LES VÉNÈTES
Aux populations de la Gallia comata, de la Gaule chevelue, non comprises dans la Province romaine, César s'était présenté comme un allié prêt à les aider contre les Germains d'Arioviste. L'attaque repoussée, il resta et s'établit en maître. De même que les tribus du centre, les peuplades armoricaines, c'est-à-dire maritimes, des Veneti, Unelli, Osismii, Curiosolit;e, Esuvii, Aulerci et Redones reconnurent, la puissance romaine et donnèrent des otages (57 avant
(1) Tacite, Annales, liv. IV, p. 5.
(2) Tacite, Ilistoriœ, liv. II, p. 14.
(3) Charles Texier, Mémoires sur la ville et le port de Fréjus, publiés dans les Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions, 2^ série, t. II (^1849), p. 187, 195, 199.
Jésus-Christ). Mais si elles acceptaient d'être amies des Romains, elles n'entendaient pas être tributaires. Leur mécontentement éclata quand un lieutenant de César, Crassus, envoya aux subsistances dans leur pays. Vénètes, Curiosolites et Unellcs retinrent les officiers romains et réclamèrent leurs otages. Toutes les tribus riveraines de l'Océan depuis la Loire jusqu'à la mer Germanique étaient de cœur avec les insurges.
César revint en hàtc d'Illyric povir frapper un grand coup contre la plus puissante des nations armoricaines, la tribu des Vénètes. Il marcha avec les troupes de terre, soutenues par les navires pictons et santons de son jeune lieutenant Dccimus Brutus; ses autres lieutenants contenaient le reste des insurgés.
Les oppida armoricains étaient sis sur des promontoires avancés, coupés à la gorge par un profond fossé, ce qui les rendait inaccessibles aux piétons pendant la pleine mer et aux navires à la marée basse. Si les assiégeants parvenaient à contenir la mer à l'aide de digues, les assiégés, voyant la défense compromise, faisaient approcher leurs navires par l'autre côté du promontoire et se retiraient dans les îles voisines, où les mêmes avantages perpétuaient la résistance (1).
L'archipel fortifié où se déroulait la lutte était-il le Morbihan ? Certains géographes en doutent : ce n'était, disentils, qu'un simple marais, plus tard effondré par une oscillation de la côte; ils proposent comme théâtre de la guerre l'archipel qui l»ordait la frontière (en celt. icoranda — Guérande) {"1) des Vénètes et dont l'existence est affirmée par les vestiges du détroit qui isolait le Croisic du continent (;i). Il semble néanmoins, à la seule inspection de la
(1) CÉSAR, Belli Galliii, liv. II, cli. xx.xiv, et liv. 111, cli. viii et suiv.
(2) Julien IIavkt, Igoranda ou Icoranda, " frontière. " Note de toponymie gauloise. [Revue archeoloijigite fl892), p. 170-175.)
(3) Le Grand et le Petit Traict. Les îles qui semaient alors la côte se se-
MARIXK GALLO-ROMAINE 55
presqu'île de Ruis et de ses nombreux promontoires, que la topographie des lieux réponde à la description du conquérant romain (1).
Fatigué de se consumer en efforts impuissants, César s'arrêta, attendant, pour reprendre l'offensive, l'arrivée de la flotte que Crassus construisait sur la Loire. De la mer Intérieure, Decimus Brutus en amenait une seconde (2) ou tout au moins des équipages recrutés dans la Province narbonnaise. Les deux escadres, ayant fait leur jonction sous le commandement de Brutus, se portèrent vers la côte guérandaise.
A peine la flotte romaine vonait-cUe de quitter la Loire, que les jVénètes, avertis par leurs sentinelles, accouraient sur elle. Ils avaient environ deux cent vingt nefs aux carènes assez plates pour glisser sur les bas-fonds et aux joints bouchés avec des algues humides, de peur f|ue les l);Uiiucnts tirés sur le rivage ne se consumassent faute d'humidité (3). Tout, en elles, était disposé pour braver la violence de la tempête : des bordages de chêne, vuie proue très haute, une poupe surélevée; comme bancs, des poutres d'un pied d'épaisseur attachées par des chevrons de la grosseur d'un pouce; des peaux souples en guise dévoiles, et pour retenir les ancres, des chaînes de fer au lieu de cordages.
Elles s'avançaient en une masse compacte, prête à écraser
raient soudées au continent par l'exhaussement du sol. (Siochan de Ker- SABiEC, Etudes archéologùjin's. Coilnlon, Saniuites, Venètes, Narnnetes. Nantes, 1868, gr. in-8''. — Ernest Desjardins, Géographie Instoriijue et administrative de la Gaule romaine. Paris, 1876, in-8'', t. I, p. 280, 284.)
