CONOCKTK I)K I.A .\ () I! M A M) I K KT DU POITOU. :?0I
nicres; Guillaume Le Maréchal le seconderait en attaquanl avec sept à huit mille hommes les troupes de Bernières.' Mais Alain arriva trop tard, Maréchal était en pleine déroute. Et lui se heurta à un barrage formidable derrière lequel un pont de bateaux formait courtine : les arbalétriers et les frondeurs français Jourdain, Paviot, Tatin..., accueillirent les assaillants ù coups de masses de fer, de gloljcs do. feu, avec des jets de poix bouillante ou d'autres projectiles incendiaires. Une grosse poutre que les Anglo-Normands cherchaient à détacher de la digue tomba sur deux de leurs galères qu'elle fracassa. Découragé, Alain se retira, non sans abandonner deux autres bâtiments charjjés de vivres à un pécheur de Nantes (1), Gaubert, qui s'était lancé à sa poursuite (1203).
L'année suivante, le Château-Gaillart, puis Rouen, dernier rempart de Jean II, tombaient au pouvoir du roi de France. Le Poitou fut également soumis sans que l'on pût faire fonds sur la fidélité de ces nouveaux sujets (2).
La conquête n'eut pas de prise immédiate sur les hommes de la côte, assez indépendants des gouvernements et forl attachés, dans l'espèce, aux couleurs qui pendant deux siècles avaient flotté sur leurs vaisseaux. Plus d'un suivit la fortune de Jean sans Terre sous les ordres des Normands Fauquet de Bréauté et Pierre d'Auge (3), du Poitevin Savari de Mauléon, du Picard Eustache le Moine.
(1) Gl'illal'me le Breton, Philippide, cliant VII, vers 168 et suiv. — • Henri MaLO, Un Grand Feudataire, Renaud de Danimaitin... Pari.-;, 1898, in-8", p. 77.
(2) Roger de Wesdover, Chronic/ue puliliée dans l'édition de Matthiev DE Paris, Chronica majora, par H. Luard (Reruni britannicarum medii (l'vi scriptores or Chronicles and memorials of Greal Britain and Ireland), t. II, p. 494. — Histoire des ducs de Normandie et des rois d'Anr^/eterre, éd. Fr. Michel pour la Société de l'Histoire de France. Paris, 1840, in-S", p. 108.
(3) Le « Peter de Auxe » de H. Nicolas, Hislory of the British Navy, t. I, p. 164. — Voyez le portrait que trace de ces routiers M. Petit-Do-
302 HISTOIRE DE l.A MARINE FRANÇAISE.
Eustache le Moine se détache en un puissant relief sur les figures assez effacées des corsaires du moyen â{^e. Bénédictin de Saint- Vulmer, il jette le froc pour venger l'assassinat de son père Baudouin Busket. Sénéchal du comte de Boulogne, il se fait chasser pour concussions, passe au service de Jean sans Terre (1205) et commence une carrière extraordinaire de Robin Hood de la mer, de pirata fortissitnus, liomo nequissimus, dont la légende était fixée, dès l'année 1233, dans un long roman, épopée ou complainte si l'on veut, de deux mille trois cents vers.
Loin de grandir son héros, le narrateur Adam le Roi réduit ses hauts faits à des " brigandages, caraudes et espircments » contre le comte de Boulogne ; ses audacieux coups de main, à des tours de nigremanche ou de magie noire qu'Eustache aurait appris aux écoles arabes de Tolède. Eustache était trop au-dessus de ses contemporains pour en être compris (l).
C'était une fort juste conception de la guerre navale que de choisir, comme il le fit, une position stratégique à portée de nos nouvelles conquêtes. Eustache le Moine avait comme moyen d'action une des trois divisions de Jean II, celle des Cinq-Ports (2), et comme objectif les îles du Cotentin, que les Français venaient d'occuper. « Vincenesel » [Winchel-
TAii.Lis dans l'excellent ouvrage qu'il a consacré à Louis VIII, Etude sur la vie et le rècjiie de Louis Y III (1187-1226), fascicule 101 de la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-i^^tudes. Paris, 1894, in-8'', p. 66-67.
(1) Roman d'Eustache le Moine, pirate fameux du xui" siècle, éd. Fr. Michel, pour la Société de l'Histoire de France. Paris, 18.34, in-S".
(2) Les 51 fjalères royales de Jean sans Terre étaient réparties en trois quartiers : 10 à Londres, Newhaven et Sandwich sous la garde de Regnauld de Cornhill; 17 à Piomney, Rye, Winclielsea, Shoreham, Southampton, Exeter sous la garde de William de Wrotham, archidiacre de Taunton ; 24 sur les côtes occidentales et en Irlande, avec deux autres gardes. C'est ;\ l'archidiacre de Taunton, garde pour le quartier des Cinq-Ports, qu'Eustache remettra ses prises. i^Rotuli litterarum Clausarum in turri Londinensi asservati, éd. Th. Dulfus-Hardy. Londres, 1833-1834, 2 in-fol., t. I, p. 33.)
CO.NOIM'TK ni'. [.A NonMANDIE KT 0 1 IMUToC. tO:?
sea] (1), crie-t-il en sautant, une grande hache au poin{^ sur la grève de Guernesey. — a Godehière, » Dieu aide ! LGod help], riposte le châtelain Ronicrol, qui reçoit bravement le choc à la této des insulaires.
L'issue de la bataille malheureusement n'était pas douteuse devant l'énorme supériorité numérique des assaillants. Vainqueur, Eustache ravagea les îles, et, chargé de butin, il vint à l'embouchure de la Seine Ijraver la flotte française, une douzaine de galères et trois cents sergents de garde sur les côtes normandes. Sou adversaire était un chef do routiers gallois, Cadoc, nommé Tannée précédente, en 1204, châtelain do Gaillon {'2). Gallois et Français étaient alliés, depuis que les ambitions indécises, les vagues croyances des Celtes à de hautes destinées, ravivées par une prétendue découverte du tombeau du roi Arthur, héros de la Table ronde, et par la mystérieuse disparition de son homonyme, le jeune duc breton, se fixaient sur Philippe- Auguste : les bardes, sinspirant des prophéties de Merlin, voyaient en lui le Grand César destiné à assurer le triomphe de leur race; le chef des insurgés, LloAvelyn ap Jowerth, le remerciait de la lettre scellée d'une bulle d'or reçue de lui en témoignage de l'alliance des Gallois et des Français (3).
