‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 32 sur 72 · LA MARINE DES CUOISADES · texte numérisé non relu

LA MARINE DES CUOISADES

dèle de la Réale de Louis XIV. Mais l'arme la plus terrible était l'éperon, trident ou tête de dragon, la çjucule ouverte, prête à donner un coup de dent ; et quel coup ! celui d'une masse de deux cents tonneaux, que les bras nerveux de cent quarante à cent quatre-vingts rameurs faisaient voler sur les ondes : u senibloit que foudre cheist des ciex (1). »

Ce qui augmentait l'agilité de la galère, c'était l'adjonction aux deux timons latins du timon bayonnais ou à la navarresque, gouvernail d'arrière, qui devint à partir du xiv° siècle le seul gouvernail des voiliers. Le timon bayonnais suffisait par les temps « gracieux » . Mais il s'affolait et ne gouvernait plus quand la mer devenait dure. On bordait alors les deux timons latéraux; dix ou douze hommes s attelaient à chacun d eux, et non sans éprouver » grant noise » redressaient le bâtiment battu par la tempête (2). Joinville s'émerveillait de voir évoluer sa nef sous l'action des deux gouvernaux, « si tost comme l'en auroit tourné un roncin (3). »

Dans le couloir central qui reliait l'avant à l'arrière entre les deux rangées de bancs, couraient sans cesse les officiers chargés d'activer la vogue : aussi l'appelait-on la coursie^ ce qui explique le nom de coursier donné au gros canon de chasse braqué dans l'axe de la galère. La coursie, encombrée souvent de caisses de marchandises, s'élargissait près du grand mât en une place assez vaste, dite place publique, tour à tour chapelle ou tribunal, suivant qu'on y dressait un autel, qu'on y rivait sur l'enclume les chaînes des condamnés ou qu'on y exposait certains coupables en robe de femme sur un tonneau.

France Henri II, mentionne sur les {jalèrcs françaises « deux douzaines de petitz vers » du poids de 120 livres pièce, qui correspondent sans doute aux Jjon.bardelles vénitiennes. (Franc. 2133, fol. XVIII.)

(1) Joinville, p. 50.

(2) Philippe de Maizièkes, franc. 9200, fol. 281).

(3) Joinville, . 205.

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A part quelques différences d'aménagement, toutes les galères se ressemblaient " comme des nids d'hirondelle». Et cela, à toute époque : les principes posés par les charpentiers de l'antiquité traversèrent le moyen âge et guidèrent les constructeurs jusqu'à la fin du xviii" siècle. Pour aucune autre espèce de navire, il n'est d'exemple d'une pareille longévité sans dégénérescence ou sans transformation radicale.

Subtiles ou bâtardes, construites pour la guerre ou pour le commerce, elles étaient sept fois plus longues que larges : les plus longues avaient de rode en i^ode 40 mètres 63, sur 5 mètres 50, avec 2 mètres 50 de creux, ce qui était une merveilleuse disposition pour la course (1).

La mâture était à l'avenant. Avec sa longue antenne oblique, chargée d'une voile triangulaire, et avec sa corbeille [coiiffo) (2) sur la tête, le mât, V arbre planté au centre de la galère, offrait une svelte et gracieuse image. La voile qu'on y larguait d'ordinaire était la bâtarde ou \ artimoti, plus rarement le tersarol, d'un tiers plus petit que la bâtarde, enfin le véloîi, la dernière dans l'échelle des grandeurs. Quand un second arbre était dressé à la proue, on le gréait d'une voile de trinquet. Il était rare que la galère portât en poupe un troisième mât, qui était alors gréé d'une voile moyenne, mezzana (3), la misaine.

Jetons un coup d'œil sur les agrès, la sartie^ ne fût-ce que pour nous convaincre que la langue néo-latine du Levant n'avait à l'origine aucun terme de commun avec la nomenclature germanique du Ponant. L'arbre était maintenu par

(1) Cf. aussi lea mesures officielles des {galères génoises, dites de Romanie, 1333. (Jal, Aicliéol. nav., I, 251.)

(2) En provençal. C'est ce que les Italiens appelaient la gabie, la cage, où veillait le guetteur.

(3) Faber, Evagatoiium in Terrœ Saiictœ peregrinationem (cf. plus Las), t. I, p. 119. Jal interprète à tort mezzana par voile de milieu. Le synonynie dont se sert Faber, mezavala. indi(|ue Ijien qu il s'agit d'une demi-voile.