(1) Promontoires de Penlan, de Penerf, de Penvins, de Kercambre, de S.-Gildas, etc. (Alfred Lallemakd, Campagne de César en l'an 56 avant J.-C, p. 42.)
(2) Dion Gassius, Histoire romaine, liv. XXXIX, p. 10, trad. Cougny, dans les Auteurs grecs concernant l'histoire des Gaules, publiés pour la Société de l'Histoire de France, t. IV, p. 272. Dion Gassius, érudit du m' siècle (155-230), a compilé toutes les sources historiques qu'on possédait de son temps.
(3) Strabon, liv. IV, ch. IV, p. 1.
les bâtiments romains. Brutus se tenait coi au mouillage, ne sachant, pas plus que les tribuns et centurions commandant les vaisseaux, quel genre de combat adopter contre des navires à l'épreuve de l'éperon et des projectiles. Les tours élevées sur les ponts n'atteignaient même pas la poupe des Vénètcs. Seule l'agilité des navires, tous munis de rames, constituait un avantage.
Dans leur désarroi, les Romains ne songeaient pas à en tirer parti : ils prenaient même des mesures pour aljandonner complètement les bateaux, au mépris de ce sentiment que César, par un souci constant de panégyrique personnel, leur prête bénévolement : suivant lui, le fait de combattre sous les yeux de César qui était campé sur les hauteurs d'alentour aurait électrisé les soldats et décidé de la bataille (1). La cause fut tout autre.
(i Le vent tout à coup toml>a, le flot s'aplanit, les pesants vaisseaux des Yénètes restèrent sur place. Brutus alors jDrcnd courage, se porte à leur rencontre, tombe dessus » , s'acharne avec plusieurs buliments contre un seul, lançant ses troupes à l'abordage de plusieurs côtés à la fois; il coule jjas certains ])àtiments, amarine les autres, malgré la valeureuse résistance de ses adversaii'cs; il recule même quand il a le dessous, mais multiplie impunément ses redouta- IjIcs maud'uvrcs. Les Vénètes ne pouvaient remuer; ils étaient décimés à dislance sans pouvoir riposter, ayant eu l'imprudence de n'emporter ni arcs ni projectiles. De désespoir, beaucoup se tuaient ou sautaient à la mer pour escalader les navires ennemis (2). Dans la crainte de voir échapper leur proie, si quelque brise s'était levée, les Romains déchiraient les voiles des Vénètes et coupaient les cordages avec des faux emmanchées au bout d'une longue
(1) CÉSAïi, Bclli Gallici, liv. III, chap. vni à xvi.
(2) Dion Gassius, Histoire romaine, liv. XXXIX, ch. xli-xliii, trad. Cougny. [Auteurs grecs concerittnil l'histoire des Gaules, {. IV, p. 274-279.)
MARINE GALLO-ROMAliNE. 57
hampe. La bataille dura depuis heure de quarto, dix heures, jusqu'au coucher du soleil. Elle fut décisive : fort peu de navires vénètes s'enfuirent à la faveur de la nuit; Télite de la nation avait péri, tous les survivants furent faits prisonniers; César, sans conimiscration pour la bravoure, se Ht le boucher de tout un peuple : il égorgea le Sénat des Vénètes et vendit le reste de la nation à l'encan, n Voilà un grand homme qui ressemble bea\i(Oup au dernier des misérables (1)! '1 (50 ans av. J.-G.)
LA FLOTTE RRITANNIQUE. — ROULOGNE.
Un dernier espoir, habituel aux vaincus, survivait à la défaite : l'espoir d une intervention étrangère. En Grande- Bretagne, ils comptaient des alliés. Mais César veillait. Comme s'il eût entrevu le grand exode qui, cinq siècles plus tard, peupla de Bretons l'Armorique, il para une attaque possible en portant outre-mer la terreur du nom romain. Tout concourait contre son audacieuse entreprise , et l'ignorance des lieux, et l'ahsence d'inie base d'opérations. Sur la grandeur et la population de l'île, il n'avait pu obtenir des marchands qui la fréquentaient et du triérarque Gains Volusenus envoyé à la découverte aucun renseignement. Il partit néanmoins du point où les rivages de la Gaule, s'infléchissant vers le nord, se rapprochent de la Bretagne. Derrière lui, un pays insoumis, le pays des Morins; devant lui, des troupes massées sur la plage bretonne ne lui laissaient d'autre alternative que la victoire. Par surcroît, ses quatre-vingts nefs de charge, calant beaucoup, ne pou-
(1) Arthur Le Moyne de La Bordeiue, Histoire de Bretagne. Pari», 1896, {jr. ia-8», t. I, p. 77.