Cadoc avait juré de « crucefier, U prendre, ou ardoir, ou noier (4) »
le redoutable commandant de la flotte anglaise.
Il faillit subir la peine du talion, s'il est vrai, comme le dit la légende, que son adversaire lui vola une cape do vair de
(1) Roman d'Eustache le Moine, p. 108 : l'étymologie proposée par l'éditeur, qui traduit » Vincenesel '> par « Vincent aide » , est inadiiiissil)le.
(2) Roman d' Eustache le Moine, p. 70-71.
(3) Vers 1212. La lettre de LIewelyn est au Trésor des Chartes. [Layettes du Trésor des Chartes, publiées par Teulet. Paris, 1863-1875, in-4", n" 1032.) — Roger de Wendover, Chronique, éditée avec la Chronique de Matthieu de Paris, t. II, p. 534.
(4) Roman d'Eustache le Moine, p. 71.
,{()/, IIISTOIKi; r)K LA MARIiSE ["Il A^ C AISK.
,<>,ns fourrée. Eustache le Moine avait remonté TEure jusqu'à Pont-Audemer, sans autre suite que vin^'^t-neuf hommes déterminés. La bravade donna le temps à Cadoc de rallier sa flottille et de se jeter à la poursuite du pirate; serré de près en vue de Boulogne, Eustache parvint à jjagner Sandwich et à mettre en lieu sûr son hutin. Le 1:2 novembre 1205, l'archidiacre de Taunton, garde des vaisseaux royaux, recevait ordre d'encaisser les sommes d'argent gagnées par Eustache et autres hommes de justice (I). De ces derniers, était le Normand Pierre d'Auge, qui avait enlevé, au mois d'août, une de nos galères et repris un bâtiment anglais (2).
L'année 12()() fut désastreuse. Investi delà seijjneurie des îles anglo-normandes et assuré de l'impunité pour tout fait de course (3), Eustache le Moine installa une petite garnison, commandée par son oncle et par un de ses frères, dans une forteresse naturelle que de hautes falaises et un ressac furieux rendent difficilement acccssilîle; de l'île de Serk, il pouvait s'élancer, avec les cinq galères et les trois vaisseaux affectés à la garde des îles (4), sur nos possessions continentales. Il frappa Barfleur d'une contribution de trente marcs d'argent, somme égale au tribut exigé de l'archipel anglonormand. Cadoc accourait au-devant de lui aussi vite que le permettaient des navires mauvais marcheurs ; mais il s'enfuvait dès le premier engagement, abandonnant six galères et l'empire de la Manche. Eustache rançonnait encore à Geffosse, à l'embouchure de la Vire, un bâtiment richement chargé (5), peut-être une grande coque à destination de Nîmes, dont le chargement servit à défrayer une
(1) Rotuli litterarum clausarum , t. I, p. 57.
(2) Ibidem, t. I, p. 47.
(3) Par des lettres de marques en date du 25 mai 1206. (Ibidem, t. I, p. 65. — Histoire des ducs de Normandie, p. 167.)
(4) Ces huit bâtiments portaient 270 marins. Avril 1206. [Rotuli litterarum. clausarum, t. I, p. 69.)
(5) Roman d'Eustadie le Moine, p. 72-76.
(:()^QUl•:Tl•; de i,a Nou.MA.NDiK kt du l'ojTor. 30:,
expédition de ciuquunle navires anglais envoyés en Poitou (1).
D'aussi brillants débuts lui valurent, en 1207 et 1208, la confirmation de ses pleins pouvoirs et amenèrent dans ses parages un nouveau pirate, Guy de Guivillc (2).
Mais une lourde oppression commençait à peser sur l'Angleterre; l'interdit était jeté sur l'île; l'année suivante, .Ican sans Terre, portant le châtiment de ses crimes, était excommunié par Innocent 111. Une conséquence de l'excommunication aggravait la peine en dégageant ses sujets de leur allégeance. Les corsaires qui dirigeaient, au début de 1212, plusieurs expéditions contre les ports de la Seine, contre Fécamp, Dieppe et Barlleur (3), passèrent dès la fin de l'année à la solde de Philippe-Auguste. En juillet, Savary de Mauléon recevait en fief la ville de la llochellc, à charge de la prendre aux Anglais (4),
Geoffroy de Lucy, au lieu d'arrêter la désertion des marins poitevins, entrait en même temps qu'eux au service de la France; Eustache le Moine offrait comme monument expiatoire des défaites qu'il nous avait infligées sa forteresse de Serk. On pouvait croire que ces marins, joints à leurs anciens adversaires Gadoc et Louis le Galiot (5), porteraient le dernier coup au prince excommunié.
(i) II. Nicolas, Ilistory ofthe Royal Navy, t. I, p. 16.5.
(2) Rotidi litterarmn clausariun, t. I, p. 81. — 'Rotull lilteraïuin patei:tiuin in tuiri Londinensi asservati, éd. Thomas Duffus-llardy. Londini, 1835, in-fol., t. I, p. 84. — Durant une expédition en Irlande, Jean sans Terre détache contre des pirates, que je présume français, six jjalèrcs commandées par Geoffroy de Lucy. Juin 1210. (H. Nicolas, Histoiy ofthe Royal Navy, t. I, p. 165.)
yà) Chtonicon Frioris de Dunstaple, éd. llearne, t. I, p. 59.
(4) Traité entre Philippe-Auguste et Savari, publié parDoM E. MautÈne, Amplissima collectio, t. I, p. 1088. — Delisle, Catalogue des actes do Philippe-Auguste, n''1391.
(5) Roliili litlera/uiu clausariun, p. 126. — Gum.laumk le lîuii'roN, /'///' lippide, chant IX, vers 290 et suiv. — ' Histoire des ducs de Normandie. p. 37. — PETn-DuTAiLLiS, Étude sur lu uie et le règne de Louis VIII, p. 37.
306 HISTOIRE DE LA MAR1>E 11! AiN CAI SE.
Avec la sanction pontificale, Philippe-Auguste préparait une nouvelle conquête de l'Angleterre; ses courtisans, à la vue des dix-sept cents nefs réunies le 22 avril 1213 sur la côte boulonnaise, parlaient complaisamment du départ des Grecs pour Troie (1). Ce ne fut point TEurus qui nous retint au rivage : un contretemps autrement grave, la réconciliation subite de Jean II avec l'Eglise, enlevant à la croisade sa raison d'être, obligeait de donner un autre buta l'expédition.
