AU SIÈGK DE CALAIS
La guerre anglo-française reprenait pins furieuse que jamais, mais aussi plus méthodique, avec plus de liaison dans l'attaque de l'ennemi (1). Avant d'engager à fond les hostilités, les deux partis cherchèrent à gagner l'appoint des Espagnols. Le plénipotentiaire anglais, Henri au Cou tors, comte de Lancastrc, crut y arriver en mettant à profit la vénalité du grand amiral Gilles Boccanera (2), qui promit en effet ses services et ses galères (îi). Mais l'outrecuidance de ce Génois, en hlessant la fierté castillane, servit notre cause; le l"juillet 1345, Alphonse XI et Philippe VI se promettaient un mutuel appui conti'e l'Angleterre ou contre les Maures (4).
Malgré son origine et ses relations familiales, l'amiral Louis d'Espagne n'avait point contribué au succès des né-
(i) Derby atterrit à Bayonuc le 5 juin 1344. Thomas Dagwortli ])assait en même temps en Bretagne avec 600 lioniines. (^Rotuli Parlament., t. II, p. 148. — Robert d'Avesbury, Hisloria Edwardi Ifl, p. 352. — Nicolas, A History of the Royal Navy, t. II, p. 83.)
(2) Que le roi de Castille avait incomplètement soldé. (Cronica del rey D. Alonso el Onceno, éd. D. Francesco Gerda y Rico. Madrid, 1787, in-4", t. I, p. 594. — Illustraciones de la casa de Niebla, par P.-R. Maldonado apud Mémorial historico espanol, t. IX, p. 383.)
(3) Edouard III députa ])rès de lui son négociateur habituel, Nicolino Fieschi. Lettres du 1" septembre 1344. (Rymer, t. II, 4' p., p. 167.)
(4) Arch. nat., JJ 81, p. 497.
472 HISTOIRE DE LA MARINE FRAiNÇAISE.
gociations. Préoccupé des îles mystérieuses qu'on venait de découvrir et qu'on appelait les îles Fortunées, il allait recevoir du pape, avec le sceptre et le diadème, le titre vain de Prince de la Fortu?ie (1).
Pierre Flotte, dit Floton de Revel, lui succéda comme amiral de la mer le 28 mars 1345 (2). Rien ne désignait le nouvel officier au choix du roi, sinon une petite croisière en Flandre où il servait en sous-ordre (3), et surtout la protection du chancelier Guillaume Flotte, son père; sa santé délicate (4) aurait même dû l'écarter d'un poste qui demande autant de vigueur physique que d'énergie. L'épreuve fut bientôt faite. Le 17 mai, Floton avait convoqué à Harfleur les Ijaillis du littoral à certaines fins » lesquelles nous ne voulons pas escripre, disait-il, et pour cause (5) » . Ces fins, on les devine quand on voit, trois semaines plus tard, partir une escadre (6). L'amiral n'en était pas le chef : on avait eu recours à un vieux loup de mer, Jean Marant, qui était venu prendre à Saint-Mandé les instructions verbales du roi (7).
Une foule d'escadres britanniques infestaient la mer et donnaient de chaudes alertes aux capitaines des côtes normandes (8). Edouard III passait le 5 juillet à l'Ecluse, Northampton débarquait en Bretagne, Glocester et Arundel
(1) Avignon, 28 novembre 1344. (Raymaldi, Annales ecclesiastici, t. VI, p. 361. — Faucon, Librairie dei papes d'Avignon, l. I, p. ix.)
(2) P. Anselme, Histoire génealogii/ue, t. VII, p. 752.
(3) En 1339. (Clairambault, vol. 48, p. 3585.)
(4) Quittance du 9 août 1344. (Pièces orig., vol. 2467, doss. Revcl,p.2.)
(5) Convocation du bailli de Caen. ("Pièces orig., vol. 2467, doss. Revel, p. 3.)
(6) KicoLAS, A History of the Royal JSavy, t. II, p. 85.
(7) Saint-Mandé, 6 juin. (Franc. 20437, fol. 58, publiée dans \g, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. LIV (1893), p. 208.) La date d'année n'y est pas; mais il est clair qu'il s'agit de cette expédition secrète de 1345.
(8) Le maréchal Rertran, de Honfleur jusqu'en Bretagne. Acte du 26 août 1345. (Pièces orig., vol. 521, doss. Briquebec, p. 2.) — Le capitaine d'Harcourt en pays de Caux et de Rouen. Acte du 23 juillet 1345. (Franc. 21406, p. 583.)
Cl) M I! A T X \V A r.
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LA MARINE AU Sn;(;E DE CALAIS. i73
revenaient de (Tuyenne. Ce furent ces derniers que Marant étrilla. " Tant fist-il, » à la tête de trois cents corsaires, qu'il enleva une nef chargée de richesses en massacrant soixante hommes du comte d'Arundel. Une autre escadre anglaise, chassée par la tempête dans les parages de Guernesey, laissa six nefs entre les mains de Marant, qui en égorgea, selon son hahitude, les équipages (l).
Nos corsaires défendaient les abords de Guernesey, que le vice-amiral Hélie occupait avec cinq cents hommes (2). Mais levir guerre d'extermination, loin de conjurer la foudre, en provoqua les éclats. L'armée anglaise du maréchal Renaud Cobham, conduite par le traître Godefroid de Harcourt, débarqua dans l'île. Le Château-Cornet résista trois jours : la belle défense du vice-amiral, qui justifia sa réputation de « moult bons chevaliers et preudons ^ , n'empêcha pas le massacre de la garnison et la prise de la forteresse (3). Le 28 août, Edouard III mandait à plusieurs patrons de nefs bayonnaises, qui avaient secondé l'attaque, de remettre la place au gardien des îles (4). L'amiral bayonnais Pierre de Vynam [Poyane?] continuait sa croisière dans l'archipel, lorsqu'un convoi passa en vue. A divers indices, l'amiral le reconnut pour ennemi . Les réponses embarrassées des maîtres confirmèrent ses soupçons : c'étaient des nefs his-
(i) Les Clironiques de Flandres, éd. de Sinet, t. III, p. 168, qui relatent le fait, prétendent à tort qu'Edouard III était à bord de la flotte. — Le 16 janvier 1340, Philippe VI donne cent livres tournois de rente à Pierre Crespin, de Leure, " pris et navré en moult de lieus, en son corps... en la derraine armée de la mer. " (Franr. 25698, p. 138.)
(2) Le 18 juillet 1343, Philippe VI fait donner trente livres à Adam Charles, sergent royal au château de Cornet, qui a perdu sa nef en venant chercher des vivres et des munitions en Cotentin. (Delisle, Actes normands, n° 164, p. 286.)
(3) Chroniques de Flandres, éd. de 8met, t. III, p. 168. — Dupont, Histoire du Cotentin, t. II, p. 312.
(4) Rymer, t. III, i'' p., p. 256 : Mandement à Bernard de Toulouse, Pierre Farges et autres patrons de la Katerine, la Dieu-garde, la Nave-Dieu, la Sainte-Marie, le Saint-Pierre.
't'i HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE.
pano-flamandcs chargées de vins à destination des côtes françaises; elles furent cernées et prises (l). L'archipel anglo-normand devenait le repaire des pirates anglais. Mais ce n'était rien à côté des conséquences qu'entraînait la })crte de ce poste avancé, du garde-corpa de la France. Par là, préludait l'invasion. La convocation à Porthsmouth de tous les navires britanniques, })Our le 15 février i;M() (2), ne laissait aucun doute sur les intentions de l'ennemi.
Philippe VI avait engagé, au cours de l'année 1345, toute sa petite marine de guerre, la division des galères commandée par Antoine D'Oria (3), et quelques Itarges; il tenait en réserve la coque le Jour-de-Pàques et une grande nef encore en construction à HarHeur, « de laquelle on disoit que oncques mais si belle n'avoit esté armée ne mise en mer (4). » C'était insuffisant pour couvrir nos côtes. Résolu d'organiser une bonne et grande armée en la mer, le roi adressa au seigneur de Monaco, Charles Grimaldi, une dépêche confidentielle que celui-ci promit « d'acomphr à l'aide de Dieu de tout son pouvoir (5) u . Au reçu de cette réponse, l'amiral Floton de Kevel partait pour Monaco et Nice (G). Grimaldi lui confirma par acte notarié la promesse
(1) Lettre clEdouarcl III annonrant aux éclievins de Gand, Bruges et Ypres que la capture, après enquête, a été trouvée de l)Onne prise. 28 juin 1346. (Varenbkrgh, Histoire des relations... entre le comté de Flandre et l' Angleterre au tnoyen âge, p. 444.)
