LA MARINE FRANÇAISE AU DÉBUT DE LA GUERRE DE CENT ANS
C'est bien le moins, au moment d'entreprendre le récit de cette longue guerre, de recbercher les ressources maritimes des deux nations en présence.
Disons-le tout de suite, notre marine de guerre était admirablement organisée. L'ébauche commencée sous le règne de Philippe le Bel se précisa pour ne plus varier durant un siècle. Quléret n'y resta point étranger. Il groupa et hiérarchisa tous les services maritimes, de peur que le connétable ne profitât de sa commission transitoire de capitaine de l'armée de mer pour empiéter sur l'amirauté. La
;1) Rymer, t. II, 3^ p., p. 167, 178.
(2) Lettres d'Edouard III aux Rayonnais, 2 novembre. (Ryinikr, t. Il, 3^ p., p. 190.)
(3) Delisle, Actes normands, n° 82, p. 170. — Far contre, les niarrhands de Bristol nous* enlevèrent un vaisseau noimné Noèl. (rnoissAirr, éd. Kervyn, t. XX, p. 437.)
crainte n'était pas chimérique, puisqu'on jugea nécessaire d'insérer dans une Ordonnance royale que le connétable n'avait nul droit sur les soudoiers de la mer (1).
Chef suprême de la flotte, l'amiral eut sous ses ordres un lieutenant à la mer, — création nouvelle, — le vice-amiral, un commis en Picardie (2), d'autres commis dans les grands ports, Leure, Dieppe, Ahheville, Boulogne. Les chefs d'escadre commissionnés pour une campagne spéciale sous le nom de capitaines de la présente armée de la mer, et les commandants de division, qualifiés capitaines ou gouverneurs^ reconnaissaient sa prééminence et sa juridiction en matière criminelle. L'un d'eux établissait ainsi les droits respectifs du capitaine et de l'amiral. J'ai nia congnoissance, la correction et punition de tous les dits mariniers, excepté de condempnation de mort, laquele cognoissance, quant à punition de mort, appartient à l'amiral de la mer (3) " . Les criminels étaient remis au prévost de l armée de la mer, pourvu de " caienne, coliers et toutes autres choses nécessaires pour genz mettre et tenir en prison (i) " . Je ne parlerai pas ici de la juridiction de l'amiral en matière civile, d'abord parce que ce n'est d'aucune importance pour la guerre, puis parce que cela nous entraînerait trop loin. Elle fut chaudement discutée par tous, seigneurs, abbayes, villes, justices royales et privées, elle donna lieu à une foule de conflits, mais triompha et eut son siège central à la Table de Marbre à Paris.
Tous les officiers d'administration de la marine, nommés par le roi, dépendaient de l'amiral, qui leur donnait le titre
(1) Février 1341. {Ordon/ia)iccs, t. II, p. 156.)
(2) Cf. plus bas les préparatifs de la bataille île l'Ecluse.
^3) Déclaration île l'iei re Damas ou dMnyas, capitaine de deux galères royales, 23 avril 1338, (Archives nation., P 2291, fol. 467.)
(4) De 1337 à 1341, le prévôt fut .lean Montai{;ue. (Delisle, Actes normands., n" 76. — INouv. acq. franc. 9241, fol. 26, — Pièces orig., vol. 1065, dos,.;. Montaigne, p. 3.)
GUKHRK OE CEiNT ANS. lOi
de lieutenants pour affirmer leur subordination vis-à-vis de lui (l). Ils ne délivraient d'objets que sur ses ordres cl contre quittance du preneur (2), double pièce justiKcallvc nécessaire pour établir leurs comptes.