Le comte de Flandre ayant refusé de suivre son su/crain, ce fut contre le vassal rebelle que Philippe-Auguste tourna ses armes. Après une escale à Calais, puisa Gravelines, l'immense flotte s'engouffra dans le vaste estuaire du Zwyn, qui baignait Dam (2) et se fermait en impasse non loin de Bruges. Dans cette magnifique rade, toutes les richesses du monde semblaient s'être donné rendez-vous. L'argent en lingots, l'or aux reflets fauves, rivalisaient d'éclat avec les pourpres de Syrie, les tissus de la Chine et des Cyclades; les étoffes de Venise, les pelleteries de Hongrie, alternaient avec les laines d'Angleterre et les draps de Frandre, ou avec les graines d'écarlate qui donnent aux étoffes une couleur éclatante; d'Espagne venaient des chargements de fer et de Gascogne de grands convois de vins (3). La moisson était trop riche pour ne point tenter, malgré la foi jurée, les corsaires poitevins de Savary de Mauléon et les Gallois de Gadoc. Aussi, ces riantes images firent place à des scènes de désolation et bientôt à un effroyable carnage.
Le 31 mai, un messager arrivait au camp de Philippe- Auguste devant Bruges : <> Hier, à l'aube, dit-il, Guillaume
(i) GtiLLADME LE Bretok, PhUippide, chant IX, vers 290.
(^2) Voyez une description du port de Dam dans le récent ouvrage de M. Fr. FuNCK-Bi.ENTANO, Philippe le Bel en Flandre. Paris, 1897, in-8", p. 33.
(3) Guillaume le Breton, PhUippide, cluint IX, vers 374-391, éd. De*laborde, t. II, p. 263.
CONQUKTE DE I.A M) I! M A N DI K KT DU l'OITOL!, 307
Longue Épce, comte de Sulisbury, et Renaud de Boulogne ont paru à Dam avec une foule de galères et de nefs, chargées d'Anglais (l). Les Blavotins, les Isangrins, les gens de Furnes et les autres sujets du comte Ferrand de Flandre les ont rejoints : ils cernent votre flotte. » Un second courrier, tout haletant, succède au premier : « L'ennemi s'est emparé de quatre cents nefs qu'il a trouvées à flot. Il en a brûlé les trois quarts et emmène le reste. D'autres, les plus grandes, tirées à terre près de Dam, sont menacées. Le port est bloqué. Guillaume Poulain craint pour l'argent de la solde qu'il garde dans des tonneaux cerclés de fer. Ni les Poitevins, ni les Gallois ne défendent les bassins maritimes. Robert de Poissy avec une faible troupe soutient seul lassant " . Ses deu.v frères sont tués à ses côtés... Une lettre du comte de Soissons confirme le désastre que n'ont pu empêcher ses deux cent quarante chevaliers et dix mdle soudoyers : » 8irc, tout est perdu, si vous tardez à nous secourir. »
Pierre Mauclerc, comte de Bretagne, part ventre à terre avec cinq cents chevaliers, chevauche toute la nuit et arrive à Dam vers la troisième heure du jour. L'armée de Philippe-Auguste suit de près ; elle fait son entrée dans la ville le lendemain 1" juin et refoule les ennemis, qui reculent sous une grêle de traits et sous les coups terribles de Guillaume Des Barres. Vingt-deux chevaliers et de nombreux sergents anjjlais se rendent prisonniers. Les comtes de Salisbury, de Boulogne et de Flandre s enfuient ; regagnant péniblement leurs vaisseaux, ils vont jeter l'ancre près de l'île de Walcheren ; de là, leurs quatre cents navires épient
(1) La flotte anjjlaise, aux ordres des comtes de Salisbury et de Boulo{;ne, de Hugues et Henri de Boves, Brien de l'isle, était amenée par Robert, avoué de Béthunc, et Baudouin de Haveskerke, délégué du comte de l'Mandre. {Hotuli litt. claus., p. 133. — V.\nENBERGii, Hist. des relations diploin. entre le comte de Flandre et l'Angleterre au moyen âge. Bruxelles, 1874, in-8", p. 105.)
308 HISTOir.E DE LA MARINE FRANÇAISE.
la sortie de notre flotte pour se ruer sur elle. Les vainqueurs, à leur tour, désespèrent d'échapper à ce guet-apens ; Philippe-Auguste pris de découragement, tant «les Français connaissaient mal les voies de la mer » , juge impossible de défendre ceux de nos bâtiments, encore nombreux, que la flamme de l'ennemi avait épargnés : et les Français eurent la suprême douleur d'achever eux-mêmes l'incendie de leurs propres navires en lui gigantesque embrasement d'un millier de voiles (1).
A l'automne, la petite {jarnison qu'Eustache avait laissée à Scrk succombait sous les attaques de Philippe d'Aul)ij{né, gardien de Jersev. Vingt prisonniers saisis dans l'île furent jetés au fond des cachots de Porchcstcr, puis de Winton (2). Les captifs étaient des parents ou des amis d'Eustache le Moine. Ce serait méconnaître le caractère du redoutable forban que de le supposer au-dessus du sentiment de la vengeance. Philippe d'Aubigné s'attendait si bien à une contre-attaque qu'il obtenait, le 3 novembre 1214, trois galères de Jean sans Terre pour la garde des îles (3). Mais ce fut Folkestone, mollement défendue par Guillaume d'Avranches, qu'Eustache le Moine frappa et pilla dans l'été de 1215 (4). Folkestone faisait partie des Cinq-Ports comme membre de Douvres ; et la puissante marine des barons des Cinq-Ports, choyée par Jean sans Terre, qui passait à Sand* wich le 28 août 1215 et à Douvres le l" septembre, formait contrepoids par sa fidélité à l'esprit d'insurrection de laristocratie anglo-normande. 11 n'y avait même plus d'autre obstacle qu'elle à la conquête de l'Angleterre. Les nobles
(i) Guillaume le Breton, P lui ifj pi d c, ihanl IX, vers 380-520. — //(stoire des ducs de Normandie, p. lliO-134. — VVendover, Chronirjue, t. II, p. 548.
(2) Botuli Utterarum claus/nui», t. I, p. 177. - — DiipdM, Hisloiie du Cotentin, t. II, p. 32.
(3) Rotuli Utterarum patentium, p. 122.
