LA VIK A BORD
sifflet : le valet de chambre du patron souliaituit bonne nuit à tous de la part de son maître. Il élevait de nouveau l'image de la Sainte Vierge, devant laquelle on récitait trois Ave Ma7'ia, à l'heure où, sur terre, tintait V Angélus du soir. Les pèlerins tenaient cercle quelques instants encore sur la place publique, avant de descendre, une lumière à la main, dans leur cabine.
Si j'insiste sur les cérémonies journalières pratiquées à bord des navires de pèlerinage, c'est qu'elles furent adoptées dès le XV^ siècle par notre marine de guerre. Le matin, après que les trompettes, puis les tambourins, avaient salué par une « baterye » le lever du jour, l'amiral faisait célébrer une messe sèche. Au crépuscule, quand les navires de l'escadre avaient fini de défiler devant lui et « fait la révérence en gectant trois crys " suivis d'une sonnerie de trompettes, quand à chacun d'eux il avait indiqué la route à suivre et donné le mot de la nuit, il achevait la journée par un salut chanté « devant l'ymage Nostre-Dame » . C'était le signal de l'extinction des feux, sauf pour les « gens de biens » , qui pouvaient garder en leur chambre une veilleuge où l'huile parcimonieusement mesurée nageait sur l'eau (1).
Ah ! ces nuits à bord, avec la gène d'un lit étroit comme une gaine, des conversations entre voisins, des disputes, des cauchemars terrifiants, des saccades imprimées par les lames, une atmosphère lourde et empestée, des moustiques, des rats, des vers gras et gluants qui grouillent par les temps de sirocco , quelle effroyable peinture nous en trace le P. Faber ! En Allemand consciencieux, il ne nous fait grâce d'aucun détail, et son réalisme, touchant d'inconscience en fait de délicatesse, consacre une longue description au « De modo quo tam urinatio quam stcrcorisatio fit in navi » . « Parum dicam ! » J'en parlerai peu, ajoute-t-il,
(1) Philippe de Ravrnstein, Traité de guerre (1500) : ins. franc. 12W, fol. 94 et 96 v».
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et il écrit trois pages (I) ! Les lieux d'aisances, disposés à l'avant des galères, des deux côtés de l'éperon, formaient saillie à l'arrière des carraques du xv" siècle (:2) et plus tard des vaisseaux : en raison de leur forme, on les appelait des Bouteilles, et l'expression consacrée était : aller à la bouteille.
La chose n'était pas facile, explique notre ol^ligeunt cicérone, que vous m'excuserez de ne pas suivre jusqu'au bout. Les promeneurs nocturnes qu'un Ijcsoin urgent chassait de leur lit n'avaient pas le pied sûr, et comme les vases de nuit étaient dans le passage central, au pied des dormeurs,... vous devinez le reste. A l'obscure clarté qui tombait des étoiles, — car il était défendu d'emporter de lanterne et d'offusquer ainsi les rameurs endormis, — d'autres mésaventures attendaient les infortunés qui se hasardaient sur le pont des galères. Pour arrivera l'avant, à la bouteille, il fallait enjamber la chiourme, en sautant de Ijanc en banc ; venait-on à tomber sur un rameur, la maladresse soulevait une tempête de malédictions. Les gens peu sujets au vertige prenaient un chemin plus périlleux ; ils marchaient sur le bord du navire en se retenant aux cordages et gagnaient ainsi l'avant; d'autres se soulageaient simplement par dessus bord, assis sur les rames. Mais la " ventris purgatio » devenait un problème impossible à résoudre décemment par les gros temps, quand l'avant était balayé par les lames et les avirons rentrés sur les lianes.
Quand l'horreur de la tempête se mêlait aux angoisses nocturnes, les pèlerins étaient dans un état d'âme indescriptible. Aussi Ijien laisserai-jc la parole à l'un d'eux (3). Au milieu des éclats du tonnerre et dans la lumière fulgurante
(1) FABEn, t. I, p. 142, 149.
(2) La première bouteille que je ronnaisse est tiguréc dans une jjravure flamande exécutée entre 1480 et 1490. (Hibl. nation., Estampes E a 43rés.)
(3) Faber, t. I, p. 51.