Les paiements à la mer étaient faits par le clerc des arbalétriers. C'est lui qui passait les revues au moment de Tuppareillage (3), à lui que les trésoriers d'armée navale remettaient leur bilan certifié par le capitaine (4). il avait comme l'amiral un pourcentage sur les prises (5),
Gros personnage appointé à 300, puis iOO livres par an (6), logé dans un manoir aux frais de l'Etat (7), assermenté devant la Chambre des Comptes (8), le garde du clos des galées du roy et des armeures et artilleries dudit seigneur pour le fait de la mer était en quelque sorte le commissaire général de la marine, avec les pouvoirs les plus étendus. Il avait la direction de tout le matériel non seulement à l'arsenal de Rouen, où il résidait, mais dans tous les ports d'amirauté (9). De plus, il avait le droit de faire abattre
(i) « II ue Quiéret, chevalier le roy et son admirât. Nous avons fiiit Franchoiz de l'Ospital, Guillebert Poolin et Thomas Fuuques, tous enseiidiie et chascun par soy, nostres lieus tenans. " 3 août 1337. (^Pièces orig., vol. 2415, doss. Quiéret, p. 2.) François était clerc des arljalétricrs; Guillcljert, commis aux constructions navales; Thomas, garde du clos.
(2) Cf. par exemple Clairambault, vol. 41, p. 3069, n°' 96-97 : nous possédons une foule de ces quittances.
(3) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 35 v".
(4) Ainsi Jean Gaite, trésorier de l'armée des galères nolisées à Gènes, remet ses comptes à François de l'Ospital, clerc des arbalétriers, et député à oir et recevoir les comptes sur le fait de l'armée navale. Leure, novembre 1338. (Clairambault, vol. 92, p. 7145, n° 25, et vol. 41, p. 3069, n"' 96,
(5) 1339. (^Chronique normande, éd. Molinier, 220."^
(6) Cil. BRji.\RD, le Compte du Clos des galées de liouen au xiv"^ siècle (1382-1384), p. 38.
(7) Pièces orig., vol. 492, doss. Brandis, 11076, p. 2.
(8J Serments du 30 avril 1392 et 30 septembre 1472, sic pro 1372. {Table de la Chambre des Compte'^, t. I, foi. 208,290 v°. Franc. 21315, fol. 67.)
(,9) Cf. plus bas la bataille de l'Écluse. — Dréaud, ouv. cité, p. 43.
pour les constructions navales les plus beaux arhros des forêts de Roumare et de Rouvray (1).
Les frais d'entretien de la flotte étaient, pour le moment, couverts par l'aide spéciale consentie par les états de Normandie et les villes de Saintonge. Imposée sur 1 exportation, l'aide était, en Saintonge, supportée partie par l'affréteur, partie par le maître de navire (2). Les collecteurs en versaient le montant entre les mains du garde du Clos des galées, qui l'affectait, sous le contrôle de la Chambre des Comptes, aux « soudoyers de la garde de la mer, constructions et garnisons de nefs et galies (;i) " .
A chacun de ces services spéciaux, était préposé un officier technique : le clerc des arbalétriers payait les marins; un tnailre des œuvres, dit aussi visiteur et estorcur du navire du roy^ était commis aux constructions navales (i); un viaitre des garnisons s'occupait des vivres (5) . Ils avaient euxmêmes des commis où il était besoin, un spécialement en Picardie.
Quant à la gestion financière de 1 arsenal, le garde du clos en fut seul chargé jusqu'au règne de Charles VI (6) : on
(i;^ 1298 (Franc. 25992, fol. 41). — 1371 {Bulletin caelte'ologù/ue du romite des travaux historiques, 1885, p. 191). — Ordonnance du 3 septemhrc 1376. [Ordonnances, t. VI, p. 218.)
(2) Cinq sols par l'affréteur, deux par le luaitre de navire. Taxes établies à la Rochelle, le 20 novcnd.re 1337. (Archives nat., P 2291, p. 445, 451.)
(3) Compte clos le 27 juillet 1337 et délivré par le garde du Clos de» galées Thomas Fouqucs à la Chambre de* Comptes. (Delislk, Actes normands, p, 155.)
(4) Jjaurcnt Poolin, « député sur le fait des ouvrages et réparations « au Clos, 1351. — Asselin Grille, « niaistre des œuvres de nostre navire," 1372. (Delisle, Mandements de Charles V, n"' 847, 873, p. 435, 440.) — Antoine Blegier, » visiteur et estorcur » au Clos, 1396. (Ch. de Robii.lard DE Beaurepaire, Recherches sur l'ancien Clos des galées de Rouen. Rouen, 1864, in-8'', p. 12.) Le dernier touchait 144 livres de gages annuels. Quitt. du 10 mai 1401. (^De'pôt des cartes de la marine, A 87. 2'" vol., p. 26.)
