‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 35 sur 72 · LA VIE A BORD · texte numérisé non relu

LA VIE A BORD

AU TEMPS DES CROISADES ET DES Pft LE lîT N AGE S DU MOYEN AGE.

Lorsque apparaissait sur les quais de Venise, de Gênes ou de Marseille un groupe de pèlerins ou de croisés, un grand brouhaha s'élevait à bord des navires dont la destination était inscrite sur les voiles en une croix écarlalc. Des appels, des offres, des objurgations, des imprécations venaient de tous les côtés s'abattre sur les malheureux : les serviteurs des différents patrons de navires se disputaient leurs bagages, s'injuriaient, dénigraient la concurrence, protestaient de leur dévouement. Ahuris et indécis, les pèlerins se laissaient tenter par les succulentes collations disposées à la poupe, vins de Crète et confitures d'Alexandrie, dont le patron faisait lui-même les honneurs (I). Plus que " les riches ouvraiges de la nave " , c'était là a une mélodie et plaisant armonie à la vue des hommes " , le meilleur des arguments (^).

La vie nouvelle qui s'offrait aux pèlerins contrastait trop avec leurs habitudes pour ne pas provoquer de leur part une

(1) F. Fabek [aliàs Schmidt], Evagatorium in Terrœ Sanctœ, Arabiœ et Egypti peregrinationein (1480 et 1483), éd. C. Dietericus Hassler. Stutt- (jardiae, 1843, 3 in-8% t. I, p. 86-88.

i^2) Philippe de Maizières, le Songe du vieil pèlerin, ms. franc, de la Bibliothèque nationale 9200, fol. 278.

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étude attentive du mécanisme de la vie maritime. Leurs relations de voyage ont ainsi parfois la fidélité d'un journal de bord, semé des réflexions piquantes et naïves d'hommes que le métier n'a point blasés.

Pour n'être pas suspect de partialité, nous prendrons comme types un pèlerin anglais du xir siècle, un Italien du xiii% deux Français du Xiii" et du Xiv*, vm Allemand du xv» : Richard de Londres (1), Francesco da Barberino (:2), Jean de Joinville (3) et Philippe de Maizières, et le P. Faber, d'Ulm.

L'Anglais note en connaisseur les péripéties de la navigation. L'Italien donne des préceptes d'amour. Dans de petits tableautins lestement troussés, le Français Philippe de Maizières trace quelques scènes de la vie à bord, qu'il fait suivre de pensées élevées, car c'est un moraliste comme l'Italien était un poète erotique et l'Anglais un marin. Quant au dernier pèlerin, écoutez-le geindre sur la mauvaise cviisine, sur la chambrée d'entrepont, sur tout; il tient boutique d'érudition et découvre des étymologies... Caliphe pourcalphat, Pilate pour pilote, comte pour comité et pour patron baron. La modestie ne l'étouffé pas; mais il est consciencieux, pratique, avec une pointe d'émotion, copieux, abondant, trop, hélas! pour des oreilles délicates. Il consacre deux pages à la façon de se dépouiller de la vermine et quatre à la difficulté de... Vous m'avez compris, et à ces traits vous avez reconnu la i"ace : l'Allemand.

Robe grise et longue sous une coule monacale, chapeau noir ou gris orné sur le devant d'une croix rouge, croix sur la poitrine, bourdon à la main, pannetière à l'épaule, tel est l'uniforme du pèlerin. Le teint, l)lafard, est pâli par les

(1) Itinerarium peregrinoriim et (jesta régis Ricaidi, éd. Stuhbs, dans les Chronicles and memotials of Great Rritain. London, 1864, in-8", t. I, p. 80.

(2) Documenli d'amore. Francesco vivait entre 1264 et 1348.

(3) Mémoires, éd. Fr. Michel. Paris, 1859, in-i2.