(3) Ibidem, p. 155.
coNOfKTK \)K r.A NonMANDir-: i;ï nr poitou. 300
d'Outre- Manche, las do la tyrannie de leur roi, avaient offert la couronne au fils de Philippe-Auguste; Louis accepta. En dcceml)re, il envoyait aux insurges un secours de sept mille hommes; un mois plus tard, le 7 janvier 1216, de nouvelles troupes, transpoilécs par quarante et une nefs françaises, débarquaient à Londres (I).
Ce fut dans ces conditions que le rôle d'Eustache le Moine grandit étrangement. Du maintien des communications entre le continent et la Grande-Bretagne, de la marine en un mot dépendait en bonne partie le succès de la conquête. L'honneur d'Eustache le Moine fut d'assurer cet important service, avec quels faibles moyens, on le devine quand on se rappelle l'hécatombe navale de Dam. Près de huit cents nefs, néanmoins, embarquèrent à Boulogne, Wissant, Gravelines et Calais l'armée d'invasion ; douze cents chevaliers, avec leur nombreuse suite, se mêlaient sous les ])annières des comtes de Guines, de Nevers, de Hollande et de Rouci, d'Enguerran de Gouci, de Raymond lY de Turenne, de Robert de Gourtenai (2). Eustache le Moine reçut à son bord le prétendant, accompagné de quelques intimes, du chambellan Ours de la Ghapelle, de Simon de Langton, archevêque d'York, etc. Le vendredi 20 mai 1210, à neuf heures du soir, toutes les nefs étant l'éunies dans le port de Galais, les trompes du prince sonnèrent le départ. « La nuit fut mauvaise ; un vent violent s'était levé du nord-est, et la traversée menaçait d'être laborieuse. Plusieurs chevaliers se noyèrent et Ton parlait déjà de retour (3). » Des nefs revinrent à Galais attendre la fin de la tempête ; le prince Louis n'avait que sept bâtiments avec lui lorsqu'il toucha le 21 mai à Stonor, dans l'île de Thanet.
(1) Histoire des ducs de Normandie, p. 160. — Coggesiiall, p. 176. — •
P.STIT-DUTAILLIS, p. 90.
(2) Histoire des ducs de Normandie, p. 165 et 167.
(3) Petit-Dutaillis, p, 99.
310 IIISTOIHE DE LA MARINE FliANÇAlSE.
Le retard des autres vaisseaux était amplement compensé par un avantage inappréciable. La flotte de Douvres, dispersée elle aussi par l'ouragan, n'avait pu profiter de sa gi-ande supériorité pour bloquer dans le port de Calais l'armée expéditionnaire. Les Français saisirent au contraire à Sandwich plusieurs nefs du roi Jean, que le prétendant unit aux siennes et renvoya en Artois. Gomme le fait spirituellement remarquer un historien, c'était une manière de brûler ses vaisseaux (1), procédé qui réussit toujours, car en moins de cinq mois Louis ralliait à sa cause nombre d'Anglais, lùistache exerçait sur le détroit une police si vigilante que le légat du pape, Galon de Beccaria, partisan du roi Jean et enclin à frapper d'excommunication son rival, recevait de Philippe-Auguste ce conseil ironique : Prenez garde do tomber entre les mains d'Eustache le Moine ou des autres hommes de Louis qui gardent les sentiers de la mer (2) ; il vous en messiérait. Eustache réinstalla ses frères dans les îles du Cotentin et captura la nef de son ancien maître, le comte de Boulogne, allié de l'ennemi. Enfin, ses vaisseaux bloquèrent Douvres, l'une des dernières forteresses du roi Jean, que les troupes du prince Louis investissaient depuis le 25 juillet. La lutte acharnée qu'Eustache avait entamée contre ses anciens matelots, les marins des Ginq-Ports, l'amena à d'ingénieux perfectionnements pour suppléer au faible tonnage de ses vaisseaux. Il fit élever sur une grande galère un château « si grant ke tôt le regardoient à mervelles, car il passoit de grant masse toz les hors de la nef de cascune part » . Derrière le château flottant, une pierrière ou trébuchet (i dont gran parole fu, car à cel tems, en avoit on poi veus en France (3) " suivrait sur une grande nef et défon-
(i) PETIT-DUTAILLIS, p. iOi.
(2) Wendover, Chronique, t. II, ^. 650-653.
(8) Jfistoire des ducs de Normandie, p. 185, 188. — Histoire de Guillaume le Maréchal, vers 15761 à 15869.
CONQUKTK PR L\ NOinfANnrF, RT DU POITOr'. :U |
cerait à loisir les bâtiments ennemis. Ce fut à Winchelsea, paraît-il, qu'Eustache fit œuvre d'Archimède. La situation était critique ; il avait avec lui les troupes du prétendant et, pour les transporter en France, un nombre insi^^nifiant de navires ; la famine sévissait dans la ville, déserte et morne ; les troupes françaises se nourrissaient de noix et de blé broyé à la main. La flotte des Cinq-Ports, massée sous le commandement de Pbilippe d'Aubifjné au port de Rye, paralysait nos mouvements ; l'arrivée soudaine do deux cents nefs françaises expédiées par le prieur de S. Waast, bailli du Boulonnais, nous dégagea. Les marins anglais, pris de panique, battirent en retraite sans oser même défendre Rye (février 1217) (l). î^Iéanmoins Louis s'embarqua aussitôt pour chercher des renforts en France.
C'est que les progrès de la conquête française avaient été brusquementarrêtésparlamortduroi Jean le 12octobre 1216. L'antipathie qvi'il inspirait cessait d'être un appui pour le prétendant; le fils du défunt, un enfant de dix ans, couronné sous le nom d'Henri III, recueillait au contraire les sympathies de la nation ; on ne vit plus dans le prince Louis qu'un étranger. Le 22 avril 1217, Louis quittait Calais avec les détachements des comtes de Bretagne, de Dreux, du Perche et de Guines ; il prenait terre à Sandwich. Douvres, assaillie pour la quatrième fois par ses troupes, les tint encore en haleine. Le 16 mai, une flottille se détachait des côtes de France pour seconder l'armée de siège ; mais Philippe d'Aubigné fondait sur elle, capturait huit nefs et dispersait les autres; les mariniers et sergents prisonniers furent jetés par-dessus bord, les chevaliers à fond de cale. Dès lors, la flotte de Philippe d'Aubigné, ancrée devant Douvres, para toute surprise contre la place du côté de la mer (2). Mais elle ne put empêcher cent vingt nefs de débarquer, le
(1) Petit-Dutaillls, p. 141-142.