(5) Cf. plus bas les préliminaires delà bataille de l'Ecluse. Dei-isle, Actes norm., p 142. W2.)
(6) BrÉaud, ouv. cité, p. 18, 37 : les gages du contrôleur furent fixés par des lettre* de Charles VI en date du 8 septembre 1382.
GllKlil! K DE r.F.NT ANS. ',„;{
lui arljoi^^nit alors un contreroleiir beaucoup moins payé ciuo lui, (>0 livres, mais char^jé comme lui dune des clefs do la caisse. L'innovation semble avoir été empruntée à l'Angleterre, où il existait à côté du a clcricus iiavium • d'Edouard III et du » clericus arraiamentorum '> , un «oiiirnleur de la Hotte royale (I).
Cet état de choses dura, avec des modifications insensibles, de \^\)\ à lilJ), c'est-à-dire tant qu'exista le Clos des galées. Le grand établissement de notre marine de guerre s'appelait primitivement le dorsenal ou le tersenal. C'est le nom de baptême consigné dans les comptes de construction de 1294-1298, dont il reste une loque informe de parchemin (2). Plutôt que d'adopter le terme exotique des constructeurs levantins, nos marins le traduisirent par la périphrase clos des galées, de même que les Vénitiens tran.^formaient, pour les besoins d une étymologie nationale, — étrange patriotisme ! — arsenal en arx senatus, que les Portugais en faisaient tersanahal et les Espagnols el Arenal (;î), mots bâtards qui rappellent malgré tout le radical arabe daar Sanâa, « la maison des a-uvres •■> . La marque de provenance orientale subsista dans les mots Darse, Arsenal, que la Renaissance introduisit définitivement, avec tant d'autres mots levantins, dans notre vocabulaire.
Le plan du Clos des galées de Rouen ne coûta p(jinl à Henri Marchese, Lanfranc Tartaro et xVlbcrtino Spinola grand effort d'imagination. Il semble que ces habiles entrepreneurs de constructions navales qu'étaient les (Jénois avaient un archétype tout fait, l'arsenal de Séville. Sis éga-
(1) Cf. par exemple l'étal <lc la iiiariuc royale d'Angleterre au 22 <léifiiibrc 1365 et au 17 novemlne 1376. {Record office, Wanirohe, VO/J" et 41/10.)
(2) Franc. 25992. fol. 41. — « Conipotus Henriti le Manjuis niilitis pro dorsevai [sic pro dorsenal] pro jialeis apud ]',otlioina;;uin. " (Lat. 9069, fol. 901.) — Lat. 9783, fol. 62.
(3) DrRO, La maiiitft fie Castilii, l. I, p. 39.
iOi HISTOIRE \)E LA MARINE FRANÇAISE.
lement au bord d'un fleuve et bâti par le Génois Bonifacio, c'était un grand édifice rectangulaire à dix-sept travéesabris pour les galères, flanqué aux angles de magasins à munitions et plus loin d'habitations pour les employés : une inscription, au-dessus de la porte d'entrée, relatait le nom du fondateur et l'année de la fondation, 1252 (1). Ce qui tend à prouver la similitude des deux établissements français et espagnol, c'est que le Clos des galées eut d'abord le même chiffre de cales couvertes qvi'el Arenal, 17 (2), et qu'il fut achevé sous les yeux du grand amiral de Castille, Benoît Zaccaria.
Il était sur la rive gauche de la Seine, vis-à-vis Rouen, presque à l'extrémité du pont. Du château, on voyait, pardessus le fleuve, travailler les ouvriers de l'arsenal. Cette proximité d'une fortei'esse constituait une sauvegarde pour les navires royaux.
