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tants et leur imposa un tribut d'un denier par tête : il jetait, paraît-il, l'argent du tribut dans le creux d'un bouclier de métal et jugeait de l'aloi par le son qu'on entendait, si la pièce était bonne, à une certaine distance (1).
Charlemagne était à Aix-la-Chapelle lorsqu'il apprit cette agression. Il donna immédiatement l'ordre de renforcer la flotte en construisant de nouveaux bâtiments (2), et se porta lui-même au-devant de l'ennemi parle Weser. Mais la mort de Gottfried, qui périt assassiné, lui évita une campagne, car le neveu et successeur du roi danois, Hemming. plus pacifique que son oncle, demanda la paix. L'empereur en profita pour activer les travaux de ses chantiers maritimes (3) et pour prévenir ainsi de nouvelles incursions. Un coup de main de quelques pirates qui avaient osé franchir les Colonnes d'Hercule lui avait, en effet, donné la mesure de l'audace Scandinave et le triste pressentiment de l'avenir réservé à ses successeurs.
Un jour que Charlemagne se trouvait dans un port de la Gaule narbonnaise, des barques parurent en vue. On les prenait pour des navires marchands juifs, africains ou bretons ; mais le roi très chrétien, reconnaissant à leur structure des navires de guerre, jeta le cri d'alarme. " Les Normands, comprenant qu'il était là, celui qu'ils appelaient Charles le Marteau, et tremblant de l'affronter, se dérobèrent avec une rapidité inouïe aux coups de ceux qui les poursuivaient. Or, le religieux Charles, se levant de table, s'accouda à la fenêtre qui regardait à l'est et y resta longtemps, le visage inondé de larmes. Comme nul de ses grands n'osait l'interroger (4) : « Savez-vous, dit-il, ô mes fidèles,
(1) Saxo Grammaticus, Historiœ Danicœ, liv. VIII, — Cf. sur ce trilmt appelé Klipschielda, Depping, ouv. cité, p. 70, n. 3.
(2) Capitulare Aquisgranense, ann. 810, art. 15. [Monumenta Geimaniœ historica, Legum, t. I, p. 163.) — Einhard, Annales, a-nn. 810.
(3) Einhard, Annales, ann. 811.
(4) Le moine de Saint-Gall, De Gestis Caroli Ma(jni,\\\'. II,chap. xxii.
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pourquoi je pleure? Ce n'est pas, certes, que je craigne les menaces de ces gens-là. Mais je suis profondément affligé que, de mon vivant, ils aient osé insulter ces rivages, et je suis accablé de douleur à la pensée du mal qu'ils feront à mes descendants et à leurs sujets. »
Ce n'était point là son sevd sujet d'alarmes. Les Sarrasins, refoulés vers l'Espagne après la célèbre bataille de Poitiers, chassés de Narbonneen 759, après un siège de trois ans (1), revenaient à la charge. Ils cherchaient une revanche dans la piraterie, qu'ils allaient exercer avec succès pendant des siècles. En 806, une lettre du pape Léon III signalait l'apparition de pirates musulmans dans les parages de l'Italie et priait l'empereur de défendre contre eux la Corse, rattachée au patrimoine de Saint-Pierre (2). Leur flottille, cette^ fois, n'osa point attendre les vaisseaux du roi d'Italie, Pépin, dépéchés vers la Corse. Elle fuyait, et cette victoire sans combat aurait été complète, si le comte de la cité de Gênes, Hadumar, n'avait eu l'imprudence de mener trop loin la poursuite : il périt dans une escarmouche contre mie embarcation ennemie (3).
Charlemagne avait confié à un de ses officiers, au connétable de ses écuries, Burkard, la délicate mission de châtier les agresseurs et de protéger les îles (4). Le connétable réussit pleinement : il surprit dans un havre de Corse les
dans DoM Bouquet, Historiens des Gaules et de la France, t. V, p. 130. Il n'est pas besoin de dire combien ce récit présente tous les caractères de la légende.
(1) Chronique de Moissac, publiée par DoM Bouquet, Historiens des Gaules et de fa France, t. V, p. 69. — Histoire de Languedoc, éd. Privât, t. II, p. 554.
