OCCUPATION DE L ' ANGL E T E RRE
Cernée de toutes parts par de puissants vassaux, la France royale du xir siècle ne prenait jour sur la mer qu'en Picardie. Les comtes héréditaires de Flandre, de Boulogne (1), de Ponthieu et de Bretagne, dont Findépendance de fait n'avait cessé de croître depuis l'époque carohngienne, étaient autant de petits souverains, astreints seulement, visà-vis de la couronne, à la formalité de la foi et de l'hommage. Plus redoutable qu'eux tous, le roi d'Angleterre occupait la moitié de la France, Henri II Plantagenet ayant joint à la Normandie et au Maine ses domaines paternels, la Touraine et l'Anjou, et la dot de sa femme Eléonore d'Aquitaine, la Guyenne, la Saintonge, le Poitou, l'Angoumois, le Limousin, le Périgord (1152).
Il Trop riche et de terre et d'avoir,» Piichard Cœur de Lion humilia, pendant la croisade de 1190, un suzerain pauvre ; celui-ci songea dès lors à l'évincer du continent comme des Iles l)ritanniques. Le mariage de Philippe-Auguste avec Ingeburge de Danemark en llî);i fut un mariage de raison, dicté par ces préoccupations politiques ; il assurait, en cas
(ij Henri Malo, Un Grand Feudalaire : Renaud de Daminartiit et la coalition de Bouvines. Paris, 1898, in-8", p. 24.
CONQUETE DE LA .NOU.MANDIE ET DU POITOU. l'OO
de Ijesoin, le concours de la flotte du roi Canut et transmettait au roi de France les vieux droits des Danois sur l'Angleterre, simple fiction sans doute, mais qui constituait un semblant de titre (l).
Prévenu ou prévoyant, Richard Cœur de Lion, de retour de Palestine , créa une flotte de soixante-dix navires corsaires, aptes à tenir la mer comme à remonter les fleuves (2). Un indice laisse supposer qu'il profita des leçons de l'expérience acquise au Levant, etque les croisières dans la Manche furent un succédané delà croisade. Les bâtiments de course commandés par l'ancien pilote du roi, Alain Tranchemer, gardèrent le nom levantin de galères ou galées, sans que leur gabarit et leur équipage, de 40 à 60 hommes (3), fussent, du reste, de beaucoup supérieurs à ceux des esnèques et des barges normandes.
Personne ne disputait aux Anglo-Normands la souveraineté de la mer. Dire que tout bâtiment devait amener pavillon n au commandement du lieutenant du roi ou de l'amiral " est, pour l'auteur du Dominiuvi maris de l'Angleterre, un triomphe facile, trop facile, puisqu'il a pour base un texte apocryphe : l'ordonnance de l'an 1200-1201, dont Selden invoque les termes à l'appui de sa thèse (4), est fausse, par ce fait seul qu'en 1200 le mot amiral n'avait pas encore pris place dans les vocabulaires du Ponant. Ajou-
(1) Dwwsoati, Philipp II Aiu/ust von Frankreich uud Ingeborg. Stuttgart, 1888, in-8°, p. 21. '
(2) Septuaginta rates quibus est cursoria nouien, Quas pelagi struxit Ricliardus et amnis ad usuiii.
(GuiLLAU.ME LE BnEïON, PhlUppide, chant IX, v. 172, éd. Delaborde dans la Société de l'Histoire de France. Paris, 1882-1885, ia-8", t. II des OEuvres de Rigord et de Guillaume le Breton.)
(3) Henri III mande d'équiper deux galères à Bordeaux « videlicet iinaiii L marinellis et alteram XL et utramque muniri X balistariis pedilibus » . 20 octobre 1252. {^Rdles gascons, éd. Francisque Michel, t. I, p. 23.)
(4) Selden, Mare clausum seu de dominio maris. Londres, 1663, in-S", lib. II, cap. XXVI. — L'ordonnance serait datée de Hastings et de la deuxième année du roi Jean (27 mai 1200-27 mai 1201).
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tons, il est vrai, que cette date coïncide avec les débuts de la guerre franco-anglaise.
Richard Cœur de Lion, dont le surnom dit assez la bravoure sauvage, n'avait point attendu l'attaque pour porter le fer et le feu dans le camp ennemi. Philippe-x\uguste, forcé de traiter, guetta pour exécuter ses plans une occasion plus favorable et la trouva dans l'avènement d'un prince maladroit et criminel (1); Jean sans Terre ceignit la couronne au détriment d'Arthur de Bretagne, fds de son frère aîné Geoffroi et, par droit de représentation, héritier légitime. La défense des droits de l'orphelin fut un excellent prétexte pour envahir en temps vitile, enjuillet l!202, le pays de Caux et prendre Gournay, pendant que le jeune duc de Bretagne attaquait de son côté Mirebeau en Poitou ; mais, battu par Jean sans Terre, Arthur fut enfermé au donjon de Falaise, à la tourneuve de Rouen; puis il disparut sans que l'on pût savoir ce qu'il devint, poignardé, dit-on, dans un bateau au large de la ville ou précipité par son oncle du haut des falaises de Cherbourg (2).
Ce meurtre odieux hâta la conquête de la haute Normandie, prise à revers par les Bretons et les mécontents du Cotentin. Les soixante-dix bâtiments d'Alain Tranclicmer, qui entravaient, par une croisière incessante entre les îles d'Ouessant et de Guernesey, l'intervention maritime des Bretons, furent rappelés dans la Seine, où l'île fortifiée d'Andely, étroitement bloquée par Philippe-Auguste, était surle point de capituler. Alain remonta le fleuve avec trois mille hommes pour dégager la forteresse. Il devait couper le pont qui reliait les deux corps de l'armée française, établis, l'un sous les murs du Petit- Andely, l'autre dans la pi'esqu'ile Ber-
(1) Le 27 mai 1199.
(2) Radulphi de Coggeshali,, Chrouicon Anqlicanum, éd. J. Stevenson, dans les Rerum britannicafuni medii œvi scriptores or Ckroiiictes and inemorials of Great Britain and Ireland. London, 1875, in-8", p. 137 et suiv.