison non loin de Marseille, dans une localité qui, de son nom, s'appela Aquœ Sextiœ, Aix (123).

La première colonie latine en Gaule fut fondée, cent dixhuitans avant notre ère, à Narho, sur V Atax, ville forte défendue par une enceinte de murailles mégalithiques qui abritaient le port le plus considérable de la Celtique. Les colons romains, partis d'Ostie sous le commandement d'un jeune orateur, Licinius Crassus, débarquèrent aux embouchures de l'Aude et entrèrent dans Narbonne, serrés autour de leur étendard (3).

Dès lors, la domniation romaine se propagea avec rapidité dans la Gaule méridionale riveraine de la Méditerranée,

(1) SlRABON, liv. IV, cil. 1, p. 5.

(2) ïiTE-LivE, liv. XXI, p. 20, 26. — Polybe, liv. III, p. 43 et suiv.

(3) Velleius PATEUcrLUS, Histoiia romaua^ liv. I, p. 15. — Cf. les textes réunis dans l'Histoire f/énéralc du Latitjiiciloc, de Dom Vaissettk, nouv. éd. Toulouse, l'iival, 1872, in-4", t. 1, p. 9G, n. 3.

qui devint une province romaine sous le nom de Gaule Narbonnalse. Elle profita de l'état de division des nombreuses Irihus qui couvraient le territoire gaulois pour se ménager des intelligences près des Eduens (Autun) et, peu à peu, étendre ses conquêtes.

César, en d'immortelles campagnes qui durèrent neuf ans et dont il a consigné le récit dans ses Commentaires et dans la Guerre gàllique, vint à bout de tribus qui se soulevaient dès qu'il s'éloignait et d'assaillants qui surgissaient sans cesse, mais sans plan de campagne, sans cobésion. Je n'ai point à m'occuper ici de la conquête de la Gaule continentale. Je me borne au.\ combats navals que César eut à soutenir, et d'abord contre les Marseillais.

César avait franchi le Rubicon, en accusant Pompée d'aspirer à la dictature. Au printemps de l'an 49 avant Jésus- Christ, il avait refoulé les troupes de son luval, qui fuyaient de toutes parts , et il revenait du fond de l'Italie avec le dessein de passer en Espagne et d'achever la défaite du parti adverse. Les Marseillais lui barrèrent la route, mandèrent leurs alliés et voisins, les montagnards Albices, et réparèrent leurs murailles. Pour les bloquer. César n'avait point de flotte ; en trente jours, il en créa une. Des chantiers d'Arles sortirent vingt-dcu.v vaisseaux, construits sur le modèle des navires bretons qu'il avait vus l'année précédente, la carène et les varangues en bois léger, les bordages en cuir soutenu par des branches d'osier. Ils vinrent s'embos" ser en face de Marseille, proljablement dans cette partie du golfe où le nom de Frioul {fretum Jidii) rappelle la croisière césarienne (1), puis ils reculèrent du côté d'Hyp;ra, c'est-à-dire de l'Ile du Levant.

Ainsi provoquée , la flotte marseillaise de Domitius s'avança en un gros de dix-sept vaisseaux longs, onze d'entre

(1) Méry et GtiSDON, Quv. cité, t. I, p. 57.

eux pontés, et le tout précédé d'une nuée de petits bateaux. Fins manœuvriers, leurs navires ])attant neufs, les Marseillais cherchaient à environner les bâtiments romains, mauvais marcheurs, alourdis par une membrure de bois trop vert et gauchement gouvernés par des pilotes encore inhabiles. Le préfet de la flotte romaine, Decius Brutus, avait tout contre lui. Les créneaux qui s'ouvrent dans sa ligne facilitent la manœuvre des Marseillais en leur permettant d'attaquer en nombre chaque navire. Cerné par eux, le brave Catus essaie de saisir une de leurs enseignes; il est tué. Mais voici que les harpons des Romains ont accroché les légers bâtiments de la cité phocéenne et les maintiennent immobiles. Un corps à corps terrible s'engage entre les vieux légionnaires de César, tous soldats de premier rang, et les rudes montagnards ou les patres de Domitlus. Ici une main de fer atteint Lycidas, et de sa griffe lui laboure le corps. Là un plongeur phocéen étouffe sous les ondes les naufragés ennemis. Le pilote Telon é ventre une carène romaine et tombe frap})é à mort. Gyarée vole au secours de son frère d'armes; une flèche le cloue au bordape. Une galère phocéenne chavire, une autre flambe. Bref les Marseillais, vaincus après une résistance acharnée, reculent vers le port en laissant sur le lieu de la bataille neuf galères (1).

Marseille était vaincue, non pas domptée. De guerre lasse, César en abandonna le siège à ses lieutenants Trebonius et Brutus. Les assiégés reçurent avis qu'un lieutenant de Pompée, L. Nasidius, leur amenait un renfort de seize navires, armés pour la plupart du rostre . Pour forcer le blocus et donner la main à ces alliés, de vieilles trirèmes furent tirées de

(1) CÉSAR, De bello civili, liv. I, p. 54-58. — Luc.ilN, Pliarsale, liv. III, vers 565. Mnis voyez les ré.^erves formelles qu'un archéologue compétent fait sur la fidélité de la narration de Lucain, (Jal, la Flotte de César. Paris, 1861, in-8°, p. 56.)

l'arsenal, des barques de pécheurs furent pontées et parnies de machines. Jeunes gens et vieillards, répondante un appel nominal, s'embarquèrent en masse. Du haut des collines voisines, les soldats deTrebonius assistèrent à la scène touchante du départ. La population sur le rivage, les gardes sur les remparts imploraient à grands cris les dieux pour ceux qui s'éloignaient. Les Marseillais parvinrent à rallier Nasidius en face de l'acropole de Tauroentum, une de leurs colonies.