(2) Pui)liée par DoM Bouquet, Historiens des Gaules et de la France, t. V, p. 599.
(3) EiMiARD, Annales, ann. 806.
(4) Qu'on ne s'étonne pas de voir confier une flotte à un officier du Palais. Au temps des rois wisigoths, c'était le comte du Patrimoine qui s'occupait des rameurs de Bavenne. (Marini, I papiri diplomatici, n" GXIV, p. 330, note 9.) A Constantinople, les deux dromons de l'empereur
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pirates qui venaient de ravager la Sardaigne, leur coula treize navires et leur infligea un sanglant désastre (1) ; les débris de leur flotte ne ramenèrent dans les repaires de la côte espagnole, au lieu des cargaisons habituelles, que des équipages décimés (807); la leçon ne porta pas ses fruits. En 808, la capture de soixante moines aux îles Baléares inaugura une nouvelle campagne des pirates : le samedi saint, toute la population d'une ville corse était enlevée par eux, à l'exception de Tévêque et des vieillards trop débiles pour trouver acheteurs dans les bazars musulmans. Et si la Sardaigne parvint, en 810, à les repousser, la Corse tomba presque tout entière en leur pouvoir. En 813, au moment où ils revenaient de cette île avec un lourd butin, ils furent attaqués à la hauteur de Majorque par Ermanger, comte d'Ampurias, qui leur fit subir une nouvelle défaite, captura huit vaisseaux et délivra plus de 500 prisonniers. Mais, l'année même, les Maures prenaient leur revanche à Nice et à Civita-Vecchia, celle-ci enlevée par trahison et ruinée, malgré la surveillance de Bernard, fils du feu roi Pépin, et malgré les mesures préventives prises depuis Tortosa jusqu'à Rome pour la protection des côtes (2).
Pour déjouer les attaques incessantes des flottilles ravageuses qui déferlaient sur le littoral , il était besoin d'un système d'informations rapides et d'une défense fixe. Les chroniqueurs du temps se bornent à dire que Charlemagne organisa partout des patrouilles de guet, « excubiae» . Moins
d'Orient étaient commandés par le premier écuyer, le protospathaire, et par le maître de la garde-robe, le protovestiaire, ce qui explique qu'un maître de la garde-robe, Basile, au x^ siècle, écrivit un traité de tactique navale. (Constantin PorpuyrogÉ>'Ète, De administrando î'mpe/'io, chap. li. — FabiiIcius, Bibliotheca grœca, nouv. éd., t. IX, p. 10 et 97.)
(1) On peut voir dans un Ms. du ix^ siècle une miniature représentant une bataille navale. (Bibliothèque de S. Gall, ms. 863, fol. 77 : Lucani Lharsalia.)
(2) EiNHARD, Annales, ann. 807-813, et Vita Caioli Magni, chap. xvH. — VÉTAULT, Charlemagne, p. 436-437, 450.
laconiques qu'eux, nous emprunterons quelques détails à une inspection des côtes provençales, de beaucoup postérieure, il est vrai (1), mais laissant pressentir un état de choses préexistant. Les patrouilles qui battaient la côte, gens des communautés, serfs ou vassaux, étaient reliées entre elles par un réseau de télégraphie optique établi aux saillants du rivage. D'Albaron jusqu'à Nice, il y avait un cordon de vingt farols disposés un peu partout : sur la plate-forme d une tour d'All)aron, dans le clocher de Villemer, sur la forteresse de Fos, antique tour à signaux, élevée dès le premier siècle pour montrer l'entrée de la Fosse Marienne, et à Fréjus, ancienne station de la flotte romaine (2). A l'ouest, Albaron communiquait sans doute avec la tour de Matafère (3), que Gharlemagne avait fait construire près de l'embouchure du Petit-Rhône, sur la rive droite, et qu'il cédait en 791 à rabl)aye de Psalmody. Plus loin, se dressaient les deux phares de Maguelone, du Port sarrazin comme on appelait la ville, en souvenir de l'occupation mauresque (4). Au-dessus de Port-Vendres, les tours Madaloc et Massanne servaient à inspecter l'horizon vers l'ouest (5). Dans l'atmosphère limpide du midi, on n'avait point à craindre que les
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, reg. 1519 : Procès-verbal de visite, en 1323, des fortifications des côtes de Provence et des munitions d'armes et de vivres depuis Albaron (Bouelies-du-Rhône) jusqu'à la Turbie (Alpes- Maritimes), publié par le D'' Barthélémy, dans les Mélanges historiques, t. IV. Paris, 1882, in-4", et tirage à part. Les » farocinatores » charf[és de faire les feux de j;ardc étaient parfois accompagnés d'un chien qui, en cas de surprise, prévenait par ses aboiements de l'approche de l'ennemi.