Mais le Clos des galées avait ses propres moyens de défense, " closture et forteresce (î^), » munies de fossés. Un canal, le grand fossé, y pénétrait par une écluse «gasonnée de pieux et dais (4) » , s'élargissait en un bassin de carénage, l'étang (5), et regagnait la Seine par une seconde écluse ménagée à l'autre extrémité du Clos. Les écluses, portes d'entrée et de sortie des navires de guerre, permet-
(1) Onriz DE ZuMGA, Anales, l. I, ann. 1252. — Duro, La marina de Castilla, t. I, p. 39. — Les arsenaux ara{»onais, Barcelone, Valence, Tortosc, avaient vinjjt-cinq galères. 1267. (Mu\taser, Chronique, ch. xxxvi.)
(2) En 1295, le compte de Girard le Barillcr mentionne 17 galères à Rouen. (Jal, Archéologie navale, t. II, p. 304.) — En 1297, Benoit Zaccai'ia ne dispose à Rouen que de 7 huissiers et 1.0 galères. (Cf. supra, p. 355.)
(3) Mandement des généraux des finances au payeur des ouvriers des barges, au « commis à faire pourveance de bescuit « , au garde du Clos et au « paieur des marineaux » . Paris, 29 juin 1370. (Vente d'autographes, 28 mai 1887, n" 44.)
(4) Les deux écluses » derrompues et débrisées par forche des grosses eaux » en janvier 1372 furent réparées aussitôt. (Terriep, dk Loray, Jean de Vienne. Appendice n° 15, p. xi.)
(5) Gh. DE Beaurepaire, Beclier(-lics sur iancien Clos des (jalécs, p. 13.
(*;ii:Rr.F. dk crnt ans to.'i
taient de retenir les eaux ou de les lâcher (jiuukI nu vfjulait curer le bassin. Sur la vaste cour intérieure d(jnnaient le « manoir» du garde (I), un atelier pour les agrès, les magasins aux vivres ou « maisons des garnisons » et les halles qui servaient de cales de construction et d'abris pour les p^a- 1ères (2), d'où le nom de Clos aux galées donné à l'arsenal. La porte d'entrée se trouvait près des halles (3).
Il est assez difficile de se rendre compte de ces dispositions en lisant les dépenses du premier garde du Clos des galées (4') : nous y voyons l'arsenal en pleine activité. Des charpentiers et des berments apportent de la forêt de Rouvray des bois d'oeuvre dégrossis dans les chantiers de Couronne et d'Oissel; les édifices s'élèvent; des femmes montent des tuiles aux couvreurs, tandis que des plâtriers travaillent aux colombages et aux planchers et que des plombiers ajustent les gouttières; des fossoyeurs creusent le canal; d'un ciment fait avec de la limaille, on assèche les cales. On suife les galères, qu'on graissera bientôt avec un produit d'origine et de nom arabes, importé par les ouvriers génois, le goutran ou goudron (5). Et " faiseurs d'avirons » de dresser des rames, cordiers de tordre les agrès, femmes de coudre les voiles, tonneliers d'apprêter les barils. Des farines, envoyées au four « pour cuire et pour bescuire » , sont rangées dans les magasins avec des pois, des fèves et des tonneaux de vin, toutes provisions que le roi, d'après la tradition levantine, doit fournir aux équipages des galères.
(1) Pièces orig., vol. 492, doss. Brandis, 11076, p. 2.
(2) Barge tirée du fossé du Clos et mise en l'atelier pour la refaire appareiller. (Terrier de Loray, ouv. cité, append. n" 84, p. lxxx.) — Comptes de construction du Clos, 1298. (Franc. 25992, fol. 41.)
(3) Delisle, Actes normmids, p. 302.
(4) Compte du 1" novembre 1297-1" novembre 1298. (Franc. 25992, fol. 41.) — La liste des premiers comptes du Clos des galées, de 1294 à 1308, se trouve dans le ms. lat. 9069, fol. 893.
(5) De l'arabe katliràn, de kathara, « couler goutte à goutte ». — « Goutran » , 1383. (Bréard, oiiv. cité, p. 64. 1
iOtJ IIISTOl lil'. |)K LAMAIIINK FRANÇAISE.