Au fond du golfe des Lèques (1), dans le Var, le sol est jonché de ruines. C'est là que fut Tauroentum. Sur le rivage, on voit les vestiges d'un amphithéâtre tourné vers la mer : on estime qu'il fut taillé dans le roc pour permettre aux habitants de jouir du spectacle des jeux nautiques et des naumachies (2). Le spectacle, ce jour-là, fut autrement palpitant : la naumachie n'avait plus rien de simulé, et de l'issue de la bataille dépendrait le sort non seulement de la mère-patrie, mais de la colonie elle-même.

Les Marseillais, poursuivis par la flotte césarienne, firent face : dans l'ordre de bataille, ils occupaient l'aile droite, Nasidius l'aile gauche.

Devant eux, la flotte de Brutus, augmentée de six prises, s'étendait en une ligne très lâche qui fut vite trouée. Instruits par l'expérience, les Marseillais ont pour tactique d'éperonner leurs adversaires, de les couvrir de flèches, mais de refuserl'abordage : aussitôt que le harpon d'un césarien accroche un des leurs, ils accourent en nombre pour le dégager. Ils ont reconnu à son enseigne le vaisseau de Brutus : des deux côtés à la fois, deux trirèmes s'élancent pour le broyer entre leurs masses. Elles vont toucher le but, quand Brutus jette

(1) Var, aiTontlisscuicnt Toulon-sur- >Ier, canton le Beausset, commune Saint-Gyr-de-Provence.

(2) Magl. GiHaud, Mémoire sur Tauroentinn ou Recherches archéologiques, topo graphiques et historico-criliques sur cette colonie phocéenne, dans les Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions, 2" séricj t. III (1854), p. 4.

un ordre, son navire fait un brusque écart, et les trirèmes emportées par leur élan se choquent avec fracas : l'une brise son éperon, l'autre son avant. Pantelantes, engagées l'une dans l'autre, elles reçoivent le coup de grâce des Romains, qui les éventrent et les coulent bas. Ce fut le commencement de la débâcle. Cependant l'intervention de l'aile gauche, qui n'avait pas encore donné, eût facilement rétabli le combat. Sans écouter les supplications de ses alliés, Nasidius, voyant le succès compromis, se retira lâchement dans la direction de l'Espagne. Les Marseillais couvrirent sa retraite, mais à quel prix! Quatre galères étaient prises, cinq coulées à fond, la dernière s'échappa et porta à la malheureuse cité la nouvelle de la catastrophe (l).

Marseille résista encore : elle ne se résolut à capituler qu'à l'approche de César, qui venait de soumettre l'Espagne en quarantejours. Trésors, vaisseaux, armes, machines, elle livra tout. La vigueur de sa défense en avait imposé à César, bon juge en pareille matière, assez pour qu'il fit occuper la ville par deux légions, douze mille hommes {"2). Le vainqueur se montra — contrairement à ses habitudes — d'une magnanimité rare. Il laissa à la cité l'autonomie dont elle avait joui dès l'origine, si bien qu'elle ne releva point des préfets envoyés dans la province : il ne lui ôta même pas les dépouilles opimes conquises précédemment dans des batailles navales et qu'on pouvait voir, du temps de Strabon, exposées dans divers quartiers de la ville (3).

Toutefois, pour contrebalancer la puissance des Marseillais, une station navale fut créée en Gaule. Ce fut le port de César, Forum Julii, Fréjus. 11 se trouvait assez vaste pour contenir les deux cents navires de guerre que l'empereur Auguste y envoya, avec un importantcontingent de rameurs,

(1) Césvr, De hello civili, liv. Il, p. 3-8.

(2) Idem, liv. II, p. 22.

(3) Strabon, liv. IV, ch. i, p. 5.

après la victoire d'Actium (1). Au moment de rinsurrection de Vitellius (09 après Jcsus-Chrisl), des troupes navales y étaient encore cantonnées (2).

Comblé aujoiu'd'luil par les alluvions de TArgons, le port de Fréjus est à un kilomètre dans les terres. Une enceinte circulaire, partiellement taillée dans le roc, paraît être un reste de l'ancien port de César. Comme ouvrages de défense, Agrippa avait construit au bord de la mer la citadelle du couchant, d'où se détachait un grand môle fortifié. A la naissance du môle, une haute tour, dont les ruines s'élèvent encore à plus de vingt-quatre mètres, servait de phare et de poste de guetteurs. Elle communiquait avec la citadelle par des chemins couverts où on pouvait circuler en sûreté. Une pente en maçonnerie menait du port vers de vastes salles voûtées, ménagées dans le massif de la forteresse vraisemblablement pour servir d'abris aux galères romaines (3).

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