‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 7 sur 72 · CHARLEMAGNE ET LA CI VILI S AT I O ^ MARITIME · texte numérisé non relu

CHARLEMAGNE ET LA CI VILI S AT I O ^ MARITIME

s'empressa de ratifier la donation faite à son allié (l). Durant les deux siècles qui suivirent, à peine peut-on citer deux vagues expéditions en Galice et en Frise (2).

Mais les choses changèrent de face lorsque Charlemagne eut étendu l'empire franc depuis l'Elbe jusqu'à la Baltique et de l'Armorique jusqu'à la Calabre. Les Saxons de Wilikind , reculant après une lutte acharnée des bords du Weser et de rEll)e, fuyant autant le christianisme que la servitude, firent cause commune avec les Scandinaves du Jutland, près desquels un certain nombre de fugitifs cherchèrent asile. Les forbans de toutes races, repoussés jusqu'aux plages glacées du Nord par les progrès incessants de la civilisation dans la patrie teutonique, trouvèrent libre l'empire des mers (3) et surent que, du côté de l'Océan, le colosse franc était vulnérable. Néanmoins, ils n'osèrent point d'abord s'attaquer à lui.

Habitués à intervenir dans les querelles des Ecossais avec les peuplades bretonnes, les Scandinaves tournèrent leurs regards vers la Grande-Bretagne. Ils envoyèrent trois bateaux dans le royaume de Mercie pour reconnaître les lieux et préparer une invasion. Ces éclaireurs, battus et faits prisonniers par des paysans qui les conduisirent au roi Offa, avouèrent le projet de leurs chefs : Offa eut l'imprudence de les relâcher (791) (4'). Deux ans après, les troupes annoncées débarquaient dans la Northumbrie et dévastaient l'île de Lindisfarne, dont le riche monastère avait excité leurs convoitises (5). Le célèbre savant anglo-saxon que

(1) PiiocoPE, De Bello ffot/tico, liv. III, dans Dom Bouquet, Historiens lies Gaules et de la France, t. II, p. 41.

(2) Au temps de Contran de Bourgojjne et de Charles Martel. Mais c'est à peine si on sait que les expéditions eurent lieu par mer.

(3) VÉTAULT, Chailemagtie. Tours, 1876, <ir. in-S", p. 353.

(4) Cf. les textes cités par Depping, Histoire des expéditions maritimes des Normands. Paris, 1843, in-8o, p. 59.

(5) Alcuini Carmina, éd. Dumiider, dans les Monumenta Germaniœ historica. Poetae latini aevi carolini, t. I, p. 234.

Gharlemagne avait appelé près de lui, Alcuin, avisé des malheurs de sa patrie, put engager son royal maître à remédier au mal fait par les païens (1).

Ces remèdes, Gharlemagne eut hientôt à les mettre en usage dans ses propres Étals. En l'an 800, on signalait l'apparition des pirates Scandinaves sur les côtes de l'océan Gallique; tandis que Gharlemagne quittait hâtivement Aix-la-Ghapelle vers le milieu de mars et se rendait de Saint-Riquier près d'Ahbeville à Rouen pour visiter le littoral, les Scandinaves, ou, pour employer l'expression usitée dès cette époque, les hommes du Nord, les Normands, portaient leurs ravages dans les îles de l'Océan : en Aquitaine, ils perdirent une centaine d'hommes, surpris et tués par les indigènes (2).

C'était l'année où Gharlemagne allait recevoir à Rome, le jour de Noël, la couronne d'empereur d'Occident. Gomme s'il eût accepté avec l'Empire le legs maritime des Romains tombé en déshérence, il réorganisa les Hottes de Gaule et de Germanie, confiant à une troisième escadre la garde de la Septimanie, de la Narhonnaise et de l'Italie. A l'embouchure des fleuves qui se jettent dans les mers britannique et germanique, il disposa des stations navales, qu'appuyaient les garnisons et les patrouilles de guetteurs établies dans tous les ports où les Normands pouvaient prendre pied (3). Au premier appel, les hommes libres devaient accourir à la défense du littoral, sous peine de vingt sous d'amende (4). Boulogne resta le grand chantier de la marine

(1) Alcuin, Epistolœ, tlans la Patrolo/jie latine de Migne, t. C. ep. 14, 15.

(2) Alcuin, Epistolœ, cp. 108.

(3) EiNHARD, Annales Francorum, ann, 800 (Pertz, Monumenta Germanicc historica, Scriptorcs, t. I, p. 187), et Vita Curoli matjni, chap. xvii. (Pertz, t. II, 452.)

