GUERRES FLAMANDES
Le blocus continental de l'Angleterre eut pour corollaire la guerre de Flandre. Le traité de Bruges, en réservant aux pavillons anglais et flamand le monopole de l'intercourse, avait déterminé une crise économique dans les ports français. Une émeute éclata à Calais en liî)8 et dut être sévèrement réprimée. Mais l'hommage que Guy de Flandre prêta au roi d'Angleterre porta à son comble l'exaspération de Philippe IV. En mars I29Î), Renaud Barbou, bailli de Rouen, équipait les navires du roi (1) : la Superbe, de Rayonne; le Crinciis (2), dix galères et une galiotc, que montèrent des marins provençaux (3), soldés le 13 avril. Le lendemain, l'amiral Benoît Zaccaria (4) partait pour barrer le Zwyn, l'artère fluviale qui alimentait Dam, l'Écluse et
(1) Jl touche 16,000 livres. .louriial du Trésor à la date des 3 et 6 mars. (Latiii 9783.)
(2) La t. 9069, f» 897.
'3) Lat. 9069, f" 900 : >■ Compotus l'icj'inaldi Barltou de solulionibus pcr ipsutn factis apud Rothomagum, lunœ ante Pasclia 1299 [13 avrilj pro dcccm jjalcis et uno galioto missis in Flandiiam, rpiibus Renedictus Zacliariœ fuit admiraldus. »
^4) Il touchait une provision de 7,000 livres, Lat. 9783, f " 44, 68.)
(lUKIlHES FI.AMAMlKS.
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Bruges (I), et qui rayonnait, par un admirable système de canaux, jusqu'à Lille, Ypres et ïhourout (2). Les malheureux ambassadeurs du roi d'Ecosse , éconduits par Philippe IV, l'accompagnaient. Ils s'embarquèrent à Dam (;i).
La croisière de Zaccaria dura toute l'année, jusqu'en janvier 1300, où il était de retour à Rouen (4). Il avait chargé son Hls Paléologue de protéger en son absence les côtes françaises (5). Mais la nostalgie du pays natal, le désir do batailler encore contre les mécréants, étreijniaient ces rudes hommes de mer. C'était l'année du grand Jubilé, où Rome attirait tant de pèlerins. Le père et le fils s en allèrent, libérés de toute dette vis-à-vis du Trésor ((>), commander une escadre que les dames de Gènes armaient contre les Sarrasins (1300). Benoît finissait sa carrière comme lll'avait commencée, par la croisade. Il toucha jusqu'à sa mort, en 1314, la pension du roi ; ce fut avec l'argent de la France, on peut le dire, qu'il fonda le petit royaume de Ghlos dans l'Archipel, sentinelle perdue aux avant-postes de la chrétienté (7), sur la route de Byzance, la ville impériale que Philippe IV convoitait (8).
Remplacer les Zaccaria n'était pas facile. On rappela
(1) Annales reijis Edwardi I, à la suite des Willelmi Hisliatiycr Clironica, p. 438.
(2) Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, ]>. 33.
(3) Edouard I" les fait poursuivre par quatre navires armés à Douvres (10 juin). (^Documents illustralive of tlie history of Scotland, t. II, p. 373.'
(4) Paléologue touche une indemnité le 15 novembre. (!'. Anselme, Hist. généalog., t. VII, p. 738.)
(5) Il touche 500 livres du hailli de Rouen. (Lat, 9783, f" 5 v".)
(6) Zaccaria verse 240 livres 18 sols au Trésor 1300). {V . Anselme, Hist. généalog., t. VII, p. 738.)
(7) P. Anselme, Ibidem. — Il y ajouta, en 1308, File de Thaxos (MtN- TANER, Chronique, cli. ccxxxiv), son successeur grossit l'héritage en acquérant la baronnie de la Chalandritza. [Chronique de Morée, éd. Morel-Fatio pour la Société de l'Orient latin. Genève, 1885, in-S", p. 136.) — En l.>17 encore, Paléologue Zaccaria se faisait recommander à Philippe le Long par le pape comme le Hls d'un loyal serviteur de la France. (Archives du Vatican, reg. vat. 109, fol. 42, cap. 173.)