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des candeles, correspondant aux haubans de la marine océanique. Contre le màt, on liait l'antenne par une drosse, garnie de paillets de vieux cordages appelés nianlelels et de morceaux de bois nommés bigots, de façon à former un collier de raccage. Pour serrer la drosse, on tirait sur un an<jui{\di forme primitive éi^Aangui, dulatin uanguina» ) (l). L'<7m«/i hissait ou baissait rantonno. Au car de l'antenne, c'est-à-dire à la pièce dirigée vers l'avant, étaient attachés deux petits -palans, la poge pour la porter à droite, Vorze pour la porter à gauche ; à son autre extrémité, à sa penne, l'antenne était munie de deux autres cordages, les ostes, capelées sur elle au moyen d'un hragot, dont la fonction était de maintenir la voilure contre l'effort du vent. Des breuils et cargues détendaient la voile et la rapportaient contre l'antenne.

Des manœuvres dormantes passées en couronne à la tète du mât et appelées pour ce fait couronnes servaient d'appui à de forts palans, dits carnals, qui soulevaient les lourds fardeaux, supportaient la tente, hissaient l'antenne. Des groupis levaient l'ancre par son anneau ou organeau ; le moi g omènes désignait tous les gros câbles; caps, les filins, et tailles, les poulies (2) ; on donnait plus particulièrement le nom de proese ou prodonà l'amarre de proue. La sagoule était la mince corde qui hissait le sachet destiné à approvisionner au sommet du mât la gahie.

(1) Jal, Archéol. vav., t. I, p, 165 ; dictionnaire latin-anglo-saxon du x" siècle.

(2) Tous ces tenues existaient au xui° siècle pour le moins : ils étaient communs à la plupart des nations méditerranéennes, en particulier aux Génois, aux Provençaux et aux Lan^juedociens. On les tiouvc dans les contrats passés par Gènes avec S. Louis en 1246 (Jal, Pacta naulorum, Mélanrjes historiques, t. I, p. 528, Coll. des doc. inéd.) et dans le compte de Pierre Rernuis préposé à l'arsenal de Narbonne par Charles II de Sicile, 20 janvier 1294. (Archives de Naples, Reg. angioini 63, fol. 257.) — La Stolonomie énumère tous les agrès d'une galère avec leur prix d'achat. (Franc. 2133, fol. XIII.)

îfîtî flISIOlIlK |)i: [, A MARINK F li A N Ç A I S K.

Sous le tendelet de poupe, léger berceau à claire-voie recouvert durant les parades d'un gaillard d'étoffe richement brodé qui traînait dans la mer (1), on élevait parfois un trône, tel que le représente le modèle de galion conservé au musée de Gluny (:2). De cette chaire magnifique, que les Italiens appelaient un tabernacle et les Français vui carrosse, le capitaine dominait d'autant plus facilement l'équipage que la plate-forme de poupe était déjà surélevée au-dessus du pont (;î).

La chambre de poupe, au-dessous du tendelet, était occupée par le patron et par ses conseillers. Le luxe de l'ameublement consistait en un plein ciel de lit pour le patron et vm demi-ciel pour les conseillers. « Les grans buffetz et dressoirs hauls et à degréz couvers de grosse vaisselle estoient en abominacion (4), u mais la vaisselle d'argent ou de cuivre y était de mise. Par des trappes, on descendait dans luie sorte de cave obscure et sans aucun jour, asile des passagères de haut rang. Le patron y serrait son trésor dans une huche cadenassée d'une double serrure (5), mais trop peu résistante, semble-t-il, pour être à l'épreuve de la hache (6). L'une des clefs pendait au cou de l'écrivain.

A côté de la chambre du trésor, du scandolar, étaient le

(1) Cf. les mss. français 4274, fol. 6; latin 5565 A, fol. 101, miniatures des xiv'' et xv' siècles reproduites ci-joint. [T] Franc. 9200, fol. 277.

(3) Faber, t. I, p. 119. — Cf. l'arrière d'une galère dans une vue du port de Gènes en 1410. (Jahns, Handbuch einer Geschichte des Kriegswesen.t. Leipzig, 1880.)

(4) Franc. 9200, fol. 279, 280.

(5) « I coffre de nouyer à mettre l'argent de la recepte... garny de II serreures et d'un Lougion de fer. n (Bréard, Compte du Clos aux galées de Rouen (1382-1384), p. 92.) — Statut génois de 1344. (Jal, Archéol. nav., I, 255.)

(6) .loiNviLLE, p. 116. Le commandeur du Temple refusait d'ouvrir la huche à Joinville, mandataire de S. Louis. Alors Joinville leva une cognée en disant : J'en ferai la clef du roi.