Au parc d'artillerie, Y arlillerir du Clos gauchit les ar]>a- Ictes et empenne les carreaux; son compte occupe un chapitre important, car l'arsenal fournissait de munitions et d'armes non seulement la Hotte, mais les châteaux royaux de la région. Dès le début de la guerre de Cent anSj dès juillet 13;î8, l'arsenal maritime contient une nouvelle espèce d'engins, des » pots de fer à traire garros à feu " dont les projectiles incendiaires sont lancés par l'explosion d'une matière détonante, la poudre (I). La même année, les canons faisaient leur apparition sur plusieurs navires dvi roi d'Angleterre; et c'est sur mer, on l'ignorait jusqu'ici, dans un combat entre Anglais et Français, que tonnèrent les premiers coups de canon qui aient jamais été tirés (:2). La proximité de matières explosives était un danger pour les édifices du Clos, bâtis, comme la plupart des maisons de Rouen, en bois et plâtras, sauf le manoir du garde et les pignons des magasins qui étaient en pierre (^i). On y obvia en reléguant la poudrière derrière l'étang, dans un appentis adossé au mur latéral à la Seine (4).
Les deux catégories des navires de guerre étaient la galère levantine avec ses dérivés : huissier, galiote, lin, et la barge normande dont le barjot et le bateau flaml)art étaient les diminutifs (5). Un capitaine français posait en principe qu'une seule de ces « nefs virantes " était capable de tenir tête à dix navires (6). Chaque fois qu'on avait à réparer ou à construire les galères, on mandait à grands frais des
(1) Ils sont délivrés par le garde du Clos à « Guillaume Du Moulin, do tîouloignc, artilleurs », 2 juillet 1338. (Lacabane, la Poudre a canon, apud Bibliothèque de l'École des Chartes, l. VI, p. 36.)
(2) Cf. plus bas le combat du Christophe contre l'escadre française, en septembre 1338 (p. 417).
^3) Franc. 25992, fol. 41.
(4) L'appentis fut construit en 1372. (Cli. dk Beaurkpairk, Recherches..., p. 13.)
(5) Cf. la marine de Jean II.
(6) 1339. Cf. plus bas, p. 434.
(;iJKRRK l)K CENT ANS iO"
équipes de (léncs, Marseille, Aijjiics-Mortes, Narljoiinc; maîtres de hache, réiuolas et calphats mcridionanv sachant ajuster les navires à joints lisses (l). Les harjjes au contraire étaient des navires à clin, pour lesquels on enihauchait des charpentiers et des clinqueurs normands. C'étaient, en principe, les lonjjues nefs Scandinaves, mais très ajjiandics. pourvues de pont et entrepont, de calcines et de deux chàtaux : le château d'arrière, le plus {jrand, avait juscpi "a trente pieds de long sur six de haut (:2), l'équipage variaitde cent à deux cent dix hommes (;i). Ces modiHcations, ipii datent du règne de Pliilippe de Valois, firent de ranciennc harge normande l'un des plus redoutahles vaisseaux de l'Océan, le l^âtiment de guerre par excellence du xiV siècle. Tandis que les galères restaient mollement couchées sous les halles du Clos et, vieilles de vingt-sept hivers, pouvaient encore marcher au comhat, les barges tirées à terre sur leurs accores étaient hors d usage après cinq ou six campagnes (i). Elles servaient de stationnaires dans les ports les plus exposés du littoral. Philippe VI (5), qui en ht construire vingt en I:î38-i;i39, les répartit entre Boulogne, Etaples, Wahen, Abbeville, Dieppe, Leure, Caen ((>) et plus tard Cherbourg (7). La station de beaucoup la plus importante était Leure-Harfleur, qui commandait l'embouchure de la Seine. Elle servait de succursale au Clos des galées : c'est là que se trouvait en bloc la troisième caté-
(i) Il vint de ces équipes levantines à Kouen en 1294, 1295, 1302, 1316, 1325, 1336, 1341, 1351, 1369, 1371, 1377, 1388, 1416, etc. (Cf. à ces diverses dates.)