(8) Delaville Le Roulx, la France en Orient, t. I, p. 48, 72.
:5()(; HISTOIRE DE LA MAIilNE FRANÇAISE.
dans la Manche Tamiral de l'escadre bordelaise; Michel du Mans, portant sa base d'opérations de Rouen à Calais, à proximité de la Flandre, put ainsi coordonner ses mouvements avec Charles de Valois, commandant l'armée de terre, qui lui donna ordre d'appareiller en avril i;iOO (1). Micheldu Mans fut activement secondé par le sire de Heleville et par l'armateur Jean Paie-d'Ogre (2) ou Pédrogue. Au port do Calais, des mesures très sévères empêchaient les surprises do l'ennemi. Tout maître de vaisseau devait arborer ses couleurs, sous peine de 00 sous d'amende " pour deffaute d'un pénonchel à se nef {'^) " . Un sémaphore, tenu par les maîtres de la maladrerie, indiquait aux navires quand ils pouvaient enfiler le chenal (i).
On connaît cette campagne de CÎOO, commencée parla victoire, par la prise de Douai, Béthune, (îand; terminée |)ar la perhdie, par u la lance du parjure, la lance de Judas (5) » . Guy de Flandre s'était rendu à Charles de Valois, sur la promesse qu'on lui restituerait ses domaines. Emmené à Paris, au mépris de la parole donnée, il fut jeté en prison, ses Etats confisqués.
Philippe IV confia l'administration de la Flandre à un capitaine énergique, mais arrogant et cupide. Une année s'écoule. Bruges, grevée d'exactions, murmure. Dans la nuit du 17 au 18 mai 1302, une émeute y éclate soudain,
(1) Jourdain, la Marine militaire sous Philippe le Bel, p. 388, n. 4.
1^2) Pédrogue avait enlevé, peu avant, la nef de l'ierre de Saint-Paul, marchand de Bayonne. (^Lettres de 7-ois, reines, etc., publiées par Ghampoi.- LiON-FiGEAC, Documents inédits, t. II, p. 30.) — 2 janvier 1300. « Johannes Paie d'Ogre, niarinarius de Calays, pro XVIII doliis alectium suorum captis... pro garnisione Flandrie, XVIII 1. X s. p. » (Lat. 9783, f° 5 v".)
(3) Rùle d'amendes et de retraits de la haillie de Calais pour la Chandeleur 1300. (Archives du Pas-de-Calais, comptes des baillis de Calais pour 1300.)
(4) Ibidem. " Les maistres de la maladrerie, pour chou qu'il falirent a mètre l'estake sour le banc qui est signe d'entrer les nés au havcne, jugié par le prévost a X livres, paiet s'il plet as maistres : paiet X livres parisis. »
f5) Dante, Purgatorio, ch. xx.
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ct les gens d'armes l'rançais, surpris par ces matines hrn- (jeoises aussi imprévues que les Vêpres siciliennes, sont massacres dans leurs lits et dans les rues, qu'ils jonchent de cent vingt cadavres (l). L'insurrection gagne la côte, Dam, l'Ecluse, Nieuport, (Jra vélines.
Dès le début du mois, le château de Maele, aux environs de Bruges, avait été enveloppé par des milliers d'insurgés. L'amiral Michel du Mans y gardait, avec une petite garnison de dix-sept hommes, les approvisionnements de l'armée française et les richesses des patriciens flamands.
Il opposa à ces vagues humaines qui déferlaient contre le château inie résistance désespérée. Ce ne fut qu'après un assaut de plusieurs heures et au prix de nombreuses pertes que les insurgés pénétrèrent dans la place à la suite de leurs meneurs, un grand seigneur, un tisserand et un boucher. Ils décapitèrent l'héroïque amiral et fêtèrent leur succès par l'orgie (2).