(2) Nicolas, A Historj of the Boyal Navj, t. Il, p. 86.
(3j Paris, 22 janvier 1346, quittance valable pour le mois de mai précédent. (Franc. 21406, p. 234.) — En octobre 1345, Jean Malet, sire de Graville, guerroyait en mer pour Philippe VI. (Arcii. nat., X'*8848, cap. G, fol. 204.) En décembre 1345, la barge royale Saint-Lorens, maître Michiel Le Venier de Dieppe, va en mer sur l'ordre^ de Piobert Bertran, maréchal de France. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 74 v".)
(4) Grandes Chroniques de France, éd. P. Paris, t. V, p. 451.
(5) Monaco, 27 décembre 1345. La lettre de Grimaldi arriva à Paris le 11 janvier 1346.
(6) L'amiral, qui était encore à Paris le 2janvier (Pièces orig., vol. 2467, doss. Revel, p. 4), séjourna à Nice du 21 janvier au 2 mars, où M** Philippe Luillier, avocat du roi en la sénéchaussée de Beaucaire, vint le rejoindre. («Compte de Jean de L'Ospital, clerc des arbalestriers, pour l'armée de
LA MAIUM': Al SIKOE l)K CALAIS. /(--)
<|ue contenait, à mots couverts, sa lettre, d'à mener au service de la France trente-deux galères, une galiote et sept mille hommes environ (1).
Le 2;î mars 1340, Philippe de Valois aimonçait cette l»onne nouvelle aux baillis de la côte : « Ayons envoie querre une grant quantité de galées armées vei'S les parties de Jennes, et de Jennevois pour mettre en neifs; les quiex doivent bien briément estre es parties de Normendie et de IMcardie, et les attendons de jour en jour... Nostrc voulenté soit que les neifs des diz pais de Normendie et de Picardie soient garnies et armées tant des diz Jennevois comme d'autres avecques les dites galées, pour les conforter et aidier, et la dicte armée enforcier. » C'était dire de façon assez claire qu'il plaçait en première ligne les Levantins et (|ue. pour lui, les nefs nationales étaient aux galères ce que les milices communalesétaient à la chevalerie, un bourgeois à un homme d'armes. Le roi restait sous l'impression du désastre de l'Ecluse; un passage de sa lettre-patente laisse entendre qu'il songeait à nos défaites navales au moment même où il écrivait aux baillis ceci : si les armateurs refusaient d'appareiller, sous prétexte qu'il leur « est deu avicune chose pour cause de la restitution du navire, faciez leur en faire assignation sur les marchanz de nos forez (^) • • Et nous rescrlvez quantes neifs vous trouverez en chascun port, de quel grant, les noms de ceulz à qui elles sont et lestât où elles sont (3) " .
Nous ne possédons plus cette statistique maritime, qu il
mer sous ^. S. Mgr Floton de Rcvel, admirai de France, depuis mai 13V6 jusqu'au 31 octobre « , abre'îgé publié par Jal, Archéol. navale, t. II, p. 338.) (11 Mémorial B île la Gbambre des comptes, aux" Archives nationales, P 22k, fol. 163.
(2) Telle est la nature du fragment du ms. franc. 25998, fol. 462, puldié par M. Delisle, Actea normands, p. 334. La « Despence et mise de la recepte ci-dessus aux personnes qui s'ensuivent » est un rôle d'indemnités aux armateurs.
(3) Franc. 20410. p. 28, original.
.i7(i HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE.
eût été curieux de comparer à un recensement semblable opéré l'année suivante en Angleterre. Elle comprenait sans nul doute plusieurs centaines de bâtiments, puisque les petits ports du Gotentin et du Bessin n'armèrent pas moins de cent onze vaisseaux. Ce qui prouve, contrairement aux assertions de tous les historiens (I), que les sages libéralités de Philippe VI avaient porté leurs fruits et qu'en quelques années notre marine s'était complètement relevée.
Les nefs devaient être appareillées à Pâques; le Kî avril (2), les marins furent à leur poste ; mais ils n'avaient ni chef ni compagnies de débarquement, l'arrière-ban de Normandie guerroyant en Guyenne. Il fallut attendre l'escadre monégasque. Attendre! au moment où nos espions signalaient l'imminent départ de la flotte anglaise! Et cela pendant quatre mois! Les pillards du Levant allaient arriver trop tard. L'invasion de la France, deux désastres, des milliers de victimes, la prolongation indéfinie de la guerre : voilà quelles furent les conséquences incalculables de leur lenteur. Lenteur et trahison ici vont de pair.
Les équipages de Grimaldl, au moment d'entrer en campagne, avalent passé une revue dans le jardin des " frères carmenistrcs jNostre-Dame » à Nice, le 8 mars (3). Poursuivie par le gibelin Simone Vignoso et par vingt-neuf galères génoises, la division se réfugia à Marseille (-4). Un délégué de l'amiral, Jean Le Meingre, dit Boucicaut, parvint à la dégager en intervenant auprès du doge (5). Mais Grimaldi se laisse entraîner à Majorque par l'ex-roi Jacques
(1) M. Dufouriiiantelle s'en fait l'écho dans sa Marine militnirc uu commeiu-cment de la guerre de Cent ans, apurl le Spectateur militaire (1878), p. 5y2.
(2) Jour de Pâques.
(3) Compte de Jean de L'Ospital. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 67 v".} ('4) Canale, Nuova storia di Genova, t. IV, p. 9.
(5) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 67. — Jal, Archéol. navale, t. II, p. 340.
LA MAHIMÎ Ai: SIEGE DE CALAIS. 47-
dc Montpellier. 8cs bravaches, si peu fiers en face de lescadre ennemie, ne reculent pas devant l'attaque d'un navire marchand, qu'ils volent et dont ils vont rançonner le patron à Montpellier (1). Le reste de la campagne fut à lavenant. Le 5 juillet, Grimaldi n'avait pas dépassé a la contrée de Calcas " , sans doute Cascaes à reml)ouchurc du Tago. Le 19, il touchait à la Rochelle, où l'attendait depuis plus d'iui mois l'amiral. Au lieu de marcher à grande allure, il s'attardait à commettre des ravages, « tant de larrccin comme de roberies, » dans les îles de Hé, d'Ouessant et le long des côtes bretonnes. Il n'entra dans la Seine qu'à la mi-août (:2).
Les Anglais étaient en France. Détachant en Flandre les u dix-huit barges et autres nés » de Jean Hastings (3), Edouard III avait pris la mer avec la flotte de Portsmouth, un millier de vuilcs('i) et trente-deux mille combattants (5). Jusqu'au dernier moment, il laissa ignorer le but de 1 expédition, ou, du moins, il défendit de laisser partir aucun vaisseau, de peur que les ennemis n'eussent connaissance
(i) Pierre, roi d'Aragon, clans une lettre adressée au due de ÛNoniiandie, Jean, relate la prise du navire de lîcrnard Sa Forcea : il demande 1 annulation de l'obligation de 1,500 Horins que Bernard a di'i souscrire, la restitution des marchandises valant 3,250 florins d'or et une enquête sur les auteurs de la piraterie. Poblet, 13 juillet 1346. (Arch. de Barcelone, reg. 1410, fol. 99, publié par Lecov de La Marche, les Eclations politiques de la France avec le royaume de Majorque, t. II, p. 354, doc. LXXXVIII.)
(2) Compte de Jean de L'Ospital. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 45 v", 46, 63 v", 67.) — Le 20 août, Grimaldi touchait ses gages à Bouen. (Clairambault, reg. 55, p. 4203.)
(3) 16 juillet. (J.->I. BiCHARD, Compte de l^ierrede Ham, dernier bailli de Calais (1346-1347), apud Mémoires delà commission départementale des monuments historiques du Pas-de-Calais, t. I, p. 245. — Yii.laxi, Historié Jlorentine, apud MuRATORi, t. XIII, col. 946.)