(2) BrÉard, le Compte du Clos des galées de Rouen, p. 79, 83.
(3) Cf., à la bataille de l'Écluse, les effectifs des harj'.es royales.
(4) BrÉard, le Compte du Clos des galées, p. 49.
(5) Mention du « compte des XX barges qu'il fist faire à Abbeville es ans XXXVIII et XXXIX » . (Compte de Jean Du Can{;e, trésorier de la baiilie d'Amiens. Nouv. acq. franc. 9240, fol. 211.)
(6) Cf. plus bas les effectifs des différents ports à la bataille de l'Écluse.
(7) 1350. (Dklislk, Actes normands, n" 250, p. 419.)
gorie des navires de l'État, les transports, nefsetcoques (l) étant des vaisseaux ronds et de trop forte jeauge pour remonter le fleuve. Boulogne et Abbeville avaient chacune un petit arsenal maritime (2).
Plusieurs dynasties de maîtres, les Hélie, Hardi, Brument, Du Moustier, La Hogue, de Gromesnil. .., se succédèrent à la tète des vaisseaux royaux. Les stalionnaircs en effet n'étaient pas, comme les nefs, désarmés en temps de paix et confiés à un gardien (;i). Ils étaient livrés à des armateurs sous certaines conditions d'exploitation ou d'entretien dé])attues entre les preneurs et l'amiral (4) : ce qui permit à certains armateurs peu scrupuleux de s'approprier à une époque d'anarchie les Larges de Charles VI (5). De ces sortes de traités nous avons un spécimen, non pour la marine royale à la vérité, mais pour la marine des ducs de Bretagne, calquée sur la nôtre. Le duc remettait à Jean Bouchart la l)arge Catherine et l'en constituait propriétaire pour un quart, à charge au capitaine d'entretenir son navire au port, de contribuer dans la proportion d'un quart aux frais d'équij)cment et de verser au trésor les trois quarts des gains ((>). Le procédé était des plus économiques.
Edouard III, au contraire, gageait ses maîtres de nefs et
(1) Ainsi, en 1340, les sept nefs royales s'y trouvent; en 1346, la grant nef du roi; en 1351, les quatorze nefs achetées en Flandre, etc. (Cf. plus bas, à ces dates.)
(2) Cf. plus bas, p. 432.
(3) En 1297, 66 mariniers gardent les nefs du roi. (Franc. 25992, fol. 41.)
(4) C'est ainsi que l'amiral A. de Narbonne établit Pierre Bouffarl gouverneur et maître de la barge Notre-Dame, « moyennant certains promesses et accors fais et passez entre nous et lui. " Rouen, 14 juin 1370. (Pièces orig., vol. 2090, doss. Narbonne, p. 23.)
(5) Je renvoie aux chapitres : Charles VI l'Insensé, et Anéantissement de la marine française, t. II de cet ouvrage.
(6) 10 juillet 1390. (De La INicoLLiènE-ÏEUEiRO, la Marine hretoinie aux xv« et xvi' siècles. Nantes, 1887, in-8°. p. 15.)
GUERRh DE CENT ANS. 409
leur louniissail ainsi qu à leurs hommes (1) coLle el ehapcron d'uniforme.
Il était d'usaj^c, l)ien que nous connaissions plus d'une exception à cette règle, de confier le commandement des p^alèrcs à des Levantins. lV)iir parer aux prohd)itions possibles des républiques maritimes, fort peu soucieuses de léser leur commerce en prenant parti dans une guerre étrangère, Angelino Baloce conseillait d'attirer et de fixer sur nos côtes des familles de marchands génois, de fa(;on à posséder l'état-major des vingt à vingt-cinq galères royales (2). L'idée, sans être rejetée, n'eut pas la même fortune qu en Portugal, où le roi Denis avait stipidé, dans le cahier des charges de l'amirauté, l'obligation d'entretenir vingt patrons génois (3).