.-)« HISTOIRE l>K I.A MARINE FRANÇAISE
vaient serrer d'assez près la côte pour jeter à terre ses deux légions et restaient impuissantes sous la nuée de flèches des Barbares.
Sur ces entrefaites, le porte-enseigne de la 10* légion précipita l'attaque en se jetant à la mer, l'aigle au poing. Les soldats, entraînés par son exemple, prirent pied sous les charges de la cavalerie bretonne, que les canots des longues nefs et les machines de guerre des navires éclaireurs finirent par déloger. Dès qu'elle put se déployer à l'aise, l'infanterie romaine eut vite raison des insulaires. Ils demandèrent la paix : des négociations étaient engagées depuis quatre jours, quand un accident en compromit le succès. Les Romains ignoraient l'influence de la pleine lune sur les grandes marées de l'Océan. Une nuit, les nefs qu'ils avaient tirées sur le sable et les ti'ansports ancrés au large furent balayés par la mer et drossés sur la côte : douze d'entre eux sombrèrent; le reste ne valait guère mieux, faute d'outillage pour les réparer. On ne pouvait songer ni au retour ni à l'hivernage. Le moral des soldats, prisonniers dans l'île, était éljranlé : les Bretons, témoins du désastre, s'étaient éclipsés; bientôt les sentinelles aperçurent un nuage de poussière , indice révélateur de troupes en marche. Guerriers dans les chars, cavaliers et fantassins avec des chiens de guerre, les Bretons revenaient à la charge, le visage bariolé de pastel pour se donner un aspect plus terrible. César les reçut de pied ferme, toutes ses troupes rangées en bataille en avant du camp; la discipline romaine triompha pour la seconde fois. César demanda des otages comme gage de la paix et regagna le continent. Il arrivait à temps pour réprimer une révolte des Morins (1).
Édifié désormais sur l'importance de l'île, excité aussi par les difficultés de la conquête, il sut proportionner
(1) CÉSAR, Belli Gallici, liv. IV, clinp. xx-xxxvii.
MARINK GALLO-ROM AIlNE. .-,9
l'effort au résultat à atteindre. Six cents transports mixtes, des actuaires marchant à la rame et à la voile (1), dont il avait tracé le modèle viniforme, furent construits par ses légats de la Morinic pendant l'hiver de l'année 55 à 54 : moins lourds que les hâtiments de charge ou onéraires de la Méditerranée, ils rentraient par la largeur de leurs flancs dans la catéjjorie des transports à chevaux, des liippagogae (2). Gréés avec des apparaux d'Espagne et renforcés par les hâtiments de la campagne précédente, ils embarquèrent une quarantaine de mille hommes, cinq légions sur huit, la moitié de la cavalerie romaine, quatre mille cavaliers gaulois avec leurs chefs de cités. Quand le corus eut cessé de souffler du Nord, et qu'un soir, au coucher du soleil, la brise du sud se fut levée, César quitta le Portus Itius. Le lendemain, dans les blancheurs de l'aube, la côte de Bretagne apparut toute blanche elle-même. Cette fois, les insulaires, épouvantés par l'immensité de la flotte, ne disputèrent point le rivage.
César les poursuivit à travers les forêts et les clairières, où des huttes, protégées par des al)atis d'arbres, leur servaient de villes fortes (3). Pendant qu'il poussait vers la Tamise le grand chef des Bretons, Cassivellaunus, quatre rois du Cantium (Kent) attaquaient à l'improviste le castrinn navale des Romains et cherchaient à détruire les navires qu on avait tirés sur le rivage à l'abri d'un retranchement. Quintus Atrius lança sur les assaillants ses dix cohortes de garde et trois cents cavaliers, qui les l'cpoussèrent et ramenèrent prisonnier l'un des chefs, Lugotorix. Cette victoire abattit le courage des Bretons; ils consentirent à payer
(1) Sur les Actuaires, voyez Gicéron, Epistolœ, liv. XVI. — Isidore de SÉviLLE, Orig., liv. XIX.
(2) Sur ces bâtiments, voyez Tite-Live, Historiée, liv. XLIV, p, 28.