(4) 600 voiles selon Viliani; 1,000 d'après Avesbury, le mieux informé des chroniqueurs [Ilistoria Edwardi III, p. 357); 1,200 grosses nefs, suivant les Grandes Chroniques de France (éd. P. Paris, t. V, p. 4ol) ; 1,600, à en croire Knigutox. [Chronico^i, t. II, p. 33.)
(5) 4,000 hommes d'armes, 10,000 archers anglais, 12,000 fantassins gallois, 6,000 coutiliers irlandais.
/mS lIISTOIIiE DE LA MAlilMi FRANÇAISE.
de ses secrets (1). Le II juillet, il quittait l'île de Wiglit; le lendemain, il abordait à Saint- Waast la Houj^^ue (2). Ainsi s'évanouit la légende si connue qui laissait croire que la descente n'était pas préméditée sur ce point. Les ennemis voguaient, dit-on, vers la Guyenu(\ quand un coup de vent les rejeta sur les côtes de Cornwall. Le traître Godefroid de Harcourt aurait alors conseillé d'atterrir dans la plantul'cuse Normandie (3).
Le traître vit se dresser devant lui son ennemi héréditaire, qu'il avait dépossédé de Guernesey : le maréchal liertran n'avait que trois cents hommes en tout; lui trentième, il osa néanmoins disputer le rivage (i). Au havre de la Hougue dormaient huit vaisseau.vaccastillés de l'avant et de l'arrière, et trois autres bâtiments; ils furent incendiés. Barfleur se rendit sans coup férir, ce qui n'empêcha pas les ennemis de livrer aux flammes neuf vaisseaux, deuxcrayers, tous les bateaux et plusieurs quartiers de la ville, et d'emmener prisonniers dans leurs nefs les hommes en état de porter les armes. Les pillards trouvèrent dans la ville une telle abondance d'or, d'argent et de jovaux u que gardions n'avoient cure de drap fourré de vair, ne de couvertures, ne de telles coses (5) » . Le château de Cherbourg résista, sans pouvoir protéger la belle abbaye voisine et les navires du port. Ce fut une escadre détachée qui opéra tous ces ravages, du 12 au 18 juillet, pendant le débarquement des troupes. Tandis que les transports retournaient en Angleterre, les deux cents vaisseaux du comte deHuntingdon restèrent pour appuyer les deux corps d'armée qui longeaient les côtes du Cotentin. Ils vinrent s'embosser dans la Fosse-
(1) 10 juillet. (Rymer, t. II, 4« p., p. 202.)
(2) ^Nicolas, A History of the Royal Savy, t. II, p. 88, note a, relève les contradictions de Froissart.
(3) Froissart, éd. Luce, t. III, p. 131.
(4) Chronique finissant en 1346. (Franc. 20363, fol. Clxxv V.)
(5) Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 388.
T-A MAI! I.NK. AU SIÈGE DE CALAIS. /i7<l
(Ic-CoUeville , près de Cacn , après avoir délruit, de la Roche-de-Maizy à Ouistrcham, soixante et un vaisseaux de guerre et vingt-trois crayers , sans compter une foule de barques.
Caen était le lieu de ralliement fixé par Edouard, qui arrivait avec le troisième corps par Garentaii et Saint-Lô (1).
Par une lourde faute de stratégie, je dirai plus, par une complète absence de logique, le connétable de France choisit, pour attaquer l'armée anglaise, le moment où elle achevait sa concentration, Raoul d'Eu n'avait que seize cents hommes d'armes, arrivés bride abattue de Guyenne, et la milice communale de Gaen. Sa lutte fut honorable, et les bourgeois défendirent avec acharnement leurs murailles. Mais les uns et les autres payèrent leur téméraire audace de leur liberté : Ijattus et faits prisonniers, ils furent aussitôt expédiés en Angleterre sur l'escadre de Huntingdon. Des monceaux de richesses pillées à Caen, un exemplaire du fameux projet de conquête que le vainqueur trouva aux archives municipales, prirent le même chemin et attisèrent contre nous les convoitises ou la haine de l'ennemi (2). En chevauchant vers Gaen, Raoul d'Eu avait forcé une consigne dont sa défaite montra la sagesse. Il avait abandonné une ligne de défense naturelle, la Seine, que le roi l'avait chargé de renforcer, en rassemblant à Harfleur les gens d'armes et les vaisseaux disponibles (3).
Les galères génoises (4), embossées également à l'embouchure du fleuve, formèrent pont entre les deux rives, entre
(1) Lettre de Michel de Nortlil)urgh, dans Avesbury, HistoriaEdwavdi III, p. 357. — Nicolas, A History of the Royal Navy, t. II, p. 91 : lettre d'Edouard III, datée de Gaen, 30 juillet, évaluant la perte des ports français de Barfleur à la Fosse-dc-Colleville à plus de 100 vaisseaux.
(2) Avesbury, Historia Edivardi III, p. 364. — Froissart, éd. Lucc, t. III, p. XXXIX, p. 147.
(3) Franc. 20363, fol. cr.xxv : Chronique française s'arrêtant à l'an 1346.
(4) La flotte anglaise s'était formée en bataille pour les recevoir. (Nicolas, ouv. cité, t. II, p. 92,1
les troupes du comte Louis d'Harcourt (1) et celles du bailli de Caux (2). Edouard III jufjea imprudent de heurter les fortes garnisons de la Gueule de Seine; il fit un coude par Evreux, Vernon, Poissy et profila d'une maladresse de son royal adversaire pour franchir la Seine. Philippe VI manda aussitôt les équipages des galères génoises qui furent désarmées à Piouen (Ji) ; il rassembla d'autres troupes et se jeta ù la poursuite des Anglais. Avec soixante-quatorze mille iiommes, il se fit écraser le 20 aoîit à la bataille de Crécy.
Directement menacée par larméo victorieuse, Abbeville organisa une compagnie de bourgeois, vêtus comme uniforme u d'unes robes et d'un paremens » . On ne peut admettre le jugement de Froissart sur ces gens des communautés, qui, dit-il, fondent dans une mêlée comme la neige au soleil. Les bourgeois de Caen s'étaient héroïquement Ijattus, derrière leurs remparts, il est vrai ; les gens d'Abbevillc jurèrent de se faire " découper pièce à pièce » plutôt que d'ouvrir au roi d'Angleterre (4) ; les Boulonnais, dirigés par le vice-amiral Firmin d'Aust (5), repoussèrent une première attaque des troupes de terre et une seconde de quatre
(1) A Honfleur avec 1,000 arbalétriers et les gens d'armes de Rouen. 17 août. (Franc. 21406, p. 188.)
(2) A Harfleur, le bailli de Caux, Jean de Chaponval, lieutenant de l'amiral ; à Leure, Jean de Turj^oville. 26 juin. (Clairambault, reg. 107, p. 8329.)
(3) jNouv. acq. franc. 9241, fol. 46, 63 v", etc. — Le 12 août, Jean de Chaponval commet « plusieurs personnes » à la " garde et seurté de la ville de Harefleu et du navire » . (Clairambault, reg. 29, p. 2121.) — Parmi les patrons génois, il v avait neuf Griuialdi : Carlo, Pierino, Visconti, Richiere, Christiano, Ricardo, Nicoloso, Ambrogio et Aymone; quatre Maloisel : Manfredo, Antonio, Giuda et Carlotto ; Pictro Rarbavera, Giovanni Du Piège, Antonio di Negro, Oberto Uso di Mare, Agostino Lercari, Perieval Lomellino, etc.
(4) Ils 11 amassent mieulx à estre découppéz jiièco à pièce que le roy d'Engleterre fust entré en leur dicte ville ». (Ribl. nat., collection de Picardie, vol. 298, fol. 159.)
(5) Improvisé vice-amiral le 28 août en face de l'ennemi, il avait avec lui quatre écuyers. (Jal, Archéol. navale, t. II, p. 338.)
I,A MAlilNK AIT SIKGK DK CAF.AIS 481
cents nefs anglaises, qui avaient débarqué quinze mille hommes dans la nuit du 4 septembre (1) ; un siège mémorable enfin allait rendre à jamais célèbres les bourgeois de Calais.
Edouard III, rentre en communication avec sa flotte, suivait la côte par Etaples, Saint-Josse-sur-Mer etWissant; il parut le 3 septembre devant Calais. La profondeur des fossés, balayés sans cesse par le flux, empêchait l'assaut. Il fallut se résigner au blocus, à un blocus long et rigoureu.\. Edouard en prit son parti ; il éleva un camp retranché en forme de ville, aux maisons de bois et aux toits de chaume, Villeneuve-la-Hardie, que les cités d'outro-mor furent chargées de ravitailler (2).