Résumons d'un mot létat de notre marine de guerre au début et pendant une bonne partie de la guerre de Cent ans : une cinquantaine de bâtiments des meilleurs types : galères, barges et nefs, autrement dit croiseurs, navires de ligne et transports de guerre, bien en main de leur chef, sont disposés en éventail le long du littoral et s appuient au centre sur le gros de l'escadre masqué derrière les méandres d'un fleuve, à Rouen. Jusqu'ici, rien que de très normal et de très supérieur, comme effectif et disposition, à la marine d'Edouard III, aux vingt-cinq nefs massées près de la Tour de Londres (4). Et, le dirai-je aussi, rien que de parfaitement inconnu de nos historiens. Où leur méprise dépasse les bornes, c'est d'affirmer le contraire de la vérité, que les
(1) Mandements du 22 décembre 1365, déccndire 1373, etc. [Record office, Wardrobe, 40/17, 39/7, etc.)
(2) Mémorial B de la Clianiljre des Comptes. xVrcliives nat., P 2291.
(3) 1" février 1317. (Canale, Tentativo dei iiavigatori c scopritori tjelovesi per riuscire alT ludia. Genova, 1881, p. 38-43.)
(4) Vin^jt-cinq navires étaient l'effectif normal de la flotte royale anglaise. Elle atteignait ce chiffre en 1346-1347 (Champollion-Ficeac, Lettre! de rois, reines, clc. (^Documents inédits'), t. II, p. 92); vingt-deux nefs en 1376. (Record office, Wardrobe, 41/10.)
iio II is'ioi i!K ni: r,\ maiiiiNK i'isancaisk.
\ iiJoKs, laiiLe de uiariiKMlc; ,j;iicne rcj^ulièrc, avaient recours aux armements particuliers.
Le vice de notre organisation navale, le seul, mais il était radical, fut précisément l'absence d'une iiotte de réserve, d'une sorte d'arrière-ban maritime analogue au contingent des Cinq-Ports. One le roi eût le droit de mettre arrêt de prince sur les navires des partnuliers, je ne le nie pas; mais on verra de quelle mauvaise grâce les armateurs s'y prêtaient, au lieu que c'était chez l'ennemi un jeu naturel des institutions. L'amiral de France ne pouvait donc opposer qu'une escadre aux deux .grosses flottes an.glaises des amirautés de 1 ouest et du nord , au .gardien des Cinq-Ports, au vice-amiral de (luyenne et à l'amiral bayonnais.
Que si vous me [)arlez, pour contre-balancer les efforts des deux derniers, des secours promis par les marins basques, les traités d'alliance, je vous le demande, sont-ils jamais devenus effectifs avant que les deux partners eussent mutuellement d'appui? Ce n'est que du temps de Charles V que nous eûmes l'occasion de rendre service aux sujets du roi de Castille et qu'ils nous prêtèrent dès lors régulièrement un concours actif et empressé.
Notre seule ressource était de recourir aux ports méditerranéens, véritables entrepôts de flottes mercenaires. Aussi nos diplomates eurent-ils pour objectif d'en l)arrer l'accès à l'ennemi. Edouard III usa de même, et, les autorités génoises ayant brûlé quelques galères de guerre plutôt que de les laisser entrer au service de la France, il se flatta de n'y être pas resté étranger (1). C'était chanter trop tôt victoire. En \^M, nos envoyés trouvaient moyen de " destorber l'armée que le roy d'Engleterreavoit faicte es dictes parties» ; au lieu de suivre le fondé de pouvoirs britannique, Pierre
{i) Lettre (l'Kdouard III, 'l sopteiiilne i'.V^C}. (RvMEn, 1. Il , 3° partie,
<;i KiîUK i»K t;i;N r ans. iii
Basso nous aniona ses dou/c [jalèrcs : il nv dépassa pas Aigues-Mortes (1).
Dès que la guerre franco-anglaise fut déclarée, nous nulisàmes d'un coup deux escadres, chacune de vingt galères et une galiote, huit mille cinq cent soixante hommes en tout. Antoine D'Oria, célèl^re corsaire connu de nos chroniqueurs sous le nom d'Ayton Dore, conduirait les Gi])elins génois ; Charles Grimaldi arriverait de Monaco et de Nice avec les Guelfes exilés de Gênes (2). De crainte d'une collision entre Guelfes et Gibelins, on assignait à ces frères ennemis deux itinéraires distincts : l'un contournait la péninsule ibérique, l'autre serrait les côtes barljaresques. Ainsi, descendaient dans l'arène où les deux nations occidentales se mesuraient, les quatre grandes familles de la République, D'Oria et Spinola, Grimaldi et P'ieschi, pour mettre à notre service leur prestige séculaire.