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fatigues de voyage; et pour achever d'un mot un portrait classique, le pèlerin porte la l)arl)e longue et soif^neusement peignée, " à l'exemple du premier voyageur qui Ht le tour du monde, Osiris, ancien roi d'Egypte, » affirme doctement notre Allemand (I)

Peut-être se trouvait-on l)eaucoup plus sensiMe au\ inconvénients de paraître iml)erbc en pays musulman qu'au plaisir d'imiter un des dieux de l'Egypte !

Au moment d'entreprendre un pèlerinage, irait-on chercher conseil aujourd'hui dans des Préceptes d'Amour? Nos pères le faisaient et trouvaient dansErancesco da Barherino un manuel du confort : un bon navire, un patron qui ne louche pas, des poules et des chapons, de bons vins, un moulin à Inas, un l)arbier-chirurgien, un chapelain, un cercueil pour le cas où... votre femme viendrait à décéder on mer, une croix à mettre entre les mains de la défunte, une inscription priant de l'enterrer honorablement si les flots la portent au rivage, une bourse d'argent à y joindre pour les messes funéraires et la tombe. A part le cercueil dont les Célestes seuls se munissent en voyage, — Marco- Polo en pouvait témoigner, — les conseils de Erancesco da Barherino n'étaient point du domaine des chinoiseries. Nous avons le contrat en vingt articles passé par le Père Faber avec un patron de galère vénitienne ; il est spécifié que les pèlerins auront, comme de coutume, un petit verre de malvoisie avant le repas du matin et qu'ils pourront emporter des poules. Il y avira deux repas par jour; le navire n'abordera qu'aux escales accoutumées; il ne touchera point Chypre, l'île de Vénus, « dont l'air, suivant une ancienne tradition, est funeste aux Allemands (:2). )»

Le marché conclu, on embarque les bagages. Sur les passerelles jetées à quai, les portefaix courent avec une

(1) Faber, t. I, p. 65.

(2) Faber, t. I, p. 89.

agilité surprenante, ployant sons les coffres lourds aux ferrures massives et les arches couvercle renflé, telles que nos malles (1). Les balles de marchandises et les sacs de denrées s'entassent dans les endroits secs du navire, loin du mât, des écoutilles et des ancres, arrimées avec ce solide nœud marin que les princes angevins de Naples, dès 1351, choisirent comme emldème d'un ordre de chevalerie (2).

Et maintenant tout est prêt. La galère tout équipée se balance au flot. La grande barque de cantier et la petite palischarme, qui tout à l'heure seront hissées à la poupe, accostent à l'arrière, au bas de l'escalier d'honneur.

Chaque pèlerin défile devant l'écrivain qui consigne sur un registre tenu en double exemplaire et sans rature les noms et prénoms des passagers, le nombre de leurs chevaux et le nom de leur restaurateur, puis délivre à chacun un billet numéroté (3). L'un des registres est déposé aux archives communales, le second reste à bord.

Une législation spéciale assurait aux pèlerins et aux croisés toutes les garanties possibles de sécurité. Sur les navires marseillais, ils étaient dispensés d'une formalité requise des autres passagers, du serment de prêter main-forte aux marins de l'équipage ; au contraire, le patron leur devait aide et secours durant toute la ti*a versée, des soins durant leur maladie, et, en cas de mort, la conservation scrupuleuse de leurs effets.

Trois inspecteurs, que la municipalité marseillaise (4) avait eu l'excellente idée, bientôt suivie par les Génois (5),

(1) Franc. 4274, fol. 6; et franc. 22553, fol. 4 v° : scènes d'embarquement des xiv' et xv'' siècles.

(2) Franc. 4274, fol. 6. Une des bannières porte un nœud marin.

(3) Statuts de Marseille de 1253 à 1255, liv. IV, cb. xxvi. (Pardessus, Collection de lois maritimes, t. IV, p. 279.) — Fabeu, t. I, p. 127.

(4) Statuts de Marseille de 1253 à 1255, liv. I, ch.xxxiv. (Pardessus, Collection de lois maritimes, t. IV, p. 259.)

(5) Statuts de 1330. (Pardessus, t. IV, p. 445.) — jNous retrouvons aussi dans le Consulat de la mer des dispositions sensiblement analofjues

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