Les débuts furent durs pour les assiégeants. Le 17 septembre, Edouard assistait, impuissant et furieux, à la capture des vingt-cinq vaisseaux du blocus, que Grimaldi, à la tête de ses galères (3) et de plusieurs barges françaises, enlevait à Tabordage.
Les galères désarmèrent très tôt (i), selon le vieil usage
(1) Cfi/onirjue.'! de Flandres, t. II, p. 263, Cluoiiitjue de Gilles le Muisis. — De Bréqcigny, Mémoires pour servir à l'histoire de Calais, dans les Mémoires de t' Académie des inscriptions et belles-lettres, t. I; p. 597.
(2) Mandement du 6 septembre. (Rymer^ t. Il, 4" p., p. 205.)
(3j Gilles le Muisis dit à tort trente-deux nefs. {^Chroniques de Flandres, t. II, p. 264.) — Grimaldi, sur l'ordre de Philippe VI, avait réarmé le 26 août, le jour même de la défaite de Crécy, et, le il septembre, il était avec sa division à Dieppe. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 46.) — Nous allons suivre mois par mois, grâce à divers rôles de paiements, les efforts de nos marins pour dégager la place. Le Compte du dernier bailli de Calais. Pierre de Ham, nous renseignait seulement sur les défenseurs enfermés dans Calais. Le Journal du Trésor donnait quelques noms et quelques dates. Mais un registre comptable, réceniment découvert et acquis par la Bibliothèque nationale, est autrement précieux : il donne en détail les armements faits par chaque port pour secourir Calais. A défaut du « Compte de Calais » , aujourd hui perdu, il permet de reconstituer ce drame de onze mois. C'est le Compte du clerc des arbalétriers, Jean de L'Ospital, chargé de payer les transports de vivres. J'ai déjà cité le fragment publié par Jal. (^Archc'ol. navale, t. II, p. 338.) Le compte original est dans le ins. des Nouv. acq. franc. 9241.
(4) Les trente galères et deux lins, achetés aux Génois (fol. 70), furent
',82 IHSTOlliK l)K LA M A lî I NK FR A IN ÇAl SK.
latin (|iil lixait leur liivcrna^e à mars. Fmi rabsenee de celle croisière nrolectrice, les maîtres de nefs se dérobèrent au transport des vivres qu'on expédiait aux assiégés. L'amiral en fil emprisonner neuf par le maire d'Abl^eville (1). Mais telle est la contagion de la peur que les marins et les arbalétriers refusèrent à leur tour d'embarquer; il fallut, à plusieurs reprises, les envoyer « (juerre en leurs maisons " par les sergents de ville (2). Usant d'un autre stimulant, l'amiral fit publier partout qu'une récompense serait accordée à " quiconque rafraîchirait de vivres la ville de Calais " . L'espoir d'une " bonne rente à vie ou à perpétuité ou d'autres dons (3)" décida Colin Hardy, de Leure, à s'exposer à un a .grant et évident péril de mort " . Sans autre équipage que cinquante hommes, il introduisit dans la place cinq nefs chargées de vivres, puis six autres. De son côté, l'armateur Guillaume Dauvelle tentait la traversée avec onze petits bâtiments et soixante-dix-sept matelots ; une partie de la flottille fut jetée à la côte, le reste passa. Ces braves étaient l'objet des plus délicates attentions. Dauvelle ayant oublié de payer son écot à certain hôtelier de Saint- Valéry, le ïi'ésor solda la dépense (4).
Les 18 et 19 novembre, Bernard Le Guièvre allait de port en port presser le départ de plusieurs navires, la Notre-Dame de Boulogne, rEsliirgeon de Wissant, la nef de Geoffroy Collard, dit Frédégaire.
désarmés et conservés à Abbeville du 11 novembre 1346 au 9 mai 1347 sous la garde de Thomas Peurel, prêtre, et sous le {{ouverncmeut de Guillebert Poolin. (Fol. 62 v" du iiis. \ouv. aiq. franc. 9241.)
(1) Saint-Valery, 24 octobre. (Bibl. nat., collection Moreau, vol. 231, fol. 34. Analysée par Cocheris, Notices et extraits des documents maniiscrits relatifs à l'hisloire de Picardie. Paris, 1854, in-S", t. I, p. 59.)
(2) Nouv. acfj. franc. 9241, fol. 69.
(3) Pièces orig., vol. 2467, doss. Revel, pièces 5 et 6. — Colin Hardy commandait, à la bataille de l'Ecluse, la Notre-Dame de Saint-Sari ni en. (Pièces orig., vol. 1481, doss. Hardy, pièce 8.)
(4) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 67. Le paiement est du 19 novembre 1346.
I, V \) Mil Ni: AI SIK(;i': ni'. CALAIS. '.Sfl
La mer élult restée pratieahle tout l'autoniiie. Mais l'ennemi étant revenu en force au mois de décembre (1), une galère et deux harjjots agiles (2) eurent mission de le surveiller et de défendre la rade de Calais.
Janvier s'écoula. La mer devenait dure et trop peu maniable pour tenter le passage à travers l'escadre du comte de Kent. Edouard III, profitant de notre inaction force'e, compléta ses lignes d'investissement. Le recensement des deux (lottes du nord et du sud, exécuté par tous les ports britaiini<jues dans la seconde quinzaine de février (3), n'eut d'autre but que de savoir (juelles forces pourraient être mobilisées. Il atteignit le total formidable de sept cent trenlesept navires (4) ; Edouard III le mit en coupe réglée pour relever successivement les escadres du blocus.
L'accès de Calais devint d'une difficulté inouïe. Ce fut, à plusieurs siècles de distance, la répétition du siège d'Alésia; la ténacité anglaise autant que la discipline romaine allait briser nos impétueux élans. Du monis, l'béroïque défense de Jean de Vienne, éveillant au fond des C(eurs un sentiment nouveau, le patriotisme national, transforma les plus tièdes en héros. Cette action se fit sentir bien au delà des murs de Calais ; mais l'histoire jusqu ici oul)liait de joindre aux défenseurs de la place ceux qui risquèrent dix fois leur vie pour leur apporter du pain; du pain, c'est-à-dire du blé, des
(1) Le 20 décembre. (Rymer, t. II, 4'= p., p. 207.)
(2) C'était une galère d'Ahheville, le bargot ou barjot royal Saint-Georges de Leure, maître Colin Hardi, 45 hommes d'équipage, et le bargot Saint- Firmin d'Abbeville, maître Michel de Boulogne, armés les 10 et 14 décembre. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 72 v°, 75.)
(3) Sur un ordre d'Edouard III, en date du 15 février 1347. (Rymer, t. III, 1- p., p. 5.)
(4) Pour quatre-vingt-trois ports : la flotte du Sud comprenait 468 vaisseaux, 9,844 mariniers de manœuvre; parmi les vaisseaux, figurait mie division royale de 25 bâtiments. La flotte du nord de la Tamise s'élevait à 214 vaisseaux, 5,513 mariniers; les navires étrangers arrêtés dans les ports étaient au nombre de 38 avec 805 mariniers. ^Ghampollion-Figeac, Lettres de rois, reines, etc. (^Documents inédits), t. II, p. 92.)
/i8i IIISTOIliK l)K l,.\ MAlilNK F 11 A N C AI S F,.
fèves, des pois, de l'ail et des oignons, maigres condiments du hareng salé qui soutuiL durant le carême la garnison de la bonne ville (1). A partir du mois de février lrV47, on note dans tous les ports de la Manche à l'est de la Seine une animation fébrile. Des « vitaillers" de petite taille, manœuvres par huit ou dix hommes, embarquent des munitions ; des vaisseaux d'escorte arment en guerrre, et des flottilles, sorties de toutes les rivières qui peuvent abriter vui convoi, de la Bresle, de la Somme, de l'Authic, de la Canche, de la Liane, tentent, à plusieurs reprises, de pénétrer dans la place.