(2) Histoire des ducs de Normandie, p. 188-190. — Histoire de Guil-
312 IIISTOIIÎF, OE LA IM A li I N R FRANÇAISE.
29 mai, de nouvelles troupes (1). Elle échoua même dans une contre-attaque contre Calais, ce qui lui coûta quelques bateaux (2).
Cependant, une san^jlanlo défaite, essuyée à Lincoln par les partisans de Louis de France, néccssilajrenvoi de nouveaux renforts. Blanche de Castille, dont la conduite fut admirable, seconda éner5;i(|uement son époux: de son beaupère Philippe-Au[{uste, elle sollicita de l'argent; aux vassaux et aux commîmes d'Artois, elle demanda des hommes; aux armateurs, des vaisseaux, si bien que, dans la nuit du 23 au 2i août 1217, soixante-dix » menues " nefs, chargées de harnois et de marchandise, quittèrent Calais sous l'escorte de dix grands navires embastillés en guerre : les vaisseaux d'Eustache le Moine, du maire de Boulogne, du châtelain de Saint-Omer et de Michel de Harnes avaient embaixjué les chevaliers ; les six autres contenaient les troupes des sergents.
« Si ces (jens prennent terre, l'Angleterre est perdue, » avait dit Huljert de Bourg, gouverneur de Douvres. — « Nous ne sommes ni soldats de mer, ni pirates, ni pêcheurs : allez à la mort ! » répliquèrent violemment les barons des Cinq-Ports, assez mal disposés pour Henri III. L'insistance de Guillaume le Maréchal, porteur de belles promesses, triompha de leurs refus : quand la Hotte française parut en vue de la Tamise, dix-huit jjrandes nefs et une vingtaine de Jiarques, commandées par Hubert de Bourg et Philippe d'Aubigné, se détachèrent du port de Sandwich. Elles rangèrent à bâbord la flotte d'Eustache qu'une brise fraîche du sud-est poussait à pleines voiles vers le fleuve; et marchant au plus près du vent, le cap sur Calais, elles laissèrent passer
laume le Maréchal, vers 16063 à 16092. — Wendovkr, t. III, p. 15-16. — Petit-Dutaillis, p. 146-148.
(1) Histoire des ducs de Normandie, p. 195.
(2) Ibidem^ p. 198.
('.(INUUKTK l)K, I. A NOllM WniK KT \)V POITor. :i|3
tout notre convoi. " Los nn8éral)lcs ! {{rondait Eustaclie, ils pensent attaquer Calais ; ils trouveront à qui parler. » Mais non! voilà que les An{;lais virent lof sur lof (I) et nous attaquent vivement en poupe ; tous les avantajjes sont pour eux, et les stratagèmes et le vent ; la chaux qu'ils projettent en poudre fine aveugle les nôtres, les arbalétriers de IMiilippc d'Aubigné couvrent les ponts d'une nuée de morts; l'éperon troue nos vaisseaux, et nos cordages coupés à coups de hache laissent tomber les voiles comme un fdet sur des oiseaux. Une coque du comte de Varenne, pleine de sergents anglais, aborde la nef d'Eustache le Moine, qu'une lourde cargaison d'argent, de chevaux et de passagers enfonce au-dessus de la ligne de flottaison : Eustachc a mis en panne pour protéger les siens : « Prends ta hache, dit un marin anglais à son compagnon ; pendant que nous envahirons le navire du tyran, monte au mât et al)ats l'étendard qui flotte au sommet. Ce sera pour les ennemis, privés de de chef, le signal de la dispersion » . Un sergent de Guernesey, Renaud Paien, saute le premier à l'abordage ; les équipages de trois autres bâtiments suivent en bandes serrées, car la nef d Eustache se trouve en contrebas et son trébuchet ne peut plus tirer. Un corps à corps s'engage entre les assaillants et trente-six chevaliers, passagers à bord; un oncle delà reine de France, Robert de Gourtcnay,
(1) u Perrcxerunt igitur audactcr oljliquando taïuen dracenam, id est loof, ac si voilent adiré Galesiain;... versa dracena ex transverso vento jaiii cis secundo irruerunt in hostcs alacriter. » (Matthieu de Paris, Ilistoria Aiiglorum, t. II, p. 217-219.) — Ces deux manœuvres sucressivcs des Anglais, fort bien décrites, ont été incomprises des historiens, qui voient dans le lof l'avant du navire (Fr. Michel, dans l'étlition du Roman d'Eustache le Moine, xiv) ou le heaume du gouvernail. (H. Nicolas, llistory of the Bojal Navj, t. I, p. 179, note h.) Un passage du Roman (V Eustache le Moine (p. 82) montre bien du reste que les Anglais gagnèrent le vent :
Cil estoient desor le vent Ki lor faisoient le tonnent.
L'édition de cet ouvrage par Fr. Michel porte en tète la reproduction d'une miniature figurant la bataille navale.
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le vaillant Guillaume Des Barres, Raoul de La Touinelle, opposent une résistance désespérée. D'un lourd aviron, Eustache fracasse bras et têtes. Mais c'en est fait : il faut se rendre. Les chevaliers seuls sont admis à rançon, tout le reste est massacre. Tiré de la cale où, paraît-il, il avait cherché un dernier refuge sous lui déguisement, Eustache est amené sur le pont; un de ses anciens compagnons, Etienne Trabe de Winchelsea, lui demande quel billot il préfère, du trébuchet ou du bordage, et sans autre forme de procès lui tranche la tête. Suivant une autre version, le bourreau fut un bâtard de Jean sans Terre, Richard. A part quelques-unes de nos dix grandes nefs, qui avaient échappé, tout le convoi était coulé ou pris (l). La lettre d'un abbé anglais évalue nos pertes à cent vingt-cinq chevaliers, trentetrois arbalétriers, cent quarante-six sergents à cheval et iiuit cent trente-trois sergents à pied (2), chiffres exagérés et représentant sans doute le total du corps expéditionnaire, dont une partie fut sauvée. La bataille est souvent appelée la l)ataille des Ginq-Iles.