Des deux armées françaises envoyées pour venger les malheureux, l'une se fait écraser à Gourtrai (Il juillet), l'autre ne remporte aucun avantage et doit être licenciée (novembre). Le contre-coup de ces échecs est ressenti sur mer, oh les galères de l'amiral Renier Grimaldi ('î) et les nefs bretonnes mandées le 15 juin (4) ne peuvent prendre l'offensive. Bien plus, nos marins se voient enlever tout un convoi (5). Bordeaux, mal gardée, passe aux Anglais. Philippe le Bel, attaqué de tous côtés, en guerre avec Boniface VII, doit restituer l'Aquitaine (mai 1303).
Ce sacrifice lui permet de reprendre les hostilités contre
(1) Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, p. 392.
(2) Coll. Clairainbault, vol. 825, p. 48. — Fun'ck-Hrentano, ouu. cité, p. 383.
(3) Lat. 9069, f"971.
(4) Fontanieu, porteFeuilie 50, P 11 v° et 12 v", analyse.
(5) L. Vax VKr.TUEN, Spiegel historical of Rym-Spiegel, éd. Isaac Le Long. Amsterdam, 1727, iii-fol., lib. IV, cap. xlui.
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la Flandre. En 1304, d'immenses approvisionnements convergent de tous les bailliages vers Calais pour une armée de 72,000 hommes, pour une Hotte puissante en proportion. Dix galères royales sont réparées à Sainl-Savinien (1); d'autres galères, des nefs normandes et espagnoles s'apprêtent à Ilouen, Leure et Calais (2). Vingt nefs anglaises bien armées, capitaines Robert de Burghersh, Roger le Sauvage, Pierre de Dunwich, ont ordre de quitter Sandwich le 2i juin et de rallier la Hotte française (3). Les corsaires commis à la garde de nos ports ramassent tous les bâtiments suspects (4).
A la Pentecôte, la trêve accordée aux Flamands expirait. Le capitaine de Calais Oudart de Mauljulsson, le capitaine do Saint-Omor Jionaud de l'Eglantier, Houiry L'Allemand, les sires de Fiennes, d'Haveskerke, de Ghistelles, rassemblent 900 hommes d'armes, 2,000 piétons, et marchent sur (rravelines. Cinq galères, commandées par l'amiral Renier Grimaldi, les appuient (5).
Comme le reflux laissait à sec les fossés de Gravelines, Oudart de Maubuisson en profite pour conduire ses colonnes ù l'assaut. Mais le capitaine Gautier de Brukerque, résolu de mourir sur la brèche, les arrête et les refoule sur la contrescarpe. La position des Français était critique. Le Hux, qui montait, leur arrivait aux épaules; heureusement il amenait du secours, les galères de Grimaldi; des entreponts surgissent 500 soldats.
(1) Far le sénéchal de Saintonge, Pierre le Baleux. (Lat. 9069, f" 272.)
(2) « CompoUis P. Le Rêve et Barbou praedicti de armata maris, tain pro galeis quaiu navibus, facta apud Rothomaguni, Leurain et Calesium, 1304. .. (Lat. 9069, f" 971.)
(3) Rymer, Fœdera, t. I, 4« p., p. 31-32.
(4) Tel est le métier de Guillaume Guérard et de Guillaume du Moustier, maîtres de la Bofarde et de la Mariote. (Les Olim, éd. Beugnot, t. III', 196.)
(5) Guillaume Guiart, la Branche des royaux lingnayes, vers 16371, apud Historiens de France, t. XXII, p. 253.
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L'aiiliraut qui les doit mener A voiz haute, clère, en riant.
Les va de bien faire priant (1).
Electrisées par cette voix de tonnerre, les troupes fraîches sautent dans les fossés, s'élancent sur les remparts et (Jravelines est nôtre. C'était le mardi 14 juillet 1304.