(3) Strabon, rsMypaçtxûv, liv. IV, p. Z-k, éd. et trad. Goufjny, dans les Extraits des auteurs gréa concernant la géographie et V histoire des Gaules, publiés pour la Société de l'Histoire de France, t. I, p. 149.
tJO lIISTOir.r, l)K [,A MAlîlNE FRANÇAIS!-;
trihiil. La campagne était terminée à la tin de rantomne54. César, averti des mouvements insurrectionnels de la Gaule, repassa la mer avec toutes ses troupes (l); ses projets prématurés d'annexion de la Bretagne n'eurent pas de suite immédiate. On montre encore, près de la falaise de Piichhorough, le rempart en terre qui protégea ses vaisseaux.
Pareille fortune n'était pas réservée au port d'armement du continent. Du Porlus ïtius, il n'est point resté de ves tiges apparents, si bien qu'on a pu le placer à Wissant, à Calais, ailleurs encore (2). La question a fait verser des flots d'encre; contrairement aux controverses de ce genre, elle semble avoir abouti. Le Portus Itius était sur la Liane, au pied et en amont de l'oppidum gaulois de Gesoriacum. Le nom d'un faubourg de Boulogne, Brequerccque, est dû à des amas de briques provenant de constructions romaines. Près de là, en amont, se trouve Isques. C'était, en effet, dans les fleuves, à défaut de port fermé, que les flottes romaines hivernaient : on comprend aussi que César ait mis ses nefs à l'aigri d'une forteresse. Longtemps après, les Romains choisirent pour chef-lieu d'une préfecture maritime cette même cité de Gesoriacum, dont le nom gaulois fut changé en celui de Bononia Oceanensis, Boulogne. L'entrée étroite du port, à fond de roche, donnait sur une vaste baie intérieure protégée contrôles sables par la falaise et contre l'ennemi par les ouvrages élevés des deux côtés de la passe (3).
(1) Cii.s.\R, Belli Gnllici, liv. V, chap. i-xxn.
(2) Sur Portus Iccius ou Itius, voyez le résumé des discussions et la criti(|ue des diverses opinions par E. Des.iaudins, Géoqrapliie de la Gaule romaine, t. I, p. 351, note. — Cf. aussi le Ms. 1381 desNouv. acquisitions latines de la Bibliothèque nationale.
(3) Alors, la falaise s'avançait davantnjjo : au xyn*^ siècle, elle servit de carrière de pierres et fut rognée peu à peu, ce qui provoqua de profondes perturbations dans les courants et un ensablement progressif. Quant aux ouvrages romains, il en existait, comme on va le voir, un sur la rive droite : en face, on a retrouvé des ruines romaines à Chàtillon.
MARINK fJALLO-IlOMAlMv 61
A quelle époque la garde du canal britannique ful-ellc confiée aune flotte permanente? C'est ce qu'il serait difficile de préciser. Vraisemblablement postérieure à la conquête définitive du })ays morin, c'est-à-dire au règne d'Auguste, la création de la préfecture de Boidogne se rattache aux projets de Claude sur la Bretagne ou à la visite de Caligula, en l'an iO de notre ère.
A Boulogne, Caligula ordonna la construction d'un phare qui faciliterait la traversée du détroit (1). Le nouvel ouvrage rivalisa par ses proportions gigantesques avec le fameux phare d'Alexandrie, dont il emprunta du reste la forme pyramidale. Douze étages, en retrait d'un pied et demi les uns sur les autres, élevaient le feu à une hauteur de deux cents pieds au-dessus d'une falaise déjà haute. L'alternance des assises de pierres jaunes et grises avec des briques rouges, et l'ouverture d'iuie grande haie sur la face méridionale de chaque étage donnaient à l'édifice une élégance et un éclat incomparables. Solidement campe sur une base octogone de soixante-quatre pieds de diamèti'c et maçonné de ce ciment très dur dont les Romains avaient le secret, il profda pendant des siècles sa fière silhouette à l'horizon de la Grande-Bretagne. L'/iomme vieil, comme on l'appelait familièrement, soutint des sièges; au xvi' siècle, il résistait au canon; et pour le laisser écrouler en 1644, il ne fallut rien moins que la coupable incurie des échevins de Boulogne (2). Le phare fut, cette année-là, complètement détruit.
Nous ne savons même plus pourquoi on le nomma la Tour d'Ordre : on a vu dans ce mot une déformation de
(1) Suétone, Vie de Calirjula, paragraphes 44 et 46. — Dion Cassius, Hisl. rom., liv. LIX, p. 21 et 25.