Les vainqueurs, dont l'un, Philippe d'Aubigné, se disait chef de l'armée du Christ, et dont l'autre, Hubert de Bourg, était grand justicier d'Angleterre, furent accueillis, au chant des psaumes, par le clergé en surplis et par le peuple en fête. Justice était faite d'Eustache Le Moine, le redoutable pirate. Sa tête, fichée au bout d'une lance, fut promenée dans Gantorbéry et à travers la contrée « por monstrer " qu'il était bien mort. Et en vérité, des deux côtés du détroit, on lui avait cru un pouvoir magique. Une légende qui s'accrédita en Angleterre attribuait la victoire à l'intervention directe de saint Barthélémy, fêté ce jour-là ; le saint aurait
(1) Histoire des ducs de Normandie, p. 200 et suiv. — Wendover, t. III, p. 26-30. — Histoire de Guillaume le Maréchal, vers 17365 et suiv. Annales de Dunstaple, p. 50. — Petit-Dutaillis, p. 166-168.
(2) Chronique de Mailros, p. 128-129.
CONQCJKTK DK I,.\ N (> 11 M A M) I K Kl DC l'OITOC. :{ | 5
sviscité une tempête et détruit le charme par lequel Eustache rendait sa nef invisible (l).
La victoire navale des An^jlais n'était que trop décisive. Louis de France, qui attendait anxieusement à Londres les renforts du continent, désespéra de la lutte ; le 1 1 septembre, il signait la paix, abandonnant tout, ses prétentions au trône d'Angleterre, ses conquêtes et les îles anglo-normandes possédées par les frères d'Eustache le Moine (2). L'occupation épiiémère du royaume britannique avait duré seize mois.
Quelques années après, Louis succédait à son père sur le trône de France. Les puissants moyens d'action que lui conférait sa nouvelle dignité ne lui servirent pas à reprendre son rêve de jeunesse, mais à étendre et affermir le domaine de la couronne. La fidélité du baronage poitevin restait flottante : depuis la conquête de Philippe-Auguste, elle avait oscillé vers l'Angleterre, mais de telle façon qu'on disait dans l'entourage de Louis VIII : " Que le roi le veuille, et villes et barons du Poitou retourneront sous sa juridiction (3). »
Or, le roi voulut, sollicité du reste par un grand seigneur du pays, Hugues de Lusignan. Niort et Saint-Jean-d'Angély ouvrirent leurs portes; le 15 juillet 1224, l'armée française investissait la Rochelle. Ce n'était plus la bourgade obscure du siècle précédent, la succursale de la puissante forteresse et du port de commerce de Châtel-Aillon, Ghastel Aiglon, ainsi appelé, disait la légende, de l'emblème de son fondateur, de Jules César (4).
Les dix-sept cent quarante-neuf bourgeois de la Rochelle
(1) Walteri de Hemingburgu, Chronicon, éd. H. -G. Ilamilton, pour VEnglixh historical Society . Londini, 1848-1849, 2 in-8", t. I, p. 260. —
PeT1T-Du TAILLIS, p. 66.
(2) Petit-Dutaillis, p. 169 et suiv.
(3) Protestation des Rochelais contre ces propos, dont Henri III avait été avisé, novembre 1222. (SmnLEY, Royal and historical letters illustrative of the reign of Henry III, t. I, p. 195.)
(4) Sur l'état de Châtel-Aillon au xii"^ siècle, voyez les Historiens de France, t. XII, p. 418. — Elie Berceis, Richard le Poitevin, dans la
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qui, le 12 août 1224, prêtèrent serinent de lidélité à Louis A 111 (1), attestent par leur nombre la vitalité de la cité nouvelle. Ils ne s'étaient rendus qu'après la défection de la milice bayonnaise qui s'était embarquée (2). Notre succès avait été singulièrement favorisé par les circonstances, toutes au détriment des Anglais. Leur armée et leur Hotte étaient retenues par une insurrection en Irlande. Un de leurs meilleurs corsaires, Geoffroy de Lucy, attardé à capturer quelques vaisseaux à Auray, à Quimperlé, à Vannes, s'était laissé arrêter une nuit par les sergents du duc de Bretagne (3). Quant au gouverneur de la Rochelle, Savary de Mauléon, s'il ne provoqua pas la capitulation, comme les Anglais l'en accusèrent, il poussa l'oubli des convenances jusqu'à offrir son épée aux vainqueurs. Confirmé dans son office par Louis VIII et chargé de garder les îles de Ré et d'Oléron, il lança ses galères sur les navires de ses anciens amis. G est ainsi qu'une flotte anglaise, surprise par un calme près de laRochelle, futsommée d'entrer au port; sur le refus des marchands et malgré des offres de grosse rançon, Savary allait attaquer, quand la brise se leva et, enflant les voiles, ravit au corsaire son butin (fin de 1225) (4). ' Henri III se tint pour averti et manda aux barons des Cinq- Ports d'être sur leurs gardes (5).
Bibliotlièquc des Ecoles de Rome et d'Athènes, fasc. VI, p. 111. — Girv, les Etablissements de Rouen, l. I, p. 61.
(1) Archives nation., J 626, n" 135. — Jusqu'en 1153, une seule église rivait suffi pour la population, encore peu nomlireuse. (Maruhkgav, Chartes lie Fontevrand concernant l'Aunis et la Rochelle, Bibl. de l'Ecole des Chartes, t. XIX, p. 169.
(2) Rymeu, Fœdera, t. I, 1"^ part., p. 91, 175. — Matthieu de Paris, Clironica inajora, t. III, p. 84. — Litterœ clausœ, t. I, p. 599.
(3) Lettre du duc de Bretagne à Henri III. Vers 1223, dit Cha.mpolliox- FinEAC [Lettres des rois, reines, etc., dans les Documents inédits, t. I, p. 30), mais plutôt en 1224, car nous le verrons reprendre ses courses au mois d'octobre de cette année.
(4) Wendover, t. III, p. 97.
(5) Annales de Dunstaple, p. 98. — Record office, Patent rolls, 10'' Henry III meinbr. 6. — Petit-Dutaillis, p. 245, 255, 258, 520.
CONQUETE DE LA .NOKMANDrE ET DU POITOU. 317
D'autres corsaires français, parmi eux le Génois Guillaume Spinola, déjà récompensé pour ses services sur terre et sur mer (1), prenaient l'offensive. Dès le mois de juillet 1224, ils rôdaient aux alentours de Jersey (2), que Geoffroy de Lucy, à peine sorti des prisons bretonnes, vint occuper et défendre (3),
La mort de Louis VIII, en 122G, changea brusquement le cours de ces succès. Les Anglais comptèrent sur la turbulence féodale, difficilement contenue par une régence féminine, pour reprendre pied en France.