(4) Capitulaires ser%'ant d'instruction aux missi dominici Magenard, évêque de Rouen, et Madelgaud, envoyés dans le Bessin, le Cotcntin, l'Avranchin, l'Evrecin, le Madrie et le Rouennais, chap. xiv ; le chap. xiii est intitulé : » De navigia praeparandum circa litoralia maris. « (Baluze, Capi-

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impériale; mais elle partagea ce monopole avec Gand, qui communiquait alors facilement avec la mer (1). C'est que Charlemagne n'était point maître, comme le furent les Romains, du canal britannique; et, pour en fermer l'étroite entrée, Boulogne n'avait plus de vis-à-vis. Les relations amicales de l'empereur avec un prince qu'on lui a souvent comparé et qui, dans une sphère plus petite, sut aussi jeter les fondements d'une monarchie puissante, avec Egbert, roi de Wessex, ou avec son protégé Eardwulf, roi du !\orthumberland (2), ne pouvaient compenser l'ancien état de choses, la souveraineté des deux rives du détroit.

Gand était plus proche du champ do bataille où les Normands, quittant un moment la piraterie pour la grande guerre, allaient porter leur action; je veux parler de la Frise, pays qui avait longtemps formé au nord l'extrémité du royaume franc (3). Charlemagne cherchait d'autant plus à s'attacher les Frisons que c'était un peuple d'excellents marins et au besoin de pirates déterminés. Trente ans auparavant, le Frison Ubbe, avec ses soixante champions, s'était illustré dans la fameuse bataille de Braavalla, sur la côte de la Gothie orientale, où les Suédois et les Norvégiens, sillonnant la mer avec des milliers de bateaux, avaient rassemblé toutes les forces du Nord pour se livrer une lutte décisive (-4). L'empereur d'Occident laissa aux Frisons leurs lois, des lois qui proclamaient la liberté de ce fier petit

tularia rec/um Francovum. Paris, 1677, in-fol. t. I, p. 377. Cf. aussi BoaMER-MuHLBACHER,iîe^e5fa im;je;ù'. Innsljruck, 1889, in-4°, t. I, p. 155.)

(1) EiNUARD, Annales, ann. 811.

(2j EiXHARD, Annales, ann. 808. — JaffÉ, Monumoila alcuiniana, p. 135, 167. — Sur les relations de Char!enia};ne avec Offa, roi de Mercie, et Egbert, roi de Wessex, depuis 802, cf. Edward A. Frekmak, The Ilistory of the norman conquest of England. Oxford, 1877, in-8", t. I, p. 39 et append. D.

(3) BEDE, Hiatoria ecclesiastica gent. angl., liv. V, chap. xx.

(4) Depping, ouv. cité, p. 50 : la date de la bataille de Braavalla, que certains historiens fixent à 35 ou 730, serait, en dernière analyse, 770.

peuple tant que le vent soufflerait des nuages et que le monde durerait (l) : il ne leur demanda que de servir dans les expéditions navales pouvant se terminer entre deux marées.

Cette clause les dispensa sans doute de participer à la campagne de l'Elbe, en 805 ; la flotte impériale, remontant le fleuve jusqu'à Magdebourg, contribuait à la défaite des Vélétabes et des autres tril)us slaves alliées aux Bohémiens (2). Le long de l'Elbe, la population slave des Obodrites, vint s'établir sur les terres confisquées aux vaincus. Mécontent de ce voisinage, Gottfried, roi de Jutland, attaqua brusquement les nouveaux venus, chassa leur chef Thrasico, enleva les marchands de la place de Roric et revint à Sliesthorp, port du Schleswig, avec sa flotte chargée de butin (3).

Charlemagne envoya aussitôt les troupes de son fils Charles expulser les Danois, en prescrivant de redoubler de vigilance sur les frontières de terre et de mer et de mobiliser les vaisseaux garde-côtes déjà construits (808) (4). Mais Gottfried avait exécuté à travers le Jutland un fossé retranché, le Danevirk, qui s'étendait en partie le long de l'Eider et ne donnait accès à la presqu'île cjue par un étroit passage. Non content de braver les Erancs à l'abri de ce rempart, Gottfried voulait les rejeter au delà du Rhin et rétablir le paganisme national en Saxe et en Frise. S'il fut arrêté par la ligne fortifiée de l'Elbe, dont une nouvelle place, Itzehoe sur la Sture, constituait l'ouvrage avancé , il réussit partiellement en Frise. Avec une flotte de deux cents navires, il triompha, en trois combats, de la défense obstinée des habi-

(1) Code des lois frisonnes, Das Asegabuch, cité par Deppikg, ouv. cité, p. 50.

(2) EiNHARD, Annales, ann. 805.

(3) EiNHARD, Annales, ann. 808.

(4) Baluze, Capitularia re<juni Fruncorum, t. I, p. 464; Gapilulaire de 808, art. 9 et 10.

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