‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 59 sur 72 · GUERRE DE CENT ANS · texte numérisé non relu

GUERRE DE CENT ANS

la cuisse. Mais Beliucliet, qui venait de lui porter ce coup, fut saisi et, après un jugement sommaire de l'amiral anglais, pendu au mât comme voleur ; Hue Quiéret était blessé à mort : il fut décapité, dit-on, sur le bord d'une nef (1). Le beaucent du Saint-Georges était abattu, les quatre vaisseaux d'avant-garde capturés, toute la première ligne rompue, émiettée, après une magnifique défense de liuit beures.

La seconde ligne fléchit du coup : plusieurs équipages saisis de panique se précipitèrent dans les bateaux de sauvetage, qui coulèrent sous leur poids. Deux mille hommes périrent noyés (2). La tache de l'ennemi en devint plus facile. La division picarde fut écrasée, les barges d'Abbeville écharpées; le maître de l'une d'elles, Wvlart le Flamand, commandant du Saint-Christophe (3), appelé Jean d'Aile ou Heyla dans le chant de victoire, était venu de l'Ecluse défier l'ennemi; vaincu par Edouard, il gagna péniblement la terre et se sauva (4). La division diep})oise, au contraire, ne se laissait pas entamer. Autour de Ma'.lbieu Quiefdeville, sergent d'armes du roi et capitaine du Saint-Denis de Dieppe, tous les maîtres de barges tenaient ferme : Matthieu le Mire, Roger Caron, Jean Du Jardin, Jean Dalivet, Pierre Le Valois, devaient ramener leurs bâtiments â bon port (5). Acculés sur la troisième ligne, encore compacte, ils se défendaient comme des lions.

Dans le crépuscule qui tombait, la lutte commençait à décroître : les Anglais, harassés de fatigue, incertains de leurs coups, se décidaient à faire relâche jusqu'au lendemain; les cris de mort, le cliquetis des armes, tous les bruits

(1) MiNOTS Lieder, p. 18-19. — Clironif/ues de Fltiiidie, éd. de Sineilt, t. 111, p. 151. — Rymeiî, l. II, 4' p., p. 78. — Continuation de Nanijis, éd. Géraiid, p. 168. — Froissaut, éd. Luce, t. II, p. 220 et variaoles.

(2} Hemisgburgh, t. II, p. 357.

(3) Luce, Sur le: préliminaires de la bataille navale de l'Ecluse, p. 40.

(4) MixoTs Lieder, j). 18. — JSicoi.as, ouu. cité, l. II, p. 52. — Mevkk, Annales rerum Flandricaruni, p. 141.

(5' Voyez ci-dessous l'expédition de Robert d'Houdelol.

graduellement s'éteignaient. . . Tout à coup, des onihres se profilèrent dans la passe de Cadzand, d'autres se glissaient derrière nous, dans le Z\vyn. Elles arrivaient de tous côtés, de Bruges, Dam et l'Ecluse au sud, de Blankenbcrghe, Aardenburg, Oostburg et Nieuport sur la côte (l). C'étaient des Flamands, plus de huit mille, qui accouraient à la rescousse d'Edouard, sur des nefs et des barques. Ils prirent à revers notre troisième ligne, une soixantaine de navires (2). Dès lors, ce fut la dél)âcle. Enfermés comme dans une cage (3), affolés, cherchant une issue, nos marins se heurtaient ')"?.:l.out au.\ Anglais ou au.v naufrageurs. Ils semèrent de leurs cadavres " tut plevn de lieux sur la costere de Fflaundres (4) " . Quelques-uns luttaient encore; Guillaume d'Argouges, capitaine de la Jeannette, de Gaen, repoussa l'assaut de l'ennemi (5). Barbavera s'enfuit.

