‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 38 sur 72 · I-A VIK A lîOIin. -28T · texte numérisé non relu

I-A VIK A lîOIin. -28T

près des matelots, en regardant (iler la soud(>, a pranl i)lon<' très pesant attaichié à une soubtlle corde de mil pas de long. Par le plonc encrassié de sien (graissé de suif), qui du fons rapportoit de la terre, on recougnoissoit la région et païs là où la nave se trouvoit(l) » . On en usait souvent, dès que, dans un remous, deux courants se heurtaient avec violence, ou que la mer se marbrait de taches vertes, indices inquiétants d'un banc de sable ou de rochers à fleur d'eau. Les pèlerins y trouvaient l'occasion de faire appel aux éléments de la science nautique enseignés par le maistre des histoires, Vincent de Beauvais (2), et uniformément reproduits dans leurs relations de voyage. En voici un échantillon :

« Abisme est une congrégacion d'eaues si pcrfondes que on ne la puet comprendi'c (èî). " Aussi, la fiction des poètes, avec la complicité des matelots, eut-elle vite métamorphosé l'abîme en une femme errant au fond de la mer, Charybde, qui cherche à entraîner le navire dans des tourbillons aussi irrésistibles que les tornades de vents.

Parfois, un poisson d'assez forte taille apparaît dans le sillage du navire, et d'un coup violent de la longue tarière dont est armée sa gueule, le troys, l'espadon troue le bordage. Il y a un moyen de l'éloigner : c'est de se pencher pardessus bord et de le regarder sans crainte, les yeux dans les yeux. Si vous tremblez devant l'aspect terrible du monstre et que vous détourniez la tête, le monstre surgit d'un bond et vous entraîne pour vous dévorer sous les eaux (4).

Un autre poisson n'est pas moins redoutable. Le moron ou rémora, qui « n'a pas demy pié de long " , possède si

« grant vertu que, quant il se prent à une nef, il l'arreste

(i) Philippe de MaiziÈres, fr. 9200, fol. 277 v°.

(2) Spéculum natur., liv. VI.

(3) Livre des Propriétés des choses, fr. 22531, fol. 210. — Cf. Fabeu, t. I, p. 116-117 et 108.

(4) Faber, t. I, p. 117. — CL Mémoires... du général Beaulieu (1619- 1621), p. 5.

288 IIISTOIRF, DK LA MARINK FRANÇAISE.

tellement qu'elle ne se puet bougier ne pour vent, ne pour tempeste (1) » .

Légendes des bestiaires, crainte des pirates et récits terrifiants des matelots surexcitaient l'imagination de pèlerins ignorants en fait de navigation. Ajoutez encore que les officiers de marine leur inspiraient peu de confiance.

Plus d'une fois, — les témoignages en abondent, — des naufrajjcs furent évités par l'intelligente initiative d'un officier subalterne ou d'un passager. Certaine galère marchait vent debout sous de violentes raffales, sans que » l'outrecuidant ') comité et l'arrogant patron consentissent à carguer la voile. " Le raffle enforsa. » Sous une <i bouffée de vent » courte, mais périlleuse, le l)âtiment se coucha sur l'eau et le faîte du màt plongea dans la vague. La carène émergea. D'habitude, quand la quille a se montre dehors de l'eaue, de cent il ne en eschappe pas les trois " . Mais le vaillant conseiller mit la main au grand timon latéral » et le list tourner à pooge, c'est à dire aval le vent en moings d'un quart de heure » . Le navire était sauvé (2).

Contrairement à nos habitudes chevaleresques, le patron quittait le premier le bord en cas de naufrage : l'esquif promptement paré par ses serviteurs attendait à la poupe son II évasion « , (3) pendant que les passagers restaient voués à une mort certaine.

Un roi de France, saint Louis, dédaigna cette barbare coutume pour n'écouter que son cœur. C'était dans les parages de Chypre. Un brouillard qui traînait sur les eau.\ reculait à l'horizon les amers, si bien que les marins de la nef royale n'apercevant que le sommet de la montagne de la Croix, Stavro Vouni, se croyaient fort éloignés de la terre

(1) Livre des propriétés des choses, fr. 22531, fol. 215. — Cette légende qui date de l'antiquité est encore rapportée au xv!*^ siècle par Du Bartas, dans la Semaine, éd. Paris, 1601.