Vers la fin de février, le hruit se répandit (pie le roi d'Angleterre s'était (i deslogiés don siège n . Un nouvel assaut contre Calais, en montrant combien le bruit était faux, augmenta l'anxiété des populations. " Li roys noz souverains sires, ce nous semble, met très petite aide ctrésistement(!2)i) aux efforts de l'ennemi, écrivaient les échevins de Saint- Omer à leurs collègues d'Ari'as. Pour répondre à ces reproches, Philippe VI confia ses derniers vaisseaux au peloton de braves échappé au désastre de l'Ecluse. Le sergent d'armes Colin Hélie, maître du Sainl-Espint; Colin Hardi, maître du bargot Saint-Georges ; Guillaume de La Hogue, maître de la nef Sainte-Marie-de-Morticle ^ dite la Testière, partagèrent, durant le siège, les mêmes destinées. Trois fois ils durent changer de navire et retournèrent ensemble contre l'ennemi. Le reste de la division royale de Leure était formé des barges Saint-Martin, maître Adenet Berengier ; Saint-Andrieu, maître Jean Houe; Sainte-Croix^ maître Robin de La Hogue, et de la nef Sainte-Marie, dite la Gonherde, maître Pierre de Préaux. Avec les nefs du Dieppois
(1) Cliargement rie plusieurs grandes nefs à Saint-Valciy, 21 février 1347. {Bulletin de la Société académique de Boulo(jne-sur-Mer, t. IV^ (1885-1890^., in-8% p. 368.)
(2) 27 février 1347. (l'ublié par M. Guksnon, Bulletin historiijuc du Comité des travaux historiques, année 1897, p. 237-241.)
Matthieu Quiefdeville, en armement à Leure, c'était un effectif de neuf vaisseaux et de neuf cent trente hommes d'équipage (1), sans aucun commandant en chef; et cela vaut mieux ainsi, que nous puissions partager entre tous la gloire d'une belle campagne.
L'escadre stoppa devant Dieppe ; on apercevait dans le port quatre nefs et une barge que seize bateaux essayaient de touer en mer. Le lieutenant d'amirauté François Caletot y avait déposé une telle cargaison de vivres ou le reflux était si faible que les remorqueurs patinaient sur place sans avancer. Ce voyant, par centaines, des femmes (!2) entrèrent dans l'eau, s'attelèrent aux câbles; et le Ll mars, les bâtiments mis à flot ralliaient l'escadre.
Une mer démontée fracasse l'un des bâtiments dans la Fosse-de-Gayeux et jette trente cadavres à la côte. Le vide est aussitôt comblé par six nefs d'armée que le vice-amiral Firmin d'Aust a rassemblées à l'embouchure de la Somme. 270 arbalétriers, venus d'rVbbeville pour aider dans sa rude tâche la garnison de Calais (3), l'achèteront de leur sang le court moment de défaillance de leurs compatriotes (i).
Un des vaisseaux qui les portent, le Saint-Jacques d'AI)beville (5), a pour mailre et seigneur un Régulus français indignement méconnu, Enguerrand Ringois, dont vous lirez plus tard la mort sublime.
Pour des âmes de cette trempe, rhéroismc. Dieu merci! a d'autres mobiles que l'argent, et, parmi eux, la gloire,
(1) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 72 v", 73. La Testièrc avait 178 lioiiimes d'équipage, la Goubcrde 112, le Sainl-Georijes 45, les autres barfjes 100 houiines.
(2) 338 femmes. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 63.)
(3) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 75, 76.
(4) En retour, Philippe VI accorde aux Abbevillois l'exemplion de l'arrière-ban. Juillet 1347. (CocHEnis, Notices et extraits des docuiiientf: manuacrils relatifs à l'histoire de la Picardie^ t. I, p. 59.)
(5) Le Saint-Jaccjues avait 100 hommes d'équipage. (Nouv. acq. fianc. 9241, fol. 75.)
cette gloire des vikings que chantaient les scaldes Scandinaves. Ici, les scaldes, c'étaient les ménestrels de la division Grimaldi (l). L'un, Hugues ou Huon de Villeneuve, personnage énigmatique, auteur ou jongleur, trouvère ou rhapsode du Benaut-de-Montauban (2), put approprier aux circonstances le siège de Montauhan où Menant tint si longtemps en échec le grand empereur Gharlemagne. Une forte gratification que les ménestrels reçurent le 11 mars réchauffa leur enthousiasme; et, sur toute cette flotte de braves, un souffle d'épopée glissa.
Au.x avant-postes, à Boulogne, attendait Jean Marant, marin du roi, maître de la Sainte-Marie : Mestnel et lui avaient, durant tout l'hiver, ravitaillé les assiégés " en larrecin et par eulz hardiement enventurer (3) » . Un de leurs matelots, un assassin, s'était réhabilité jusqu'à mériter du roi un certificat de bons et loyaux services (4). Marant avait derrière lui Jean Baalart le Jeune, maître de la barge Sainl-Jean; llaoul Le Grenu, ilu Saint-Pierre ; iQ^n Cachemarée au surnom significatif, les frères Glay et JouenPach, maîtres de l'Esturgeon et du Saint-James de Wissant, ettous les hôtes de la taverne du Pot-d'Êtain, où les marins de la région touchaient leur prêt (5).
Les corsaires calaisiens Fleur Fleurin, du Saint-Chris-
(1~! Giiillaiinie Dinisse un d'Ivissc \Iviça , Hugues île Villeneuve, Guillaume de Castelianne et Guillot Dalons. (Fiant;. 25697, pièce 139.)
(2) Jfùloire littéraire de la France, t. XVIII, p. 721. — Romania^ t. IV, p. 471. Toutef(jis, notre luénestrel ne pourrait être le Huon de Villeneuve du Reliant, si le vers intercalé dans le Rcnaut, « Huon de Villenfieuve l'a niolt eslroit gardée, » se trouvait dans un manuscrit antérieur au xiv*^ siècle. Dans notre hypothèse, Huon ne serait que jongleur, et non trouvère.
(3) Froissart, éd. Luce, t. IV, p. 30.
■^ (4) Rendus « en la mer en la compagnie de Marant, nostre marinier » . Lettre de rémission accordée à Perrinet Le Scot, décembre 1346. (Arch. nat., J.T 76, cap. 71.)
(5) Tous ces bâtiments avaient de 60 à 80 hommes d'équipage. (Nouv. a.^j. franc. 1)241. fol. 62. 69.)
lovhe, et Pierre Golant, du Fluin (1), prirent la tête de colonne; et 1 on alla de l'avant, malgré les renseignements terrifiants qu'un éclaireur rapportait le (> avril sur « la convine 1) de l'ennemi (2). 1:20 vaisseaux et neuf mille six cents hommes venaient d'entrer en croisière, sous le commandement des amiraux Suffolk et Arundel (3). A l'entrée du chenal de Calais, «sur le sablon," on apercevait un château fort en l)oi8, dont les matériaux avaient été tirés de la futaie de Boulogne (4). Le risban, comme on appelle ces terrepleins garnis de canons qui battent l'entrée d'un port, le risban d'Edouard III était abondamment pourvu de bombardes, despringales et de puissants arcs à tour servis par une garnison de deux cent quarante hommes. Ce fut, au témoignage de Froissart, 1' u ordenance » qui causa le plus de mal aux Calaisiens « et qui plus tos les fist afamer (5) n
D'un prodigieux effort, nos trente vaisseaux forcèrent l'entrée de la rade sous le feu de la flotte, du risl)an et du camp ennemi. Un dernier obstacle faillit les arrêter. Edouard III avait obstrué le chenal, en y coulant une ou plusieurs nefs ((>). L'un tirant l'autre, les navires d'escorte passèrent. Leur convoi entra indemne. Ce fut le dernier (7). Surpris de cet échec qu'il devait à sa pénurie de navires rapides, Edouard III donnait ordre, le 13 avril, à des Génois
{!) ]Nuuv. acq. franc. 1)2 VI, lui. 02, 77. (2) IbiiL, Fol. 65.
'(i) Le 2 avril, elle devait se trouver eu partance à Sandwich. (NiCOLAS, A History of the Royal Navy, t. II, p. 95.)
(4) Une vue de Calais existe dans le uis. 636 de la Bodléienne à Oxford» MIS. du XV' siècle.
(5) Froissart, éd. Luce, t. IV, p. 4S.
(6) '< En récompensation d'une nef à Piers Foulk de Winclielse que nous avons fait foundrer par certaine cause en port de Caleys, » l',douard III donne audit Foulk la Michiel de Fowey, saisie par « Philippot de Whitton, naj;uères lieutenant nostre adiniraill..., pour robberie faite à la mer », 18 février 1347. {Reco?d Office, Privy seuls, 21 Edward, t. III, p. 317, n" 18113.)