Bref, à la faveur de la nuit, une trentaine de navires se frayèrent un passage à travers la flotte d'Edouard 111, emportant les blessés et les fuyards qui s'étaient traînés à leur bord, cinq mille hommes environ (6). Ce fut tout ce qui échappa. La plus grosse partie de cette escadrille était formée par la division des galères, par la division des l)argcs dieppoisesetpard'autres navires royaux, la Cécile, l'Edouarde, de Leure; le Saint-Martin, de Waben; le Saint-Fimiin elle

(1) Froissart, t. II, p. 222. — Franc. 2598, fol. 51 v". — Continuation de Nangis, éd. Géraud, p. 168.

(2) Hemingburf[h, qui compte les quatre vaisseaux d'avaut-jjjarde pour une ligne, donne à la 3" ligne le rang de 4' ligne. [Cluonicon, t. II, p. 357.)

(3) " Tutti rimasono rinchiusi sicome in una gabbia. » (Villani, Historié Florentine, apud Muiutori, t. XIII, col. 837.)

(4) Cf. la lettre d'Edouard III, reproduite ci-dessous.

(5) Il avait poiu- état-major son frèie Raoul, chevalier; Thomas Carvillc et Héon Ixouséc, écuyers ; Robert Rroquel, chapelain. yBullclin de In Société des Antiquaires de Normandie, t. XIII, p. 429.)

(6) Cf. la lettre d'x^douard III ci-dessous. — 2 nefs et 20 galères ou barges se seraient sauvées selon Villani (^Historié Florentine, apud Muratoiu,

- XIII, col. SSô^i; une trentaine de navires, selon Adam Murimuth.

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Saint-Georges, crAbbeville (I). De rares armateurs parvinrent à (Iror leurs vaisseaux de la baj^jarre : Jean Huelinc, le Saint-James ; .leaii l^rtaiil, le Saint-Ëloy ,- (Juillauuie IJardi le Sainl-Gcarges ; Robert Nordest. la Jeannèle^ tous de la division de Leure (2). Les équipages de la marine royale, plus aguerris, gardaient leur discipline dans la déroute; les recrues des contingents provinciaux furent victimes de leur inexpérience.

Un des navires qui fuyaient, le Sainl-Janies, de Dieppe, de deux cent dix tonneaux, c'est-à-dire un des gros bâtiments de la flotte, eut encore l'audace de jeter le grappin sur une nef de Sandwich, appartenant au prieur de Chrlst- Church, à Gantorbéry. Il l'aurait emmenée sans l'intervention de l'amiral de Huntlngdon. Forcé de lâcher prise et enveloppé de toutes parts, le vaillant Guillaume Avestoize, maître du Saint-James, soutint toute la nuit un combat désespéré. Le matin venu, il succoml)ait; les vainqueurs comptèrent à son bord plus de quatre cents cadavres (3).

Ce fut le dernier épisodcde la journée. Edouard III attendit au lendemain pour lancer à la poursuite des nôtres l'un de ses meilleurs marins, Jean Crabbe, avec quarante nefs bien armées; Crabbe devait achever la victoire en fouillant les ports français, bien connus de lui, car c'était un traître.

(1) Nous retrouvons tous ces bâtiments dans les couiptes pour la uiarino (les années 1340 ^septeiubre), l'>4i, 1346. (Nouv. acq. franc. 9241, f" 29 v", 30, 31, 72 v", 75.) — On ne peut guère aduiettre que les galères de Barbavera se soient retirées à Gand. (^Grandes Clironùjiies de France, t. V, p. 387.;

(2) Parmi les autres maîtres et armateurs de Leure qui revinrenl de la l)ataillc, mais sans leurs vaisseaux, furent Guillaume de Tourncville, de lu Catherine; Jean Flaquet, du Saint-hloi ; Guillaume le Brument, de la Sainte-Marie. Nous les retrouverons en 1342, avec d'autres navires, tandis que Huelinc, Ertaut, Hardi et Nordest ont les mêmes bâtiments qu'à l'Ecluse. (Dei.isle, Actes normands, n" 188.)

;3) Adam Murimuth, Continuatio Chronicaruni, p. 107. — Au départ, Avestoize avait sur le Saint-James 100 hommes d'équipage, il commandait aussi le Saint-Jean, de Dieppe. Nouv. acq. franc. 9421, f' 21 v".)