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cellier et l'étaMo des bestiaux qu'on emportait comme vivres. La cuisine, comme bien on pense, était non loin des provisions et précisément au-dessus d'elles : elle était à ciel ouvert, à tribord arrière, deux l)ancs en cà de la poupe (I). Après la compcKjne, — c'était le nom du cellier, — venait la soute au paui, le payol, domaine de l'écrivain. Le comité avait la chambre du milieu du bâtiment, la miège ou mezance, où l'on remisait les voiles(2). Son subalterne, le sous-comite, était charpjé des cordages, emmagasinés dans la chambre de proue. Dans la cabine d'avant, le barbier soignait les malades et les blessés sur le lit de camp, taidar, d'un petit hôpital.

Au-dessous des cabines, le ventre de la galère, qui allait en s'effilant vers la quille, était bourré de sable. Les passagers et officiers soulevaient les lattes du plancher pour mettre au frais dans le sable des bouteilles de vin, des œufs et... des cadavres. Le lest servait à l'occasion de cimetière. Dans la gamme des odeurs nauséabondes, n'oublions pas le grand égout collecteur des eaux du navire ; la sentine, au pied du mât, exhalait un tel arôme qu'il n'était pas de jour qu'il ne fallût la vider (;î).

l'équipage.

Au début des croisades, le cadre, très simple (4), comprend un commandant, le comité, assisté de quatre nochers;

(1) Faber, t. I, p. 119.

(2) Jal, Archéol. navale, t. I, p. 289; Glossaire itaïUif/ue, art. galère. (3j Faber, t. I, p. 121.

(4) Galère vénitienne en 1188. (Jal, Archéologie navale, t. I, p. 157.) — Galères génoises en 1240 et 1261. (Heyck, Genua und seine Marine, p. 120, — Du Gange, Histoire de l'Empire de Constautinople, Preuves, éd. Buchon , t. I, p. 445.) — Galère castillane en 1200. (Alphonse lk

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un préposé aux vivres, le pitancier (1) ; puis cent huit rameurs, et plusieurs supersalientes, marins et combattants à la fois. Le XiV siècle est une période de crise, surtout pour Tétat-major du bâtiment. La chiourme, qui s'est accrue et qui atteint cent quatre-vingts hommes répartis en vogueavants de poupe, conilliers de proue et rameurs ordinaires, nécessite un plus grand nombre d'officiers; un sous-comite et un argousin sont adjoints au comité ; le pitancier passe sous les ordres d'un écrivain et d'mi sous-écrivain ; le commandement en chef est dévolu à un patron ["!).

Un assez joli mot du P. Faber caractérise le rôle du patron de };alère : c'est, dit-il, le premier moteur (3). Le patron ne se mêle point de la navigation, à peine s'il en connaît les règles : il ordonne où aller, et sa parole, son geste suffit pour mettre en branle tout l'équipage. Assisté de deux ou trois conseillers experts, il rend la justice, sans avoir toutefois le droit de vie et de mort. Au moment du combat, il prend le commandement des arbalétriers; de son poste de combat à l'arrière, il dirige l'attaque : il est à la tète des troupes de débarquement, avec bannière et trompettes (4).

Sage, Las siete purtidas, 2' p., p. xxin.) Elles ont de 154 à 175 hommes d'équipage.

(1) i> Petentarius, senescarclius, paiietarius. »

(2) Galère aragonaise en 1354 : 222 hommes. (Ordonnance de Pierre d'Aragon, art. 31 : I'aiidessls, Lois maritimes, t. V, p. 449.) — Galère portugaise en 1386 : 242 hommes. (Rymer, Fœdera, anno 1386.) — Galère franco-génoise en 1340 : 210 hommes. (Nouv, acq. franc. 9241, cf. Chapitre sur les déljuts de la guerre de Cent ans.) — Galère génoise en 1484 : 211 homnres. (Archives de Gènes, Criininaliuni, filza 1.)

(3) Fabeh, t. I, p. 122.

(4) Sur les différents officiers de galère, cf. les ordonnances aragonaises sur les armements en course et sur les escadres de guerre. (Paiides.sus, Lois maritimes, t. V, p. 399, 435, etc.) — Alphonse le Sage, Las siete Partidas, 2°, t. XXIV. — L'ordonnance vénitienne de Mocenigo en 1420. (Jal, Archéologie navale, t. II, p. 130, et t. I, p. 302.) — Le Liber secretorum fidelium crucis, de Mauino Sa>udo, t. II, p. iv, 20 et suiv. — Le Consulat de la mer, eh. xv, etc. (Pardessus, t. II, p. 68.)