Ils s'y préparèrent à loisir, fomentant les troubles, soutenant les factieux, sauf à agir eux-mêmes eu temps opportun, c'est-à-dire à l'expiration de la trêve conclue jusqu'au 22 juillet 1229. Le moment venu de prendre loffensive, Henri III répandit le bruit, dans un l)ut facile à comprendre, que les vaisseaux français s'apprêtaient à faire la course (4).
Mais ces corsaires si redoutés, il eût été fort en peine de dire quels ils étalent. — Bretons? Le comte Pierre Mauclerc, partisan déclaré d'Henri III, avait passé le détroit pour offrir ses services et prêter hommage. — Normands? Les marins de Barlieur et de Dieppe étaient convoqués officiellement au service d'Henri III (5), et tous leurs compatriotes, loin d'être traités en ennemis, eurent libre accès,
(1) En 1226, Louis VIII lui confirme la rente viagère île ilix niaics, constituée par Plillippe-Augu.ste. (PETri-D€T.\iLLis, p. 507.)
i^2) Becord office, Patent. VIII Henry III, part. 3, ineiubr. 0; Petit-
DUTAILLIS, p. 251.
(3) Il partit de Soutlianipton le 22 octobre 1224 avec quatre vaisseaux, huit chevaliers, trente-cinq sergents à cheval et quarante sergents île pied. (Cf. Dupont, Histoire du Cotentin et de ses îles, t. II, p. 77.)
(4) 17 juillet 1229. (Shiiiley, Royal and other historical letters illustrative ofthe reign of Henry III [Collection du maître des rôles), t. I. p. 35-5l-.) — Élie Bekger, les préparatifs d'une invasion anglaise et la descente de Henri III en Bretagne, dans la Bibliothr'que de l'École des Chartes, t. LIV (1893), p. 5-V4.
(5) Record office, Patent rolls, 13« année de Henri III, p. 37: 4 octobre 1229. — lîEr.GEi',, ouv. cité, p. S. 27,
âl8 HISTOIliE DE LA MAlîINK FHAINÇAISE.
au fort de la guerre, dans les ports britanniques. Quant au\ Rochelais, ils se débattaient contre Savary de Mauléon, passé une nouvelle fois dans le camp anglais, ce qui était mauvais signe, la girouette se tournant toujours du côté du vainqueur présumé. De toute la guerre il n'y eut d'autres opérations maritimes que les courses du misérable contre les gens de la Rochelle et d'Olérou (I). Pour s'y soustraire, pour se dérober aux vexations de tous genres dont Henri III les frappait (2), les marchands poitevins confiaient leurs ballots aux Templiers de la Rochelle, dont le pavillon était toléré par les Anglais (3).
L'expédition d'Henri 111, remise de la saint Michel 1:2:29 au printemps de l'année suivante, fut une simple promenade militaire à travers la Bretagne, le Poitou et la Guyenne, depuis Saint- Malo (1 ' mai 1:230) jusqu'à Blaye, avec retour en Angleterre par Saint-Pol-de-Léon (:2t) octobre). Fatigante pour les troupes, ruineuse pour le Trésor, compromettante potir les amitiés latentes qui subsistaient dans les pays annexés et qui durent s'affirmer sans fruit, la campagne ne réussit point à reconquérir les provinces perdues. Quant aux marins de Saint-Malo, qu'Henri avait cru gagner en les prenant sous sa sauvegarde et protection spéciale (4), nous allons voir ce qu'ils en firent.
Au bout de douze ans, Henri III, jugeant qu'il était temps de répai'er son échec, le 15 mai 1242, met à la voile pour la Guyenne et le Poitou. Il n'a plus affaire à une femme,
(1) Berger, ouv. cité, p. 10, 37, 39.
(2) Litterœ Clausœ, t. II, p. 10, 14 b, 15 b. — Petiï-Dutaillis, p. 258.
(3) Licence du 4 mai 1230 pour la Templière et la Buzarde [Record office, Patent roUs, p. 38, 9 i". — Berger, p. 23). — Les Templiers poussaient l'esprit d'accaparement jusqu'à convoiter l'hôpital fondé à la Rochelle par l'armateur A. Auffredi ou Auffray. (Protestations des Rochelais. Lettres de rois, reines [Doc. inédits), cil. Chanipollion-Figeac, t. I, p. 31.)
(4) Record office, Patent rolls, p. 38, 9 r". — Bercer, ouv. cité, p. 23.
CONQUETE DE LA iNOUMAM)lE ET 1)1' POITOU. .31!)
cette fois, mais à un jeune homme énergique et vigilant, saint Louis.
Dans le match qui s'engage entre eux, les coups lui sont rendus coup pour coup. Qu'on en juge. En juin, arroslullon des marchands anglais en France aussitôt le séquestre des négociants français outre-Manche. Toutes les galères royales d'Angleterre et d'Irlande étant mandées d'urgence à Tonnay-Gharente (1), des bâtiments français leur barrent la route et les forcent, durant une tempête, à se disperser au large (:2). Henri III en conçoit une telle inquiétude qu'il songe à se porter au-devant de sa flotte dans les parages de Saint-Mahé (3) et déchaîne contre tous les navi{jateurs, contre des Anglais même, les pirateries des marins des Ginq-Ports; mais aussitôt, sur un signe de Louis IX, quatre-vingts navires tombent sur la tourbe des écumeurs de mer « per mare debacchantium » et les capturent sans merci (4).
En juillet, investissement de la Rochelle par les galères d'Henri III et par les galères que devaient en service féodal les gens d'Oléron et de Bayonne (5). Les Bordelais ont ordre d'intercepter une nef espagnole envoyée au secours des assiégés (G). L'hiver arrive : le siège n'avance pas; les Anglais sont forcés de ramasser leur flotte dans l'île de Ré sous la protection d'une forteresse en bois construite pour la circonstance (7).
(i) Bdles gascons, publiés par Francisque MiciiiiL, dans la Collection des Documents inédits, t. I, u»" 170, 171, p. 1. 6, 26, W; 6 juin, 2 cl 3 juillet 1242.
(2) Matthieu de Paris, Chronica majora, t. IV, p. 199.
(3) Bordeaux, 22 août 124.2. {Rôles gascons, t. I, p. 149, n" 1130.) — S. Mahé en Bretagne, à l'entrée du goulet de Brest.
(4) Matthieu de Paris, Chronica majora, t. IV, p. 209.