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Il n'al>outit à rien (1). Un autre traître, dont nous devons flétrir le nom, s'était distingué aux côtés d'Edouard : c était le comte Rol)ert d'Artois.

La " félonneuse et très horrible » bataille, la plus terrible des temps modernes, nous avait coûté, à l'estime du vainqueur, cent soixante-six vaisseaux, ce qui est vrai, et trente mille hommes, ce qui est exagéré de près de moitié {'2). Si, pour un pareil désastre, il est un réconfort, on peut le trouver dans ce témoignage d'un chroniqueur flamand, qu'Edouard avait plutôt à déplorer sa victoire qu'à la })roclamer. Neuf mille hommes hors de coml)at, sa noblesse décimée (3) » cum lœsione gentis nostrœ non modica (4) « , avouait-il ; c'était chèrement acheter la gloire.

Mais Edouard s'attendait si peu au succès qu'il saluait par des transports de joie ce « miracle " . Quatre jours après l'action, le 2S juin, dès (pie les douleurs cuisantes de sa blessure furent lui peu calmées, il écrivaità son fils Edouard :

« Dieu, par sa puissance et miracle, nous ottroia la victorie demesmes noz enemys, de qui nos mercions si dévoutement corne nous poeins. Et si vous fesons savoir que le nombre des niefs, galeyes et grant barges denosenneniys aniountaaIX"et diz[190], lesquels estoient toutz pris, sauf XXIIII en tut lesqueles s'enfuirent, et les uns sont puys pris sur niier. Et le nombre des gentz d'armes et autres gents armez aniounta a XXXY mille, de quele nombre par esme cink mille sont escbapées ; et la remenaunt, ensi comme nous est doné à entendre par ascuns gents qui sont pris en vie, si gisent les corps mortz et [en] tut plevn lieux de sur la

(1) Adam Murimuïh, ibidem.

(2) Cf. la lettre d'Edouard ci-dessous et Froissart, t. II, p. 38.

(3) Oddeghepst, Chroni(jiies de Flandres, p. 266, — Adam Murimutli accuse 4,000 morts. {^Continuatio Cliroiiicnrum, p. 109.) — La Cliro)ti<iiif des quatre premiers Valois (éd. Luce, p. 11) parle de 10,000 Anglais liois de combat, 4 comtes, 24 barons, 100 chevaliers, chiffres quelque peu épiques.

(4) Ou « modica respective » comme variante. (Rymer, t. II, 2*^ partie, p, 1129.) — Je ne sais pas pourquoi ÎNicolas {ouv. cité, t. II, p. 57) atténue les jiertes de ses compatriotes.

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costere de Fflaiindres. D'autre part, totrs nos niefs, c'est assavoir Cristofre et les antres qui estoient perdues à Middelbnrghe, sont orée regfaignéz, et il y ount gaignéz en ceste navie trois ou quatre ausi graundes corne la Cristofre (1).

En France, ce fut de la stupeur : comme il arrive toujours après un désastre, on cria à la trahison; les Génois do Barbavera furent les boucs émissaires de la fureur populaire; le bailli de Caux lança contre eux un mandat d'arrêt (2). On incrimina d'avarice Behuchet pour n'avoir embauché que de pauvres pêcheurs au lieu de robustes gens d'armes. Bref, on chercha partout la cause de la défaite, sauf où elle était, dans l'infériorité de la position, la lenteur de notre tir, la dislocation de nos lignes, Tintcrventiou des Flamands.

Puis la fureur se fondit dans une immense pitié. Jamais, après aucune bataille, on ne vit pareille effloraison de fondations pieuses ou hospitalières, de complaintes, de manifestations patriotiques. Des blessés arrivaient de Flandre, tout nus, traînant la jambe (^i), le bras en écharpe ou la tête bandée. Emu de compassion pour a plusieurs du dit pais, qui onc de nostre armée de la mer avoient esté navrez et mehaigniéz si griément, qu'il ne pouoient, ne ne pourront jamais gaigner leurs vivres (4) » , Philippe VI amortit cent livres de terre pour la création d'un hôpital à Leure. Ce furent nos premiers Invalides de la marine.

