I. A VIK A ROI! I
lait carcjatores, et un savant auteur présume que leur mauvaise cuisine serait l'origine du mot gargote (1). Pour s\ soustraire, les dames et les gentislhommes dînaient à part, dans leur cabine (2).
Si mauvaise que fût la cuisine des passagers, les rameurs, à en respirer les effluves, subissaient le supplice de Tantale. Assis, enchaînés parfois à leur banc, ils dévoraient les provisions journalières que leur remettaient trois distributeurs choisis parmi eux : une once de fromage, un brouet de fèves, de pois ou de lentilles où tremper le biscuit, une fiole de vin ou de vinaigre coupé d'eau, parfois du lard, et plus rarement des viandes sanguinolentes, presque crues (3). Un procédé économique pour eux de se procurer un supplément de vivres était de descendre en pays ennemi : pendant que les hommes d'armes rangés en bataille dans la campagne paraient à une surprise éventuelle, les rameurs entraient dans les villages et, chargés de butin, chassaient vers les galères les bestiaux (4).
Pour charmer la monotone existence du bord, les croisés et les pèlerins jouaient aux dés, plus souvent aux échecs (5), jeu de soldats qui offrait l'image de la guerre, mais qui u é-
(1) Statuts de Marseille de 1253 à 1255, liv. IV, cli. xxiv. (Pardessus, Lois maritimes, t. IV, p. 277 et 280, n. 2.) Le gargotier avait défense de s'approvisionner chez l'inspecteur maritime, chez le patron ou chez leurs parents.
(2) Pour un chevalier et sa suite de trois hommes, les Vénitiens estimaient la consommation journalière à quatre livres de vin, autant d'eau, autant de pain et de farine, plus cent livres de viande, trente livres d'huile, autant de fromage et des légumes pour la traversée, 1268. (Franc. 2833, fol. 201.)
(3) Alphonse le Sage, Las siete Partidas, 2% t. XXIII, ley 9. — Mauino Sanudo, Liber secrelorum fidelium criicis, liv. II, p. iv, ch. x, éd. Bongars, t. II, p. 61. — Statuts marseillais de 1253. (Pardessus, t. IV, p. 274.) — F4BER, t. I, p. 137.
(4) Cf. plus bas, au chapitre des débuts de la guerre do Cent ans, l'ordonnance maritime de 1338, et le Victorial, de Gamez, trad. de Puymaigre et de Circourt, liv. II, ch. xxxvH.
(5) Faber, t. I,p. 134.
2S(i IIISTOUÎK DK LA M A H I N K F 1! AN C AI S K.
tait pas à la portée de tous. Aussi les cartes (1), dès leur apparition au xv« siècle, jouirenl-elles d'une si grande vogue que nous les voyons entre les mains des forçats vénitiens.
La nervosité des passagers, remarque le P. Faber, s'irrite ou se calme suivant le cours des astres, l'état de l'atmosphère et de la mer. Certains jours, à voir les passagers gais et rieurs, on les prendrait pour des frères. Luths, flûtes et musettes, violes et guitares invitent aux chants et aux danses, à moins qu'on ne préfère lire ou rêver, assis sur le bordage entre deux agrès, les pieds pendants sur l'eau ; mais attention, alors, aux chapeaux, aux livres d'heures enrichis de pierreries ou aux livrets de pèlerinage qu'une secousse arrache et qu'un coup de vent emporte. Soudain la scène change : plus de rires ou de graves discussions; plus de gymnastique et de courses dans les cordages. Les passagers somnolent dans un état de prostration lugubre (2). Le temps a tourné à l'orage. Les Allemands cherchent noise aux Français, qu'ils traitent de gens « orgueilleux, violents, les plus passionnés du monde (3) i> , et des querelles s'engagent. Des râles d'agonie montent de l'hôpital, car c'est durant les bonasses, lorsque l'atmosphère alourdie ne vient plus rafraîchir le sang enfiévré des malades, que la mort commence son oeuvre. Couché et cousu dans un suaire sur quelques poignées de sable, le corps est jeté à la mer pendant que l'assistance psalmodie le Libéra me. Seuls, les gentilshommes vénitiens ont droit pour leur dépouille aune inhumation provisoire dans le sable du lest des galères de la République (4).
Dans les flâneries de l'avant, les curieux s'instruisent
(1) Faber, t. I, p. 38, 134.
(2) Ibid., t. I, p. 134, 145.
(3) Ibid., t. I, p. 32, 38.
(4) Ilnd., l. I, p. 133. — Le Voyaqe de la sainte Cyté, éd. Srhefer, p. 33.
Le malade pouvait dicter son testament à l'écrivain qui l'enregistrait,
(Statuts de Marseille de 1253, liv. II, eh. l.)