GUERRE ANGLAISE. 3S
de nos armements maritimes. " Te mandons — disait Charles IV au garde de ses navires — de vendre deux nefs, ou trois ou quatre maisons qui sont en Normendie, appelle avec toy à ce les justiciers des lieux en quelles jurisdictions les biens soient trouvez. Et des exploits que tu feras, fais faire et aprester nos nefs qui sont à Rouen et à Leure (l). » L'armement était dirigé contre la Flandre, de plus en plus hostile (2) ; l'Angleterre, à la sollicitation du pape, venait de se décider à la paix (mai 1325). Le traité péchait par la base ; il maintenait l'occupation française en Guyenne, occupation trop faible pour être définitive ; l'an d'après, il était lettre morte.
La bonne foi anglaise réservait une cruelle surprise aux marchands dont la solennelle déclaration d'Edouard II avait endormi les défiances. En mai 1320, Jean Sturmy, Jean Felton et Nicolas Kyriel, amiraux du Nord, de l'Ouest et du Sud, tombaient sur les convois normands, massacraient
« grandement des genz qui y estoient » (3) et capturaient cent vingt navires (4). La soudaineté de l'attaque dérouta nos escadres, les galères et nefs royales de Rouen armées dès la semaine de Pâques (5), les galères retenues à Bruges et à
« Broiss " et dix nefs dieppoises toutes prêtes à «résister aux provinces d'Angleterre (6) " . Chose inouïe, nous n'avions pas d'amiral ! Gentian Tristan était mort ; comme son fils et homonyme (7) était trop jeune ou trop peu familiarisé
(1) Berchères-lez-Ghartres, 3 mai 1325. (Clairambault, vol. 825, pièce 56.) — Le garde des navires royaux, Gentian Tristan, touche 300 livres sur la vente des biens d'Antoine Pcssagno, saisis à la Rochelle, juillet 1325. (Archives nat., KK 1, fol. 794.) x\ntoinc Pcssagno, sujet d'Edouard II, était Génois et frère de l'aniiral de Portugal.
(2) Lat. 9069, fol. 938.
(3) « Assez tost après » [la Pentecôte]. (Franc. 25697, p. 125.)
(4) Nicolas, History of the Royal Navy, t. I, p. 349.
(5) Quittance de Matthieu Blanc, comité d'une galère royale. 17 mars 1326. (P. Anselme, Hist. ^enéalof/., i. VU. p. 742.)
(6) Lat. 9069, fol. 938.
(7) Clairamliault, vol. 825, pièce 56.
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avec le métier de marin, on avait fait appel à un grand armateur de Toulon, Pierre Medici ou Miège (I), qui avait fourni deux ans auparavant l'escadre destinée à la Terre Sainte. Une seconde charge furieuse des Anglais acheva de nous déconcerter. La flotte du Sud, amiral Kyriel (2), se jetait sur le Gotentin. Le 14- septembre, « jour Sainte-Grois l'an GGGXXVi, vindrent devant Barefleu sept-vinz quatorze nez et autant de bargiaux chargiés de gens armés, qui ardirent le pais d'entour et robèrent et firent pluseurs maulx (3). » L'abbaye de Ghcrbourg, que ne pouvait protéjjer la faible garnison de la ville (4), fut pour la seconde fois livrée au pillage : ornements, chartes, manuscrits, trésors, tout fut de bonne prise (5). Il nous était difficile de rendre aux Anglais leurs politesses autrement qu'en retenant leurs bâtiments de commerce. Trois divisions de douze nefs chacune, l'une dans les parages du cap Foreland, l'autre en vue de Shields, la troisième prèsd'Oxfordness (0), rendaient presque impossil>le l'approche des côtes britanniques.