(5) 2, 17 juillet, 23 octobre. {Rôles gascons, t. I, p. 6, 8, 77, n"' 26, 39, 571.)
(6) 7 juillet. {Râles gascons, t. I, p. 7, n" 31.)
(7) 7 novembre. {Rôles gascons, t. I, p. 86, n° 631.)
320 IIISTOllii: DE LA MAUINE FIIANÇAKSE.
En avril 1243, six galères bayonnaises continuaient le blocus, sans avoir pu triompher de l'opiniâtre résistance des habitants (l). Et voici le bilan de la campagne dressé par les marins des Cinq-Ports :
<i Les Calaisiens nous ont infligé trois défaites ; en hommes, en navires et en biens, nos pertes sont irréparables. La Hotte anglaise tout entière ne peut tenir tête à l'ennemi. Corsaires bretons et corsaires poitevins sont en embuscade sur la route que nous suivons pour rejoindre le roi ou pour revenir de Guyenne. Les marins des confins de la Normandie, les garde-côtes, les gens de Wissant , de Calais, rendent la pèche impossible. En haute mer, les galères des pirates empêchent les pèlerins de rentrer dans leurs foyers. Le roi Henri est comme emprisonné dans Bordeau.v :
In terris galeas, in a({uis forniido {jafeas, Inter eas et eas, consulo cautiis cas (2). »
Henri III, dans ces conditions, fut contraint de demander une trêve le 2;i avril 1243 et de regagner l'Angleterre. Aigri par son échec, il voulut, peut-être pour donner le change, un retour triomphal. La noblesse et le clergé, par ordre, vinrent au-devant de lui sur les plages ])ritanniqucs ; ils l'attendirent six mois, une sédition des ( îascons l'ayant forcé de retarder son retour. Saint Louis, au contraire, eut la victoire modeste et sans vaine ostentation. Il dut réfréner le zèle des Bretons, qui prenaient à la guerre de course contre les Anglais un goût immodéré, mais significatif (3).
Au cours des opérations, venait de se dessiner, tel qu il devait subsister pendant deux siècles, l'échiquier des guerres maritimes entre la France et 1 Angleterre. Les Frères de la
(1) 25 avril 1243. {Râles gascon':, t. I, p. 23L n" 1763.)
(2) Matthieu de Pakis, Chronica majora, t. IV, p. 239.
(3) Rymer, t. I, p. 419, et Mémoires de Bretagne, éd. D. Morice, t. 1, p. 922.
CONQUKTE UE LA NOIiMANDIF, KT DU l'OIToij. Ml
Côte basque menaçaient Bayonnc : au début du xiir siècle Gastro-Urdiales, Santander, Laredo et Saint-Vincent de la Barquera s'étaient étroitement unies en une association dite des Quatre villes de la côte, assez analogue aux Cinq- Ports anglais, mais avec plus d'indépendance et moins de privilèges. L'un des premiers actes de la fédération avait été de secourir saint Louis en défendant la Rochelle (l); d'autres villes basques allaient s'agréger au noyau primitif sous forme de fraternité, pour {juerroyer contre l'Angleterre : leurs sympathies pour nous agirent puissamment sur la politique de la cour de Gastille, qui resta francophile. Beaucoup de II Biscaïens " s'installèrent à la Rochelle, devenue la rivale de Bordeaux, la grande escale maritime, où les marchands du Levant et du Ponant échangeaient leurs produits (2),
Dans la Manche, les Malouins, qui joignaient à une audacieuse bravoure le sentiment de l'indépendance, n'avaient pas la politique indécise de leur suzerain, le duc de Bretagne; leurs corsaires, hostiles aux Anglais, surveillaient les îles anglo-normandes. Les marins picards tenaient en échec la flotte des Ginq-Ports.
Seule, la fidélité de la Normandie branlait encore. En politique adroit, Louis IX ménagea longtemps les susceptibilités de ces Français de fraîche date (3). Avec quelle exactitude d'expressions nos chroniqueurs ne mettent en ligne que les marins des confins de la Normandie ; il n'est jamais question des Normands eux-mêmes. Au lendemain de la paix, saint Louis voulut savoir sur lesquels d'entre eux
'Ti C.-F. DURO, La Marina de Castilla, desde su oriçeit y piiijna cou ta de liif/latena liasta la lefundicion en la Armada espaiiola. (^Ilistoria {jeneral (le Espana por individuos de niiiiieio de la real Academia de la Fiistoria.) Madrid, 1894, in-8».
(2) Cf. la Coutume d'Oléron.
(3) En 1250, l'anhevèquc de Houen profitait de l'absence de S Lou pour aller rendre honunage au roi d'Angleterre.
il pouvait compter : « Vous ne pouvez servir deux maîtres à la fois, dit-il; entre Henri et moi, choisissez. » Des Normands optèrent pour l'Angleterre ; des Anglais , auxquels Henri III adressa le même ultimatum, optèrent pour la France, au mieux de leurs affaires privées (I). La renonciation officielle d'Henri III au patrimoine de ses pères, moyennant le don du Limousin, du Quercy et du Pcrigord, trancha la question féodale et délia les vassaux normands de leur serment (1259) (2).
Néanmoins des sympathies subsistaient. Des deux côtés du détroit on parlait la même langue. Le clergé normand possédait outre-Manche des prieurés et des bénéfices; en 12(36, il votait Tentretien de plusieurs galères contre les pirates (îi), sans spécifier que les pirates étaient anglais (4). L'aristocratie avait des siens sur les marches du trône d'Angleterre; les coutumes, les traditions entravaient l'annexion de la Normandie. Quelque chose y aida, quelque chose de très puissant sur un peuple aussi pratique : l'intérêt.
(1) Matthieu de Paris, Chronica majofa, t. IV, p. 288.
(2) Ibidem, t. V, p. 741.
(3) Lettres de S. Louis. Paris, 20 septembre 1266. (Archives de la Seine- Inférieure, G 1878.)
(4) Les marins des Cinq-Ports, faisant cause commune avec les barons révoltés contre Henri III, fondaient sur les navires de toutes les nations qu'ils pillaient sans scrupules. En cette nièine année 1266, une partie des rebelles occupaient l'île H'Axholine, dans le Lincoln : ils se rendirent à la discrétion de Henri III. (Coll. Clairainbault. vol. 1188. fol. 75. — Vaken- ULiiCH, Hist. des relations... entre la Flandre et l'Angleterre, p. 157.)