7 Vers le début d aviil. i^RMCUTO.N, Chrunicun, t. II, p. 46. — De lévrifr à avril, 52 vitailliers furent charjjé» à destination de Calais. La plu-
'*^'"' HISÏ(HI!E ])K La MAlilM<; FliANCAlSE.
(1 aller noliscr douze fjalères clans leur pairie (l). En attendant, les vaisseaux du comte de Warwick, renforcés au mois de mai par l'escadre d'Henri de Lancastre, resserraient l'orbe de leur croisière (2),
Les commandants du convoi français avaient été témoins de l'horrible famine qui sévissait dans la place et de la mortalité effrayante des assiégés. A peine de retour, ils sautèrent à bord de nouveaux bâtiments de guerre, afin d'escorter de nouveaux transports Hélie, Hardi et La Hogue montèreni sur trois des cinq galères armées à Abbeville ; Ringois ramenait au combat le Sainl-Jacques^ Bernard Le Guièvre et Jean Coulomb restaient à la tête de trois grosses nefs espagnoles (:5) montées par les marins de Saint-Valery et du Crotoy. Remué jusqu'au fond de l'âme par les souffrances des assiégés, tel marchand d'Isigny s'était montré « bien obéissant à l)ailler de ses l)iens au liesoing » ; d'autres livrèrent à crédit leurs marchandises (4). En mai, le convoi partit. Traverser les lignes anglaises semblait fou ; nos marins eurent cette folie sublime; ils échouèrent, et vingt petits l)atimcnts restèrent aux mains du duc de Lancastre (5).
Mais l'amiral, que faisait-il donc? On ne le voyait pas à la tête de nos escadrilles. Et le peuple, énervé par l'insuccès, pris d'une anxiété poignante pour les malheureux affamés, 1 accusait d'un crime hideux, la prévarication, le vol ((>).
Non, Floton de Revel ni les siens n'étaient coupables.
|i.ul, CM cliarjjeiiiciU le 18 mais à Saint- N'alciy, lirciil partie tlii {jrand convoi. ^iNoiiv. acq. frani;. 9241, fol. 77 v", 78.)
(1) Les envoyés étaient Antoine Uso ili marc, (liiillauine et Antoine Fieschi. Ils traitèrent à Gènes le 5 juillet. (Rymki!, t. III, 1"^ p., p. 10.)
1^2) KsiGiiTON, Cluonicon, t. II, p. 47.
(3) Nouv. ai;c[. franc. 9241, fol. 72 v°, 74 v», 75. Les [jalères étaieni éfjuipées de 130 hommes, les nef.s espajjnoles de 120, le Snint-Jucf/ucs de 100.
(4) Mai 1347. (l'ièces orig., vol. 996, doss. 22471, pièces 2 et 3. — Les Journaux du Trésor de Philippe de Valois, imprimés par M. Viard dans la Collection des Document inédits {sous presse), n" 1975.)
(5) Knightos, Chronicon, t. II, p. 48.
(6) Guillaume de JNangis, éd. Guérand, i. Il, p. 205.
LA :MAliINK AU SIEGE DE CALAIS. 489
Mais la fatalité qui s'attache aux vaincus leur enlève tout prestige et, au moment décisif, tout appui. La Castillc, engagée par le traité d alliance à nous secourir, nous avait dépéché son amiral pour fixer les conditions où elle enverrait sa flotte.
Boccanera vint à Paris, encaissa une pension à titre de conseiller royal (1), prêta serment de fidélité et promit de cinquante à deux cents vaisseaux de guerre et de cinq à vingt mille marins. Déplus, il stipulait l'entretien, aux frais du Trésor, de deux galères et quatre lins de Grimaldi pour le gouvernement de ses voiliers : curieux exemple, n'est-il pas vrai, de cette sorte de syndicat international que formaient les armateurs génois. La convention avait été signée le 25 janvier 13-47 (2); des mois s écoulèrent; l'ancien ami des Anglais ne parut pas.
Tous CCS Génois se valaient. On confiait à l'un d'entre eux la conduite d'un nouveau convoi. Impérial D'Oria arbora le " grand baicen des armes de France fait en guise d'estendart (3) » en tête des galères que commandaient ses parents Kenaud, Raymondin et Pascalin D'Oria (4) et les Français Hélie, Hardy, La Hogue (5). Il devait profiter, pour pénétrer dans la place, du momentoùles troupes de Saint-Omer, conduites par le prieur d'Aquitaine, le duc d'Athènes et le comte d'Armagnac, occuperaient l'ennemi (6).
Le 25 juin, ses dix galères sortaient du Crotoy avec trcnte-
(1) 11 janvier 1347. (Aitli. nat., .1 602, p. 46.)
(2) La France paierait une solde mensuelle de 600 florins par navire : (juant au licenciement de la flotte, les deux amiraux se réservaient d'en fixer de concert la date. (Arcli. nat., J 602, p. 47.)
(3) Franc. 21406, p. 303.
(4) Armées le 9 juin à Abbeville. (Franc. 21406, p. 29i, 235, 303.)
(5) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 73, 76. Les {;alères avaient 200 hommes : Matthieu Quiefdeville, avec ses deux bâtiments; Jean Coulomb, avec un bateau armé de 20 hommes, et Simon CrouUe, avec une nef d'Espajrne armée au Crotoy, faisaient partie de l'escadre
(6; Franc. 20363, fol. oim^Hu, v".
i 90 1 1 1 S 1 ( ) 1 11 li DE LA MARI l\ !•: F K A IN Ç A 1 S K .
quatre transports, quand une forêt de mâts surgit à l'horizou. Vers neul" heures, lèvent qui soufflait de Touest avait sauté à l'est; il amenait les amiraux anglais et lords Morley, Talbot, Bradestone, qui venaient fouiller nos ports à la tête de quatre-vingts vaisseaux (1). Nos voiliers d'arrière-garde jettent aussitôt leurs munitions à la mer pour regagner plus vite le Grotoy; une flûte et douze transports de l'avantgarde n'ont plus cette ressource; « fortement pursuiz, » ils essayent de s'échouer; leurs équipages, sautant par-dessus l)ord, se « néièrent si purement que une soûle persone ne remient en vie » . Quant aux galères, elles s'étaient dérobées en haute mer, sans risquer la bataille. Fait surprenant, les vainqueurs n'osèrent point poursuivre leur avantage en remontant la Somme; la haute mer portant alors jusqu'au Pont-de-Remy, l'attaque leur eût été facile.
Après le départ des Anglais, les Génois ne quittaient plus les eaux du Grotoy où ils s'étaient affalés. Le 30 juin, on leur envoya de Saint- Valéry une forte sommepour leur donner du cœur. Ils reculèrent sur Gayeux. On les pressa d'aller de l'avant. Ils reculèrent à Ault-sur-la-Mer. Le vice-amiral Firmin d'Aust arriva le 5 juillet, pour arrêter les déserteurs et II faire recuillir les genz à force n : il passa en revue les équipages de six galères qu'Antoine D'Oria reçut ordre de conduire en Bretagne (2). Du lit de douleur où le clouaient les blessures reçues au coiiil)at de la Koche-Derrien le ^20 juin, notre allié Gharles de Blois, en détresse, prisonnier des Anglais et laissé nu dans un cellier, réclamait des secours. Peu après, l'escadre génoise était signalée au Ghef de Gaux (3), faisant route vers l'ouest. Un mardi d'août, elle
(1) Lettre d un Anglais à Edonaril 111, ccintenant le réoit du (•uiid)at. (RouRRT D AvESDURY, De Gt'stis Edn<ai(li III, p. 385.)
(2) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 66, 69.
(3) Ibid., fol. 69. — Le 22 août, D'Oria touche la solde et les vivres de ses sixfjalères, qui tiennent encore la mer (Journal du Trésor à la date du 10 août 1349.)
apparut devant la Roche-Derrien. Le sire de Graon, (pii commandait les troupes de débarquement, donna un premier assaut, puis d'autres, sans discontinuer, jusqu'au vendredi. L'affaire traînait. 11 eut l'idée géniale de suspendre à une perche, bien en vue, une bourse de cinquante écus pour le premier qui entrerait dans la ville forte. Quelques heures après, il était maître de la Roche-Derrien; un Génois avait mérité la bourse. Mais le prisonnier que l'escadre venait délivrer, Charles de Blois, ne se trouva point.