La guerre eut la solution la plus inattendue. Edouard II fut détrôné par sa femme Isabelle, sœur de Giiarles le Bel. Elle avait débarqué en Angleterre le 22 septembre, au moment précis où les Anglais dévastaient la Hague Cotentinaise. Une femme avait été l'instrument de notre vengeance. Le 25 janvier i;i27, son fils, le neveu du roi de France, montait sur le trône d'Angleterre.
Si l'avènement d'Edouard III apaisa pour un temps bien
(i) 1'. Anselme, Hist. généalog., t. VII, p. 742.
(2) llYMER, t. II, 2'^^ p., p. 163.
(3) Franc. 25697, p. 126.
(4) 27 sergents : le garde des ports de la côte norinanile Guillaume Du Merle disposait, en outre, de 285 lionuues. [Historiens de France, t. XXII, P- 772.)
(5) Archives départementales de la Manclie, Il li)S3. — (i. T3rroiN'r, Histoire du Cotentin, t. II, p. 228.
(6) .luillet 1326. Des bâtiments anglais avaient été arrêtés à « Grocey » , sans doute au Crotoy. (Rymkh, t. II, 2" p., p. 161, 162.)
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court, hélas ! les inimitiés entre souverains, les peuples n'avaient pas déposé leurs haines Les marins des Ginq- Ports comptaient nous attaquer, malgré la défense d'Edouard III (l). Les Normands, cette fois, étaient prêts à la riposte : les garnisons du littoral étaient renforcées (:2) : les vaisseaux de la province, inspectés par l'amiral IMcrre Miègc et par l'huissier d'armes Jean Le Mire, allaient }jucrroyer en Guyenne (^î). Rnfin une aide pro tuitione >nercaturartnii maris (4) assurait l'entretien d'une croisière protectrice. La campagne de l.\'21 se borna à l'incendie de quelques navires anglais à Leure et à " Bune " en Poitou (T)). Déjà, l'on pouvait prévoir latin des hostilités, quand Charles IV mourut en janvier 1328.
La caractéristique de son règne est la préoccupation tout à fait nouvelle de concilier les nécessités de la défense nationale avec les intérêts économiques des ports de mer. Charles le Bel refusa d'adopter la solution a priori des Anglais ; il préférait garder toute liberté d'action contre les nombreux bâtiments marchands de l'ennemi et remédier, suivant les cas, aux besoins de notre commerce maritime. Dans le Levant, il armait en marchandise sa flotte militaire ; il prescrivait au bailli de Caen d'enquérir sur la moinsvalue des importations et des exportations pendant la guerre (G) ; et il faisait examiner « quel profit seroittautaus habitanz (de Barfleur) comme à ceuls de dehors qui ont
(1) 8 août 1327. Rymer, t. II, 2^ p., p. 194.)
(2) Lat. 9069, fol. 938.
(3) P. Anselme, Hist. généalog., t. VII, p. 744 : octobre 1327.
(4) De septembre 1327 à avril 1329. .'Lat. 9069. fol. 938.)
(5) Rymer, t. II, 3* p., p. 14. — Les marins ile 1 escadre française recevaient leurs gages en novembre 1327. (Franc. 21406, p. 177, 366.)
(6) l'aris, 28 janvier 1327. Suit le rapport, très curieux, du bailli sur les « dcrrées qui souloicnt venir en nez par la mer, comme vins de (Jascoij^nc et d'ailleurs, sel de l'oitou, cuirs, cendres, pion, estain, cire, pois, gomme et harens, que l'on apele les milliers » et sur les « bléz, canevaz, grcsscs, Hle, lange, fer et autres derrées » e.vportécs de Caen. (Franc. 2.5697. p. 125.)
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acouslunié de venir inarchaander en ladite ville, se elc estoit close de murs et de fosséz» (1). Malheureusement, on ne donna point suite avi projet de fortifier Barfleur : la côte orientale de la presqu'île resta vulnérable ; nous verrons quels désastres causa, vingt ans plus tard, cette négligence.
(1) S. Cliristophe en Ilallate, 26 mai 1327. (Franc. 25697, p. 126.)