(2) Philippe de Maizières, franc. 9200, fol. 307.

(3) Fabkh, t. I, p. 155.

LA VIF, A liOliD

et par conséquent eu route libre. Un choc subit les détrompa. Ils étaient au milieu des brisants. Un immense cri s'éleva : « hé las! i> et tous claquaient des mains " pour ce que chascun avoit poour de noier h . Saint Louis se prosterna les bras on croi.v, » tout deschaiis, en pure cote et tout deschevelé devant le cors Nostre-Seip^neur. » Le maître de la nef, Frère Raymond le templier, fit jeter la sonde : «Ha las! nous sommes à terre! " gémit le valet. — «Et ini, ai mi! » hurla Frère Raymond, en déchirant sa robe jusqu'à la ceinture et en s'arrachant la barbe, ce qui ne fit qu'accroître l'affolement général.

Il Sa, la galie ! » cria-l-on au.x; quatre galères d'escorte. Aucune n'avança à l'ordre, les patrons craignant de couler sous le poids des huit cents personnes qui se seraient toutes précipitées du haut de la nef dans la première galère venue. Cependant la sonde, jetée pour la seconde fois, accusa plus de fond. La nef reprit le flot et on put se rendre compte, au moyen des plongeurs, de l'importance de l'avarie. Quatre pieds de la quille avalent été enlevés « Les mestres nothonniers " mandés en conseil devant saint Louis conclu rent unanimement que le roi devait se transborder sur un autre bâtiment : pareil accident est arrivé à une autre de vos nefs, disaient-ils, elle s'est ouverte sous le choc des lames, et elle a péri corps et biens : seuls, une femme et un enfant ont été sauvés. — Si la nef était vôtre et chargée de vos marchandises, on descendriez- vous? demanda saint Louis avix nautonnlers. — Nenni, sire, répliquèrent-ils tous ensemble : plutôt risquer le naufrage que d'acheter une nef quatre mille livres et plus.

Mais il faut citer textuellement tout le reste du passage de Joinville, pour apprécier l'un des plus héroïques traits de patriotisme et de charité d'un roi et d'un saint : » Pourquoy me loez-vous donc que je descende? — Pour ce, firent-ils, ce n'est pas geu parti : car or, ne argent ne peut I. ly

;>90 IIISTOIRK HK l,.V MAIIINK FRANÇAIS!;.

esprisier le cors de vous, de vostre femme et de vos enfants qui sont séans, et pour ce ne vous loons-nous pas que vous metez ne vous, ne eulz, en avanture. "

Lors dit le roy : " Seigneurs, j'ai oy vostre avis et l'avis de ma gent; or vous redirai-jc le mien, qui est tel : que, se je descent de la nef, que il a céans ticx cinc cens persones et plus, qui demorront en l'ille de Gypre pour la poour du péril de leur cors; car il n'y a celuy qui autant n'aynie sa vie comme je fois la mienne et qui jamcz par avanture en leur païz ne renterront : dont j'aimme miex mon cors et ma femme et mes enfans mettre en la main Dieu, que je feisse tel doumage à si grant peuple comme il a céans (l). "

Comme pour déjouer l'héroïque projet de sainl Louis, un vent d'une grande violence poussait sa nef sur la côte chypriote : cinq ancres furent successivement emportées. Il fallut abattre les parois de la chambre royale qui, à l'étage de poupe, offraient trop de prise au vent : personne n'osait v demeurer. La reine Marguerite, informée du péril, pi'omit un ex-voto à saint Nicolas si le vent tombait. Elle fut exaucée. L'ex-voto, que Joinville s'était chargé déporter pieds nus de son château de Joinville à Saint-Nicolas-de- Varangeville, représentait une nef gréée d'argent du poids de cinq marcs, avec toute la famille royale en statuettes du même métal (2).

Saint Nicolas était le patron par excellence des marins du Levant, bien que chaque navire eût son saint « dévot " . Sur un rétable de l'église qui Ivii est dédiée à Burgos, sont figurées deux scènes de naufrage : le bâtiment fait eau de toutes parts; tonneaux, ballots de marchandises ont été jetés à la mer, les matelots étreignent en pleurant les mâts que secoue la rafale, tout semble désespéré quand le saint

(1) Joinville, p. 193 à 197.

(2) Ibid., p. 198.

Page 1