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des éclairs, la jner, par endroits, semblait de lou. l^a pluie tombait en déluge, les nuées se fondaient en eau. Des vagvies énormes balayaient le pont et heurtaient les bordages avec autant de fracas que des rochers précipités du haut d'une montagne. Phénomène étrange ! la tempête donne au choc d'un élément mou et ténu comme l'eau un son dur et strident. Le jour, les tempêtes sont supportables, attrayantes même par leur sinistre grandeur et leurs jeux de lumière. Mais, la nuit ! le spectacle dépasse toute conception humaine. Cette nuit-là était particulièrement horrible. Il n'y avait d'autre lumière que les éclairs.
Les passagers ne pouvaient rester ni couchés, ni assis, ni debout, tant la galère roulait dans la vague. Il fallait se cramponner aux poutres qui supportaient le pont ou s'accroupir près des coffres et les saisir à bras-le-corps. Encore ces lourdes masses, dans de violentes secousses, roulaient avec leurs paquets humains. Les objets étaient arrachés des portemanteaux fixés aux flancs du navire. L'eau filtrait de toutes parts par des fentes invisibles jusque-là, les lits plongeaient dans l'eau, le biscuit était dilué, en bouillie.
En bas régnait la terreur, en haut l'angoisse. Le vent avait mis en pièces la grande voile. On abattit l'antenne pour la garnir de la voile de fortune, voile carrée et forte dite papafigo ou perroquet. A peine hissé, le perroquet se déploya par un coup de vent et arracha aux galiots l'amure, qu ils allaient fixer au bordage. Il coiffa la petite cage, la gabie^ posée au haut du mat, en voletant avec rage. L'antenne qui le retenait était tendue comme un arc. Le mat fait de plusieurs pièces accolées craquait et menaçait ruine. S'il se rompait, la galère était perdue. L'angoisse était au comble. Les galiots hurlaient comme des malheureux qu'on passe au fil de l'épée : des marins grimpant aux cordages cherchaient à atteindre l'antenne ; d'autres couraient après l'amure qui claquait dans le vent. Les pèlerins se confes-
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saicnt et se vouaient aux saints. Un d'entre eux songeait aux paroles du philosophe Anacharsis, qui ne compte les navigateurs ni parmi les vivants ni parmi les défunts, quatre doigts seulement, l'épaisseur des parois du navire, séparant les malheureux de la mort. Il commentait ces paroles du philosophe, que les navires les plus sûrs étaient ceux qui étaient tirés sur la plage, hors de l'eau.
A travers les éclats de la foudre, une aigrette lumineuse, haute d'vuie coudée, apparut à la proue, s'y posa un moment, voltigea jusqu à la poupe, puis s'évanouit. Sur le pont, tous les bruits s'étaient tus, tout travail avait cessé. Marins et pèlerins, à genoux, les mains tendues vers le ciel, criaient un seul mot : « Sanctus, sanctus, sanctus. " Les passagers de l'entrepont, épouvantés de ce silence subit et de cette prière insolite, dont ils ignoraient la cause, crurent la situation désespérée : pâles d'effroi, ils attendaient la mort. Voici que la porte de l'escalier qui descend du pont s'ouvre et qu'une voix crie : " 0 signior pelegrini , non habeate paura que queslo note non avereto fortuna.» N ayez point peur, cette nuit il n'arrivera pas de malheur, le ciel est pour nous, il a fait paraître un signe. Lumen in cœlol Et qu'on ne traite pas cette lumière de fiction, ajoute le narrateur, plus de deux cents témoins sont là pour l'attester. Le météore était appelé feu Saint-Elme ou corpo santo par les marins, qui le regardaient sans doute comme une émanation du corps de Jésus-Christ (1).
Il se produit dans une atmosphère chargée d'électricité.
Du reste, la Méditerranée ne prêtait pas comme les mers du nord aux illusions d'optique, si grosses de conséquences pour la formation des légendes, et les " fantosmes et diableries " , enfants des brumes, dont Philippe de Maizières relevait l'existence de son temps, restaient localisés dans l'Océan
(1) Pic.NFET'jA, Primo via(jijio (1519-1522), p. 13. — Jal, Gloss. naut., art. Gorjjo snnto.