(2) Voyez pour les sources la notice aussi intéressante que documentée de M. E. Egger, Notice sur la Tour d'Ordre à Boulogne-sur-Mer, dans la Revue archéologique, nouvelle série, t. VIII (1863), p. 410-421.
6'i HISTOIRE I)K LA MARINE FRANÇAISE.
turris ai'dens, puis le nom d'une ferme voisine (1), qui n'est peut-être elle-même qu'un souvenir du corps de garde romain, d'un oi'do quelconque, manipule ou centurie.
De l'avitre côté du détroit, s'élevèrent bientôt deux autres phares avec lesquels la Tour d'Ordre croisa ses feux Ils bordaient l'entrée d'un nouveau port romain, Portus Dubris, Douvres. A l'est de la passe, le Pliaros dresse encore sur une hauteur de dix mètres trois étages de sa pyramide octogone. Du phare de l'ouest, situé sur la crête d'une haute falaise, subsiste un pan de mur, le Braydenstone, qui servait de siège au lord Warden des Cinq-Ports dans la cérémonie ofHcielle de son investiture (2). Et ce n'était pas un puéril anachronisme. Dans ce pays de traditions aux longues survivances, le lord Warden joua longtemps le rôle du préfet de la flotte britannique ou plutôt du Comes littoris saxonici du V siècle. Les Cinq-Ports, dont la juridiction embrassa tout le promontoire oriental depuis la Côte du Signal (Beacon shore), en Esscx, juscju'aux Falaises Rouges du Sussex (H), mais qui furent soumis, en retour de leurs privilèges, à une sorte de conscription maritime, remplaçaient Portus Dubris, Rutupiée sur le Détroit et Regulbium sur la Tamise, aux deux extrémités du bras de mer qui séparait l'île de Thanet du continent. Des routes romaines reliaient ces postes avancés à la capitale du Cantuim, Cantorbery. Mais la mer du Nord, par l'effondrement successif des pays bas du continent, diminua la hauteur des marées de la Manche et assécha les ports du détroit qui relie les
(1) EoGEK, Ibidem.
(2) J. PucKLE, The Church and Tower of Dover Caitte. Dover, 1880, in-l2, p. 51. — V.-J. Vaillant, Classis britannica, classis samarica, coltors I Morinorum. Recherches d'cpifjraphie et de numismatique. Arras, 1888, in-4°, p. 317, et planche représentant le phare de Douvres, p. 318 : M. Vaillant cite deux exemples de la cérémonie du Braydenstone llill en 1094 et 1709.
(3) Enquête faite à la cour de l'Amirauté. Douvres, juin 1682. — J'emprunte de nombreux détails à l'excellent ouvrage de M. Vaillant.
MARINK GALLO-HO.MAINK. 63
deux mers. C'est ainsi que le large chenal qui isolait Thanet, le Wantsum, s'est réduit à l'étroit filet de la Stour; le grand port des Romains, Rulnpi;c, est le village agreste de Richborougli perdu au milieu des marais ; Portus Lemanis , Lympne, sur la Rother, a été déserté par les flots ; seules, les stations navales de Douvres et de Pevensey, l'antique Anderida, ont prospéré (1).
Organisée comme les flottes prétoriennes de Miscnc et de Ravenne (!2), la flotte Ijritannique était commandée par un préfet résidant à Boulogne. On connaît les noms de G. Aufidius Pantera, Maenius Agrippa, L. Tusidius Gampestris, en même temps que leins états de services. Rien n'est plus admirable que la solide instruction de ces officiers romains, tour à tour cavaliers, marins ou légionnaires. Prévôt d'une aile de cavalerie, trijjun d'une légion d'infanterie, souspréfet de l'une des flottes prétoriennes, procurateur des Alpes Gottiennes et préfet des flottilles de Pannonie, de Mœsie et de Germanie, tel avait été le cursus honorum d'un préfet de la flotte britannique. Les autres officiers dont l'épigraphie nous a conservé les noms (3) sont des triérarques commandants de galères, un atxhigubernus chef des pilotes ou simple officier de manœuvre, et un médecin oculiste de la flotte.
(1) MoRÉRi, Grand dictionnaire historique. Paris, 1759, 10 in-fol., art. Lynine, Rcculver, etc. — H. -M. Scartu, Roman Britain. Londres, 1885, in-12. — Dumas-Ve?<ce, Notice sur tes côtes de la Manche et de la mer du Nord, 2" partie. Paris, 1876, in-8», p. 95, 101, 112.