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Il so déchargeait des soucis de la manœuvre sur le comité et du soin de l'administration sur l'écrivain, riionime de conKance du l)ord. C'est devant l'écrivain que les officiers et les marins faisaient serment de servir lovalcment l'État, c'était lui qui les engageait, lui qui les licenciait. 11 tenait registre des dépenses, dos recettes et des prises, dressait la liste de l'équipage et l'inventaire de la jjalère au départ et au retour. Sa tache, déjà lourde, s'aggravait encore de la police de l'entrepont, où le jeu était interdit.

Entre tous les officiers de la galère, il en est un cpie l'équipage redoute à l'égal d'un démon, sicul diabolum. Au son bien connu du sifflet d'argent que le comité porte au cou, tous accourent en répondant à l'appel par un cri. Il frappe, il brandit bâton, fouet, nerf de bœuf, et personne ne murmure : sur un signe de lui , tous se précipiteraient sur le rebelle (1). A lui seul incombe la responsabilité de la manœuvre : et des règlements sévères, qui le punissent en cas de négligence, l'arment en retour contre les moindres infractions à la discipline. C'est un homme aigri, car c'est un déclassé ou un déchu.

On ne peut imaginer de plus lamentable chute que la sienne. Est-ce là le brillant officier qui commandait du temps de Léon le Philosophe une division navale byzantine (2) ? Il est descendu d'abord au rang de commandant d'une galère, sous les ordres d'un nouvel officier, qui s'appelle à Venise le sopracomilo , à Messine le protontino , ailleurs le capitaine d'armée. Son office, du temps de saint Louis, est encore considérable : lorsqu'il a été promu après examen de l'amiral (3) ou sur les garanties données par douze marins experts, le comité éprouve quelque fierté à prendre possession de son bord, pennon au poing, trompettes son-

(i) Faber, t. I, p. 124.

(2) LÉON LE Philosophe, Tactica, t. XIX, art. 37.

(3) En Sicile au xm* siècle. [Syllabus membraiianim, t. I, p. 20.)

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nant ot lui-même en uniforme d'un roufjc éclatant (1). Au XIV' siècle, vint la déchéance définitive au rang de second, de chef d'équipage, sans que sa responsahilité se trouvât dégagée ou amoindrie. Le comité restait passihle de la pendaison et de l'écartèlement si la galère se perdait par sa faute ou ne prenait pas son rang de hataille (2).

Du moins, puL-il rejeter tout l'odieux des châtiments harhares éternels sur son lieutenant, Taljjuasil ou ai'{{Ousin (;i), chargé en sous-ordre de la police du pont. Et on sait dans quelle acception le mot d'argousin parvint rapidement à vuie triste célébrité.

Autrement sympathique est le pilote , « pirata, quem TheutonicI putant dici pilatum (4), " douille erreur en deux mots de l'érudition allemande. Pilote vient de l'italien nedotto, en latin » perdoctus (5) " ; c'était, au moyen âge, l'officier le plus savant du bord. Familiarisé avec la mer, habile à prévoir la tempête à l'inspection du ciel, à la couleur des eaux, au jeu des dauphins et au vol des dactyloptères, ou, la nuit, au scintillement des cordages et à l'irradiation des rames plongées dans l'eau, il avait encore des notions d'astronomie et de cosmographie. La déclinaison des astres sur l'iiorizon, la nuit, lui tenait lieu d'horloge. Et la boussole, Stella maris, de l'arrière — car il y en avait

(1) Alphonse le Sage, Las siete Partidax, 2', t. XXIV, ley, 4. — Traité entre Gênes et l'empereur de Constantinople, 1261. (Du Gange, Histoire de Constantinople, t. 1, p. 445.)

(2) Ordonnance arafjonaise de 1354, art. 4-13, 23, 27, 32. (Pabde.ssus, Lois maiitimes, t. V, p. 440.)

(3) De l'arabe al, vizir, le lieuienant. On trouve un aguzerius sur les galères siciliennes du xni° siècle (Cadier, Essai sur l'administration... de Sicile, p. 193, n. 4), un alguazir dans les équipages aragonais de 1406 (Bibliothèque du ministère de la marine, vol. ms. 938-940), un arqousin français au xvi" siècle. (Fontanon, Ordon., t. IV, p. 665.) — [Stolonomie, ms. franc. 2133, fol. XXIX.)

(4) Faber , Evaqatorium in Terrœ Sanctfv... peregrinationein , t. I. p. 123.

(5) Jal, (îlosxaire nauticjuc, art pilote.

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