La malheureuse affaire du !25 juin avait dérangé un plan sagement conçu. A Boulogne, Marant attendait avec un bateau armé et paré pour piloter l'escadre; à Ambleteuse, un autre Boulonnais, Jean Darîay, avait amené une compagnie de gens d'armes que la flotte devait jeter dans la place (1).
De leur côté, les assiégés profitèrent de l'éloignement de la flotte de blocus pour envoyer de leurs nouvelles. Le 2(3 juin, au.\ lueurs blafardes de l'aube, deu.\ bâtiments se glissaient silencieusement hors de la rade quand une vigie anglaise donna l'alarme. Aussitôt, la chasse commence. Des deu.x: bâtiments, l'un regagne Calais à force de rames et sauve la poignée d'arjjalétriers et de marins (:2) qui resteront aux côtés du gouverneur jusqu'à la dernière heure du siège. L'autre navire est atteint; un patron de galère, commandant les Génois enfermés dans la ville, s y trouvait avec di.x-sept de ses hommes. On lui avait confié quarante lettres. Avec un sang-froid merveilleux, l)ien différent de la piètre attitude de ses compatriotes et qui nous fait regretter davantage d'ignorer son nom (3), le patron attache une des
(1) iSouv. acq. fraiu;. 9241, fol. 69.
(2) Vingt-sept hoiiiincs coininandés par Jean >iii'aise et payés de leurs gages pour la garde de Calais du 4 septembre 1346 au 4 août 1347. (Journal du Trésor à la date du 16 avril 1349; cf. éd. Viard, n" 2239.)
(3) Peut-être était-ce Pierre Barbavera, doté plus tard de maison et jardin à Harfleur pour avoir « longuement et lovaument servi, tant par mer (•(iiiiiiic parterre». (Arili. nat., .1,1 68. caj). 422.)
lettres à une lourde hache, qu'il jette à la mer au momcnL même d'être pris. La dépêche était, en effet, d'une extrême importance ; elle était du gouverneur Jean de Vienne et révélait la situation désespérée de la place. Retrouvée le lendemain à marée basse, elle fut portée au roi Edouard, qui lui ces lignes destinées à Philippe VI :
« Tout est mangé, chiens, chats et chevaux, et de vivres nous ne pouvons plus rien trouver en la ville, si nous ne mangeons chairs de gens... Nous issirons hors de la ville pour combattre, pour vivre ou pour mourir, car nous aimons mieux mourir aux champs honorablement que de nous manger l'un l'autre... vous n'aurez jamais plus de lettres de moi, et sera la ville perdue et nous qui sommes dedans. Notre-Seigneur vous donne bonne vie et longue et vous mette en volonté que, si nous mourons pour vous, que vous le rendiez à nos hoirs (l). "
Par ce testament sublime semblait finir la lutte palpitante d'une ville contre une nation. La ville, pourtant, résista encore plus d'un mois et donna à Philippe VI le temps d'arriver. Le !27 juillet, l'armée française apparut sur le mont de Sangatte ; les Calaisiens, délirant d'allégresse, virent poindre ses lances et liotter ses l)annièrcs, comme jadis les Parisiens assiégés avaient entrevu les troupes de Charles le Gros. Puis, le mirage s'évanouit. Le camp anglais, entouré de marais, était inaccessible ; des trois chaussées praticaljles, 1 une, le pont de Nieulai, était défendue par le coniLe de Derby et une " foison de gens d'armes et d'archers » ; la route de Gravelines était occupée par les Flamands, la route des Dunes battue par les bombardes etles espringales de la flotte anglaise.
L'armée de Philippe VI s'était embourbée dans les marais (2). La milice de Tournai emporta, a})rès un rude assaut,
(i) UoBKRT d'Avesbury, Historia Edwardi III, p. 386.
(2) 31 juillet et l^août. (Airli. nat., ,1,1 68, n«246, 295, cl ,T.) 77. n" 386.;)
LA MAIilNK An SIKOE DF CALAIS. 493
une haulc tour élevée entre le mont de Sangatte et la mer pour garder les Dunes (1). L'apparition d'une grosse flotte française aurait eu en ce moment un résultat décisif, car la flotte anglaise, menacée d'être prise entre deux feux, aurait délogé et laissé libre le chemin des grèves... Quelques voiles blanchirent à l'horizon. Elles arrivaient de Dieppe avec une cargaison de vivres. Dans une suprême tentative, l'inl'aligable Philippe le Dépensier essayait de venir au secours des assiégés ["2). ïl n'avait que huit barges; c'était trop peu pour inquiéter l'ennemi; elles furent enlevées à l'abordage (3).
Après un vain déploiement de forces, Philippe VI, déses- ])éré, congédia ses troupes le 2 août. L'amiral, avec un petit corps d'armée, resta en armes jusqu'à ce que tout espoir fût perdu (4). Le (>, le vice-amiral Firniin d'Aust cessait aussi sa longue faction (5). La malheureuse cité avait capitulé la veille. A grand'peine, six bourgeois héroïques, en chemise, la corde au con, avaient obtenu la pitié du vainqueur. Et quelle pitié ! tous les habitants dont on redoutait à bon droit l'attachement à la France furent chassés de leurs foyers.
Ils emportaient avec eux la haine de l'Anglais. Pierre Aimar, Jean Masterel, Guillaume Coble , Etienne Pillart, maîtres de navires, avaient conservé chacun vingt-six compagnons. Deux galères royales, commandées par Jean Houe et par le Boulonnais Jean Truffe, les rejoignirent (()); Marantse mit à la tète de l'escadrille ; et tous, comme des bêtes
(i) Froi.s.s.vrt, éd. Kcrvyii, t. V, p. 188.
(2) Ces vaisseaux étaient en armement à Dieppe le 14 juillet. (Clairanibault, re<;. 40, p. 2997, n° 107.)
(3) Chroniques de Flandrex, t. II, p. 271.
(4) Floton de Revel servit dans l'armée royale du .5 mai au 14 août avecun Ijanneret, 18 chevaliers et 112 écuvers. (Journal du Trésor, éd. Yiard, n" 2356.)
(5) Jal, Arche'ol. navale, t. II, p. 338.
(6) Compte de Jean de L'Ospital. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 73, 76 v", 77.) Armement de ces navires du 6 au 11 septembre.
49i II ISlOlItM ni', I.A MAi:i\l', Fli ANCAlSi;.
aux abois, foncèrent sur Tennemi. D'une escadre qu'ils rencontrèrent vers le milieu de septembre, ils coulèrent la moitié et ramenèrent l'autre, cinq nefs chargées de nobles dames, à Abbeville (1).
Dent pour dent! A cette époque fut ruinée la ville de Budleigh dans le Devonshire {"2) par une escadre française. La brusque arrivée des vaisseaux de Boccanera aurait produit un coup de théâtre, qu'on escomptait peut-être... Mais rien n'apparut (;î). Il fallut se résigner à perdre la clef qui nous ouvrait la mer du Nord. Avec une implacal)le logique, les Anglais fermaient la Manche à 1 orient comme ils l'avaient fermée à l'occident en prenant Guernesey; et dans le Canal britannique où le pavillon de Saint-Georges flotterait toutpuissant, Calais, attirant à son étaple le commerce de lu Hanse, des Flandres et de l'Angleterre, ruinerait la Normandie.
La trêve du 28 septembre consacra l'abandon de nos espérances. Elle nous laissait lui répit de dix mois, ainsi qu'à nos alliés, aussi meurtris que nous, David Bruce battu et pris à Nevill's Cross, Charles de Blois battu et pris à la Roche-Derrien. Humilié et déçu, Philippe YI laissa peser la responsabilité du désastre sur l'amiral, qui se démit de son office le 19 octobre (4). Il se hâta de distribuer des récompenses aux infortunés Calaisiens, des indemnités aux marchands qui avaient ravitaillé la place, « en tele manière, ajoutait le roi, que plus n'en doions oir parler (5). » Que d'amertume dans cette phrase ! Oublier...
(i) Chronifjues de Flandres, t. II, p. 275.
(2) Nicolas, A History of the Royal Navy, t. II, p. 99.