(2) Sur cette organisation, dont le développement ne rentre pas dans une histoire de la maiine française, on pourra consulter A. Jal, Etudes sur la marine antique. Paris, 1861, in-8". — E. Ferrero, V Ordinamento délie armale romane. Turin, 1878 et 188^, in-i". — C. de La Berge, Etude sur l'organisation de<i flottes romaines, dans le Bulletin épi graphique, t. VL — Victor Chapot, la Flotte de Mizène, son histoire, son recrutement, son régime administratif. Thèse de doctorat en droit. Paris, 1896, in-8".
(3) M. V.-J. Vaillant a réuni dans sa Classis britannica tous les monuments de l'épigraphie ou de la numismatique qui peuvent jeter quelque jour sur la flotte britannique : voyez en particulier les p. 18-22.
6i HISTOIRE Dli l,A M A lU ,N E FRANÇAISE.
Oriinnaircs de toutes les provinces de TEmplre, Africains de la Byzacène ou de l'Afrique proconsulaire, Asiatiques, Paunoniens, Dalmates ou Gallo-Romains de la province narltonnaisc, représenlanls de toutes les races bronzées du IMldi, beaucoup de marins achevèrent sur les l)ords du détroit l)ritannique levas vingt-cinq ou trente années de stij)ende, durée habituelle du service militaire (1). Quel que fût le rôle de chacun d'eux, gubernatores, nautae ou rémiges, pilotes, matelots, rameurs, ou milites classici de l'infanterie de marine, affranchis ou esclaves (2), tous, dans les sièges comme dans les combats, concouraient à l'action. Durant les cntr'actes de la guerre, ils déposaient armes et bouclier, le bouclier marqué d'un cercle qui était l'emblème héraldique de leur corps (3), pour manier la truelle ou la pioche. Les légionnaires ouvraient des roules, jetaient des ponts, élevaient des forteresses ; les marins réparaient les ports ou les fortifiaient. Dans les fondations du phare ouest et dans le pavement des bains de Douvres, à Lympne, à Boulogne, on retrouve des tuiles au cachet de la cl. br. C'est l'œuvre des marins, et ces quatre lettres sont leur signature. Plus haut encore, au nord-ouest de la muraille d'Adrien, à Netherby, une inscription relate le nombre de pieds, la pedatura, dun ouvrage assigné à la flotte britannique [A).
A l'extrémité de cette muraille, à Glannibanta, aujourd'hui Bowness, des enfants perdus de la Gaule, retranchés dans un camp qui domine le golfe de Solvsay, arrêtèrent pendant des siècles les irruptions des Pictcs et des Scots de
(1) Un triérarque de la flolle meurt à soixante-cinq ans, après trentecinq ans de services. (JBulletin épigiapliiijue de la Société académique de Boulogiie-sw-Mcr, t. IV, p. 37V. — V^aii-lakt, Classis britannica, p. 5V, 55.)
(2) Tacite, Annales, liv. XIV, p. 4.
(3) VÉGÈCE, De re militari, liv. II, p. 28.
(4) Vaillant, Classis britannica, p. 52. — Vaillant, l'Estampille ronde de la flotte britannique, extrait de la Bévue archéologique, Z' série, t. XII (1889).
la Calédonie. Au v" siècle, la cohorlc I des Morins, recrutée aux environs de Boulogne, était encore à son poste lointain, fidèle à l'empereur et au culte national des déesses mères d'Outremer (1).
Les marins adoraient les divinités de Rome, Neptune en particulier, qu'un préfet de la flotte britannique honorait par l'érection d'un cippeà Lvmpne. Ils imploraient dans la tempête la divinité dont l'emblème figuré à la poupe (2) protégeait le navire de son génie tutélaire ; Esculape, Cupidon, Cérès, Eiiphrate, étaient les noms que plusieurs galères por taient inscrits à leur proue (3). Dans un ex-voto qui a été conservé (4), deux marins de la trirème boulonnaise Radians sont représentés debout dans l'attitude de la prière, tenant leur offrande au-dessus d'un autel embrasé. Leur hommage s'adresse à leur génie tutélaire, un dieu radié, Apollon peutêtre, qui occupe le centre de Fex-voto; au-dessous de chaque matelot, la galère est figurée en demi-relief, les rames bordées, la poupe recourbée en volute ou en cet ornement gracieux et léger, semblable à l'aile d'un oiseau, qu'on appelait Vaplustre et qui formait panache au-dessus du thronus du triérarque.
La proue se terminait par un acrostole en col d'oie, un peu en retrait du rostre, comme on le voit dans un autre ex-voto trouvé sur le littoral de la Manche, petit modèle en bronze d'un avant de galère (5). Le type ne diffère point des
(1) Vaillant, Classis britannica, p. 56.