Il y eut aussi des retraités. L'héroïque Pierre d'Estelant, porté pour mort, survécut à ses blessures et reçut du roi

(1) Lettre publiée par Nicolas, A history of the royal Navy, t. II, p. 502.

(2) Mandement à tous les justiciers des ports de ■< faire prendre et arrcster tous les Genevoiz de la galiée Barbevaire, pour la trahison que li avoient faite, si comme le bailli de Caux tesmoignoit ". Franc. 25996, p. 235, publié par Delisle, Actes normands, p. 268.)

(3) " HéonRousée... moult {jriefvement navrée parmi les cuisses et parmi le corps... estoit venu tout nu à Galays. » [Bull, de la Soc. des Anticjuaires de Normandie, t. XIII, p. 429.)

(4) Février 1342 n. st. (Archives nation., JJ 74, f" 418.)

i56 II IS roim, |)K I,A MAlilM'l Fit ANCAl S i;.

(i de grâce espéciale » la tutelle ou garde d'un gentilhomme mineur, ce qui était une façon de retraite (1). Un lieu de pèlerinage tout indiqué aux éclopés de la grande bataille était, pour les Picards, la chapelle d'Arjjuey, que la piété filiale avait élevée à la mémoire de l'amiral Quiéret (2) ; pour les Normands, le prieuré bénédictin de Notre-Dame du Bois d'Aurichier, construit par frère Jean le Marchand, clerc de Behuchct et témoin de sa mort tragique (ii).

Voyez comme l'opinion est vite retournée. Des accusalions d(^ parcimonie qu'on lançait contre Behuchel, on en vint à ne plus parler que de sa vaillance, de l'audace avec laquelle " il avoit féru le roy d'Engleterre devant toutes ses gens, et la fu tué". Un demi-siècle plus tard, les pastoureaux normands chantaient encore une complainte sur la bataille de Buchet de VEscluse (4).

Une série de mesures pallièrent pour 1 avenir les conséquences néfastes de la bataille. Les armateurs furent reml)Oursés (5). Un octroi accordé aux ports de Dieppe (G) et de Saint- Valery-sur-Mer, » en considération des grandes pertes et dommages (7) qu'ils ont eus de leurs genzetvesseaux (8), » encouragea la construction de nouveaux navires; sur tous les points du littoral les chantiers activèrent leur travaux.

Mais, pour le moment, la flotte ennemie pouvait tirer parti de sa victoire : c'était même certain. Philippe VI avait été avisé que les ennemis tenteraient quelque coup de main

(1) Evaluée 49 livres tournois de rente. (Pièces ori{;., vol. 676, doss. Chaponval, p. 6; vol. 1078, doss. Esterlan, p. 2.)

(2) Archives nation., JJ 89, cap. 337, analysé dans le vol. Glairauibault, 825,'p. 51.

(3) En juillet 1346, Philippe VI dotait ce prieuré. (Archives nation., JJ 81, cap. 918.)

(4) P. Cochon, Chronicjue, ann. 1340.

(5) « Compte relatif au paiement des nefs. (Delisle, Actes normands, n" 188, p. 334.)

(6) ViTEï, Histoire de Dieppe, année 1345.

(7) 23 octobre 1345. (Ordonnances, t. XII, p. 82.)

(8) De Camps, vol. 83, p. 296.

(;UKI!KK l)K ci: NT ANS. 457

sur les frontières maritimes (<> juillet). C'est alors que Théroïsme des vaincus atteignit au sublime. Les capitaines des frontières maritimes, prêts à toute éventualité, réunirent à leurs hommes d'armes les pelotons d'arbalétriers en faction dans la « loge » de chaque paroisse côtière (I). Loin de se laisser abattre, les enfants des victimes, Jean Pestel le jeune, Jean Godefroy le jeune, Hue Quiéret le jeune, Jean Langlois le jeune (2), remplaceront à bord les Vieux morts an champ d'honneur. Deux mois après le désastre, mie poignée d'entre eux en imposait à l'Angleterre.

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