(3) Alphonse XI, loin de nous venir en aide, s'occupait de marier son fils Pierre à Jeanne, fille du roi Edouard III. (Daumet, Etude sur l'alliance de la France et de la Castille au XIV^ et au XV' siècles. Paris, 1898, in-8", p. 16-17. (Bibl. des Hautes-Études, n" 118.)
(4) P. A>SELME, Histoire généalogique, t. VII, p, 752.
(5) Mandement royal aux trésoriers. Paris, 19 décembre 1347. (Pièces orif;., vol. 996, doss. 22471, pièce 2.)
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Il laissait à son fils Jean, duc do Normandie, qui avait et qui eut toujours l'âge des illusions , le souci de la revanche.
Jean avait qvielque expérience de la marine de f^uerre depuis qu'il avait fait battre la ville d'Aiguillon par une flottille de quatre vaisseaux armés de machines (1).
Et cette expérience ne lui était pas inutile, puisqu'il méditait une descente en Angleterre ; sur sa demande, les états de Rouen, en novembre 1347 ; les états de Pont-Audemer. en mars 1348, votèrent la levée et l'entretien d'un homme d'armes par paroisse {"2). Il ne manquait qu'un amiral et une flotte. Mais Boccanera ne devait-il pas fournir l'un et 1 autre, admonesté comme il l'était par son roi de nous amener un grand nombre de vaisseaux (;i)?
Cette fois, il se décida à nous envoyer l'escadre de la Ccrda, contre paiement du premier terme de la solde (4). Mais nous ne sûmes point en tirer parti.
Le maréchal de Néelle assiégeait Tonnay-Charcnte avec des sapeurs aragonais et une flottille espagnole (5), au moment où Henri de Lancastre prit la mer a pour venir domagier » le roi (<>). Un seigneur, Geoffroy de Gharny, crut le moment venu de reprendre Calais, et, de son propre chef, il soudoya le capitaine des douze vaisseaux de garde, Ame-
(1) 1346. (Froissart, t. III, p. xxxui, 127, 349.)
(2) CoviLLE, les Etats de Normandie, p. 60. — Le 19 mars 1348, Jean nommait un maître des garnisons de l'armée de la mer. (Nouv. acq. franc. 3637, p. 59.)
(3) Ordre d'Alphonse XII à Boccanera. Caiïete, 29 mars 1348, v. st. (Madrid Academia de la Historia, coleccion Salazar M 114. Cf. Cesareo Feisnandez Duro, La Marina de Castilla desde su origcn. Madrid, 1894, gr. in-S", p. 97.)
(4) Journal du Trésor à la date du 14 juillet 1349, éd. Viard, n° 4240.
(5) Les nefs Santa-Maria de Bilbao et Santa-Maria-Magdalena, entre autres, furent coulées en travers de la Charenle pour bloquei- Tonnay. Septeudire 1349. (Clairambault, reg. 47, p. 3517; reg. 40. p. 3011; rcg. 54, p. 4069. — Franc. 20683, fol. 337.)
(6) Lettres de Jean, duc de Normandie. Bonport, 4 octobre 1349. (De- LiSLE, Actes normands, n" 235, p. 409.)
',9ii HIS'I'OIRI', 1)F. I-A MAIUM', FnA^ÇAISK.
rigo ou Aimeiyde Pavie (1); il aurait réussi dans son audacieuse entreprise si Edouard III ne l'avait lui-même déjouée et anéantie le 2 janvier 1350. Cet échec devança le rassemblement d'une escadre à Harfleur sous les ordres du capitaine d'armée Galois de La Heuse (2), lequel ne sut point non plus agir de concert avec nos alliés.
Deux négociateurs, lestés d'une forte somme et munis d'instructions secrètes (3), étaient partis pour la Flandre, où latlotte espagnole de Charles de La Gerda, frère de l'ancien amiral Louis d'Espagne, déchargeait ses marchandises. La Ccrda, ([ui avait sur la conscience la capture de douze vaisscau.x anglais à (Tuérande, dut trouver que l'ai'gent arrivait à point pour lui permettre de renforcer ses équipages et d'affronter les l'eprésailles probal^les du retour.
Edouard III l'attendait, en effet. Le 2î) août, ses dix-huit nefs royales montées de quatre cents chevaliers et d'une foule d'archers croisaient en vue de Winchelsea; à bord de la coque Thomas^ retentissaient les gais aecords d'une danse allemande modulés par les ménestrels du roi, quand la vigie signala un, deux, quatre, puis quarante vaisseaux, qui arrivaient en un train par brise fraîche de nord-est. C'était la flotte de La Cerda. Les ménestrels se taisent. Edouard fait
(i) Lettres d'Eilouard III nomiiianL Aiinery de l'avie capitaine et « con- (luiscur de ses {jalécs et arhalétriers " . 24 avril ISIS. (Froissart, éd. Luce, t. IV, p. xxviu, n. 2.) — Ainicry ou Amerigo montait la galère capitane Thomas de Calais, avec 40 arbalétriers et 200 marins d'équipage. (^Hecord Office, Wardrobc 38/2 E<hvard III, mcudir. 21-23.)
(2) Nommé ou du moins payé le 15 mars 1350. (Journal du Trésor, à la date du 19 mars 1350, éd. Viard. n" 4647.) — L'archevêque de Rouen Taisait réparer, le 22 mars, 600 armures pour la « présente armée de Hareileu ». (Franc. 20887, p. 95.) — Enfin, à Cherbourg, on réparait trois barges ducales. Février-avril 1350. (Delislk, Actes normands, n° 250, p. 419.) Et, à Saint-Savinlen, appareillaient les nefs de Robert de Marchi(> et de Martin .Juan, marins du roi. (Franc. 20684, fol. 346 v", 350.)
(3) Le 22 février 1350. Ordres donnés à Pierre Scatisse et Jean Poillevillain, qui reçoivent 20,000 florins; la somme est portée au Journal du Trésor connne versée au roi de Castillc. (Journal du Trésor à la date du 9 mars 1350, éd. Viard, n» 4239.)
LA MAKINK AU SIEGI>; DE CALAIS. 497
apporter du vin et boit, ainsi que tous ses chevaliers. Se portant en tête de colonne, il reçoit le choc d'une nef espagnole, qui « s'en vient au vent de grant randon, » le heurte et passe. Le château d'avant défoncé parle beaupré ennemi, une voie d'eau dans sa carène, la coque Thomas accroche néanmoins une seconde nef grande et grosse, et l'amarine, en dépit des barreaux de fer, des pierres et des flèches qui pleuvent de la hune et des gaillards. De leur côté, le prince de Galles et Henri de Lancastre cernent une nef castillane qui baisse pavillon. Un quatrième navire, les drisses et les bragots coupés par l'Anglais Hanequin, est capturé. Malgré la perte de la Sale du roi, qui contenait la garde-robe, les Anglais remportèrent une victoire complète. Quatorze grosses nefs restaient entre leurs mains. Le reste s'enfuit sans être inquiété (1).
La victoire de Winchelsea assurait la suprématie navale de l'Angleterre, que nos corsaires tenaient en échec. Par un contre-coup funeste, elle ébranla l'alliance franco-espagnole; peu soucieux d'endosser seul le poids de la guerre, inquiet du reste pour son trône, Pierre, le nouveau roi de Castille, signa un traité de paix avec Edouard (^). Philippe de Valois n'avait pas vu l'effondrement suprême de sa politique ; il était mort le :2i2 août 1350.
(1) AvESBURy, Historia Edwardi III, p. 412. — Knighton, Chronicon, t. II, p. 53. — Chroniques de Flandres, t. II, p. 400 : Chronique de Gilles li Muisis. — Fkoissart, éd. Luce, t. IV, p. 88. — Le Moine de Saint-iVlban [Chronicon Angliœ, p. 28) fixe à 26 le nombre des vaisseaux capturés par Edouard à la bataille de Winchelsea, Froissart à 14. L'un de ces chiffres doit représenter le nombre des vaisseaux pris, l'autre celui des navires sauvés, au total 40. — Gilles li Muisis parle de 50 navires et 2,500 hommes. [Chroniques de Flandres, t. II, p. 400.) — C'est probablement à l'armement de la flotte d'Edouard III que se rapporte la mention suivante : « Ad facicndum 86 pcnnuncellos pro navibus régis de armibus (51c) vSanrti Gcorgii. « {Record office, Wardrobe, 38/2, p. 21-23, Edward III.)
(2) 1" août 1351."