(2) Ovide, Trisl.MA, el. 3, 110; el. 9, 1. — Siliua Italicus, liv. XIV, p. 411, 439. — TiTE-LivE, Historiée, liv. XXX, p. 36.
(3) Ou encore Centaiirus, Scylla, Pi^tris, etc. (Virgile, Enéide, liv. V, p. 116.)
(4) Voyez la représentation de cet ex-voto et le savant commentaire qui l'accompagne dans E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, t. l,
(5) G. RoACH Smith, Catalogue of the Muséum of London antiquities. London, 1854, in-S", p. 10, pi. III. — Vaillant, Classis britannica, p. 16 et suiv.
galères mcditerranccnnes peintes à fresque dans le temple d'Isis à Pompéi ou sculptées sur les marbres romains (1). Il se modifia légèrement au cours des siècles; la voile vint au secours des rames; le rostre allongea au-dessous de la ligne de flottaison une corne, un ergot, un bec d'oiseau ou un trident d'airain qui frappait le flanc des navires ennemis d'une blessure mortelle. Deux grosses lances en arrêt fixées à l'avant, les épotides, et une longue poutre ferrée suspendue au mât, Yasser, qu'on manœuvrait comme un bélier au moment de l'abordage (2), complétaient l'armement en chasse.
L'histoire de la flotte britannique est courte. Les marins se trouvaient à la peine. Venait l'heure du triomphe, l'empereur en recueillait tout l'éclat. Eclat faux et emprunté comme ce triomphe de Galigula, qui emporta comme dépouilles opimcs d'une expédition imaginaire en Bretagne les coquillages ramassés sur le sol gaulois (3). Claude ne fit qu'achever l'œuvre de ses lieutenants en réduisant Gamulodunum (Colchester) : une médaille commémora tive le représente néanmoins en Neptune armé du trident et traîné par deux tritons sur les flots du détroit subjugué (4). Mais il s'est trouvé un historien pour rendre justice aux oubliés : dans l'éloge de son beau-père Agricola, conquérant de la Galédonie (5), Tacite n'omet point le rôled écisif de la flotte, qui plus d'une fois coopéra au succès des opérations par d'utdes débarquements ou par des blocus rigoureux. En l'an 83, elle se divisa en deux escadres pour contourner la Galédonie, subjugua les Orcades, retrouva dans le nord
(1) Jal, dans son Archéologie navale (t. 1, p. 24), reproduit plusieurs {jalères antiques de Pouzzoles, Pompéi, etc.
(2) VÉGÈCE, De arte uiilitari, I. IV, p. 44. — Jal, Etude sur la marine antique, p. 174. — Breusing, Die nautik iler Alten. Bremen, 1886, in-8°.
(3) En l'an 40 après J.-G.
(4) V.-J. Vaillant, Classis bi itannica, p. 5.
(5) Tacite, De Vita et moribus Julii Agricolœ liber, paragr. 10 et suiv.
l'ultima Thule, une des Shetland (1), et reconnut que la Bretagne était une île et non un continent. Une médaille de Domitien en perpétua le souvenir, en figurant une Victoire qui s'avance sur la proue d'un navire, à l'instar de la célèbre Victoire de Samothrace.
Une autre médaille, de l'an 191, représente un sacrifice sur une falaise ; dans le lointain, l'on aperçoit deux galères et trois bateaux forçant de rames vers le phare de Douvres ou de Boulogne. Le pontife n'est autre que l'empereur Commode, car les médailles étaient « comme un bulletin contresigné de l'empereur qui proclamait dans l'empire entier les triomphes, les événements heureux et les faits divers de son règne (2) » .
Elles assurèrent de la même manière une vaste publicité à la révolte d'un commandant de la flotte britannique, Carausius. Chargé de réprimer les pirateries des Francs sur les côtes de la Gaule, Carausius fut soupçonné de pactiser avec eux. Tout au moins les laissait-il débarquer et piller à leur aise, sauf à les soulager ensuite de leur butin. Condamné à mort, il souleva les marins et les légions campés en Bretagne, devint le maître incontesté des rivages de la mer britannique et força, en 287, Maximien et Dioclétien à partager l'empire avec lui. Carausius Vinvictus battit monnaie dans les diverses relâches de sa flotte, à sa villa de Glausentum ou Bittern près de Southampton, à Richborough, Londres et Boulogne, et reconnut l'appui que lui avaient prêté les marins en décorant de plusieurs galères ou d'un Neptune triomphant le revers de ses médailles. Il régna sept ans. Lorsqu'il mourut assassiné en 293, il était coupé de ses lieutenants, que Constance Chlore avait enveloppés par un blocus rapide dans Boulogne. Constance
(1^ Th. Thoroddsen, Geschiclite der islàndische Géographie, Uebersctzung von August Gebhardt. Leipzig, 1897, in-S", t. I, p. 8. (2) Vaillant, Classis hritannica, p. 13, 33 n I, 52.
passa la mer et rétablit en Bretagne l'autorité impériale (1).