Avant qu'elles fussent en route, Edouard leur dépécha un raccoleur de marque, le vice-amiral Uso di Mari, avec une surenchère (3). Philippe VI ne put moins faire que d'envoyer son amiral, tant il avait à cœur de les voir promptement arriver (4) . Il n'eut pas l'adresse de le cacher, ce dont les Génois, gens iCtors, profitèrent. Il suffirait d'un léger retard pour arranger les affaires d'Edouard, décidé, il venait de le faire savoir, à envahir la France au printemps de 1338 (5).
(1) Qu'il quiua le 27 juin. (Britisk Muséum, Additionnai Gliartci s, p. 8 : copie au ministère de la marine, Archives, G 193.)
(2) Le traité fut signé par les négociateurs habituels de Philippe VI enj CCS matières : Thoré Du Puy, receveur de Beaucaire, et Marquis Scatissc, receveur de Toulouse. Chaque galère devait avoir 210 hommes, la galiote 100, un lin 50. (Traité du 25 octobre 1337 et du 15 avril 1338, publié par •Ial, Arcliéolo(jie navale, t. II, p. 333-338 et par Saice, Monaco et les Grimaldi, 1899, in-4«, p! 219.)
(3) 2 janvier 1338. (Rymer, t. II, Z" p., p. 201.)
(4) « Ut armata galcarum cito acceleretur et veniat ad bas partes. » (Franc. 25698, p. 173.)
(5) Compte des dépenses de la flotte génoise, 1337-1339. (Deli.slk, Actes normands, n" 120, p. 231.)
412 11 I. SI' 01 R F, DE I, A M A R I N K FRANCAISK.
D'Oria trouva moyen do i-eslcr quatre mois en route et tenta de s'arrêtera Majorque pour trafiquer, malgré les injonctions formelles de l'amiral ; Quicret dut même requérir la police urbaine d'entraver tout achat; enfin, une des galères sombra sous le cap d'Aiguafreda en Catalogne (1) ; de l'escadre Grimaldi, deux bâtiments désertèrent (2). Le hasard, disons mieux, une cornhinazione où l'or français aurait eu pour contrepoids les livres sterling, servait assez bien la mission du vice-amiral anglais (3).
lïl
DÉIiUTS DE LA GUERRE DE CENT ANS.
Cependant Edouard III armait; à Pâques 1338, ses deux flottes avaient ordre de partir : soixante-dix grandes nefs pour la Guyenne, deux cents à destination de la Flandre (4). Lui-même s'embarquerait avec ses troupes sur la seconde escadre. Faute de vaisseaux, il resta en panne jusqu'en juillet.
De notre côté, le même inconvénient était à redouter, faute de chefs, l'amiral étant sur l'escadre génoise. En l'occurrence, « un des petits hommes de France de corpulence, mais un des plus hardis et de grant entreprize, u se présenta et eut le talent de se faire agréer. » Thomas Fouques, écrivait le roi à son garde du clos, nous avons en char;;ié
(i) Certificat de l'amiral Ouiéret, 20 novembre 1338. (Glairamhaiilt vol. 92, p. 7145, n» 25.)
(2) Archives nal., .IJ 72, c. 72-73.
(3) Il faut dire toutefois que l'émissaire anjilais à INice, Jacohin de Sary.ane, ne réussit guère : l'argent que lui avait envoyé son maître pour noliser des galères fut confisqué par les officiers du comte de Provence. (Lettre d'Edouard III pour le réclamer, 30 novembre 1338. PiYmer, t. II, 4" p.,
(4) Ordres des 24 février et 6 mars 133S. i^Rymkr, t. II, 4'' p., p. 7-8.)