Cet heureux début fut suivi d'une grande victoire navale. Toute la Handre insurgée attaquait la France au sud, la Zélande au nord. A la nouvelle que son allié, le comte de Hollande et de Hainaut, était assiégé dans Zierikzée par un corps de 15,000 Flamands, Philippe le Bel manda à sa flotte d'appareiller immédiatement. Sans attendre les renforts anglais, l'amiral Orimaldi part avec 1 [ galères, 8 nefs de Galice et 30 nefs normandes ou calaisiennes rassemblées par Pédrogue (2).
Cependant le fils du comte de Hollande, Guillaume, avait réuni 10,000 hommes à Schiedam pour dégager son père. Mais de tous ses bâtiments, courts et bas, cinq seulement pouvaient être armés en guerre ; ses troupes auraient été immobilisées à l'embouchure de la Meuse, si la flotte française n'avait apparu. Elles s'embarquèrent en masse sur les nefs hollandaises et françaises, qui rebroussèrent chemin vers la Zélande. Non sans peine, on remonta l'Escaut, chaque nef remorquée par son bateau, feux allumés au haut des mâts, afin de prévenir les assiégés. Le port de Zierikzée
(1) Ibidem, vers 17020 et suivants.
(2) Je suis désormais le récit si curieux et si développé que Guillaume Guiart, l'un des combattants français, et Melis Stoke, Hollandais qui se battait aussi sous notre pavillon, ont laissé de la bataille navale de Zierikzée. (Guiart, la Branche cla royaus lingiiages, apud Historiens de France, t. XXII, p. 269-281, vers 18044- à 19471. — Melis Stokk, liv. I.\ de sa Chronique, éditée par W.-G. Brill. Utrecht, 1885, 2 in-S». — Cf. aussi Legraxd d'Aussy, dans les Mémoires de l'Institut, Académie des sciences morales et politicjues, t. II, p. 302-375. — De Smkt, Guerre de Zélande, p. 21-36. — Jourd.\i.\, la Marine militaire sous Philippe le Bel. dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXI, p. 1, 401. — Punck-Brkmano, Philippe le Bel en Fiandic, |i. 470.)
était barré par une digue que défendait la flotte ennemie.
A cette vue, l'amiral, «qui sus touz les vessiaux est mestre, » et le souverain des nefs, Pédrogue, rangent leurs bâtiments sur quatre lignes de profondeur. L'infant de Hainaut et Pédrogue, « qui n'a pas nef à garçonnaille, » occupent le front de la phalange avec quinze nefs ; quinze autres sont en seconde ligne et quatorze au troisième rang. La quatrième ligne comprend les onze jja- 1ères de Grimaldi (l).
Aux créneaux veillent les soudoyers, la lance au poing, l'épée au clair, les fauchons à portée de la main. Dans les hunes carrées, garnies de traits et de pierres, trois sergents sont montés. Cinq ou six autres, dans les batelets qu'on a hissés à mi-mât, ajustent leurs sceau de calais, 1308.
(Cf. Demay, le Costume au moyen âge d'après
arbalètes, tandis que leurs les sceaux, ik wo)
compagnons tendent lespringale que chaque navire porte à la proue.
Sous Cirioé, en la rivière,
Fu l'euvre espoventable et Hère.
Ainsi commence, avec une allure d'épopée, le récit de la bataille. Cent mille hommes vont se heurter. Flamands " à plenté, ardanz de guerre comme brèse " , sont quatre contre un, 80,000 contre 21,000, 500 nefs contre 55 ou 50 (2).
(1) Vers 18308 cl suivants.
(2) Villani, non moins bien inforuié que nos auteurs, mais plus rassis, ramène les chifi'res fantastiques <le la Hotte flamande à 80 vaisseaux île {juerre, équipés chacun de 100 hommes et de {jens d'armes. (Historié Jiorentiiie, dans MuRAXoni, Rerum italicaruin scriptorea, t. XIII, col. 411-412.) Il se trompe toutefois en évaluant la flotte française à 16 galères génoises de Grimaldi et à 20 nefs anglaises.