La Bretagne domptée, il fallut la défendre; pendant le IV' siècle, la flotte ne cessa ses croisières et ses transports de troupes. Sur une galère qui sort de Boulogne, une Victoire à la proue bat des ailes; une guerrier va percer de sa lance le rebelle qui se débat dans les flots. C'est un César, c'est Constant, qui passe, et sa fortune (2).
La fortune impériale commençait à sombrer Un nouvel usurpateur, Constantin, s'embarquait à Boulogne pour la Bretagne (407) (3), Dès le m' siècle (4), les pirates anglosaxons, venus de la mer Germanique, des bords de l'Elbe et du Weser, ravageaient les côtes, entraient dans les fleuves avec leurs barques en osier recouvertes de peaux et disparaissaient quand on voulait les poursuivre ; ils laissaient comme traces sinistres de leurs passages des cadavres de suppliciés ou de novés : c'était la di.xième partie de leurs captifs, les victimes désignées par le sort, qu'ils avaient sacrifiées à leurs dieux (5).
En face de ces insaisissables ennemis, la flotte britannique se déploya en éventail pour couvrir un plus vaste terrain, installant deux divisions aux embouchures de la
(1) EuTROPE, Epitoine histor. rom., liv. IX, p. 21. — Auhelius Victor, De Cœsaribus, liv. XXXIX. — Senebier, l'Histoire de Carausiun prouvée par les ynédailles. Paris, 1740, in-V. — Bibl. nat., Ms. franc., 22880, fol. 67.
(2) Cf. la gravure de ce médaillon dans l'ouvrage d'E. Desjabdins, Géographie de la Gaule romaine, t. I, p. 374. L'empereur Constant organisa une expédition en Bretagne en 342.
(3) Olympiodore de ThÈbes et SozomÈne, dans les Extraits des auteurs grecs concernant la géographie et l'histoire des Gaules, texte et traduction d'Edm. Cougny, pour la Société de l'Histoire de France. Paris, 1886, iu-8°, t. V, p. 207, 337.
(4) Une médaille de Postume, Nepluno reduci, semble indiquer que dès 259-260 Postume avait dû en purger la mer. (Rabillon, les empereurs provinciaux des Gaule» et les invasions du iii^ siècle. Bulletin de la Soc. archéol. d'Ille~et-V Haine, t. XX (1891), p. 54.)
(5) Sidoine Apollinaire, Epistolœ , liv. VIII, chap. 6, ad iSammatium.
MARINF, GALLO-ROMAINE. (il)
Canche et de la Somme (l). Mais elle ne put empêcher Tinvasion des îles britanniques, et, par contre-coup, l'émigration des Bretons insulaires qui passèrent en masse dans la péninsule armoricaine et fondèrent la province indépendante appelée de leur nom Bretagne.
Au V* siècle, l'empire romain craquait de toutes parts. Dans l'ébranlement que produisit la chute de cette domination séculaire, les Francs, passant l'Escaut et la Meuse, s'implantèrent en Gaule. La flotte britannique disparut.
De cette flotte, tout n'est point mort. Auprès des épitaphes, sur les ruines, quelque chose vit, quelque chose vibre : une race du midi à la chevelure noire, clairsemée parmi les populations blondes du noi'd qui la traitent au xr siècle encore d'étrangère (2) ; une langue mutilée, dont les rares vocables échappés aux inondations linguistiques de la côte formeront la première assise de notre langue maritime.
(1) Notitia dignitatum (400-410). — Vaillant, Classis britannica , p. 377-379.
(2) Les Acta S. Godelevœ (éd. J.-B. Sollerîus. Antverpiœ, 1720, p. 184) nous montrent la jeune épouse d'un Normand abreuvée de mépris et traitée d'étrangère par la famille de son mari à cause de sa chevelure noire et de ses noirs sourcils. (E. Deskille, V Antipathie des races au xi' siècle, dans le Bulletin de la Société académicjue de Boulogne, t. IV, p. 349.)