(2) StRAbon, r£wypaçixwv,'liv IV, chap. i, p. 8. — Pline, liv. III, chap. 5.
(3) xlrcbives départ, du Gard : Cartulaire de Psalmody, liv. A, p. 165. — Pacezy, Mémoires sur le port d' Aigues-Mortes. Paris, 1879, in-8'', p. 16 et 195.
(4) Frédéric FabrÈge, Histoire de Maijuelone. Paris, 1894, in-4'*, t. I, p. 59.
(5) LenthÉric, les Villes mortes du golfe du Lion, 2" partie, p. 112. — La montagne du Faron, au nord de Toulon, doit son nom au sémaphore qui la dominait au moyen âge. (Hekri, Notice sur l'origine de la montagne du Faron. Toulon, 1849, in-8°.)
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scMiiaphores fussent noyés dans la brume; le signal du faî'ociiiato?-, fumée le jour et lumignon la nuit, répété autant de fois qu'il y avait de navires suspects à l'horizon, et transmis de proche en proche sur toute la ligne de ce télégraphe militaire, passait en une demi-heure d'Antibes à la tour de Bouc (1).
Le long des rives méditerranéennes, en Italie, en Sardaigne, en Corse (2), on voit encore, de loin en loin, sur l'éperon que forment les promontoires, des tours en ruine et près d'elles quelque falot rouillé. Elles transmirent pendant des siècles et presque jusqu'à nos jours la nouvelle des invasions maures. Les Barbares usèrent du même procédé, qui remonte peut-être au.x origines de la civilisation aryenne : les Baléares sont couvertes de tours coniques, dites talayots, du mot arabe at taliya, a vigie " , dont la construction en grand appareil atteste la date reculée (3). D'Alexandrie à Tripoli de Barbarie, les feu.x d'alarme couraient de fortin en fortin, tels des feu.x follets, et si vite qu'il suffisait de trois à quatre heures pour transmettre la dépêche d'un point extrême à l'autre (-4). Des croiseurs «rapides", les tarit, bientôt suivis des harraka, u incendiaires (5), » partaient en éclaireurs. Puis, à mesure qu'ils découvraient de nouvelles forces ou de nouvelles manœuvres de l'ennemi,
(1) Inspection des côtes de la Méditerranée par M. de Séguiran (1633), publiée par E. Sue, Correspondance de Henri de Sourdis, dans la Coll. des Doc. inédits, t. I, p. xxxvii.
(2) J. DE Fréminville, Tours génoises du littoral de la Corse, dans le Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques, année 1894, in-8", p. 47.
(3) Cartailhac, Monuments primitifs des îles Baléares. Texte avec 80 plans ou dessins. Toulouse, 1892, in-4". p. 23 et pi. XXVIII et suiv.
(4) Ces fortins byzantins furent détruits en 1062 par Mo'izz ben Bàdîz, partisan des khalifes abbassides, qui coupa ainsi les communications entre les ports de guerre des Fatimites. ('Abd-el-Wàbid Mehrakeciiï, Histoire des Almohades, trad. Fagnan, dans la Revue africaine, 1893, p. 226.)
(5) Amari a restitué la véritable étymologie et le véritable usage des harraka. {^Storia dei Musulmani in Sicilia. Firenze, 1854, in-8", t. I, p. 302.) — Jal (Archéol. navale, t. II, p. 211) s'est trompé.
qu'ils sentaient le besoin de renforts ou qu'ils voyaient menacer un point de la côte, ils lâchaient des pigeons voyageurs vers l'arsenal prochain (1), utilisant ainsi, pour leur service d'information, la poste aérienne que les Romains employaient dans les provinces nouvellement conquises (2). Près des ruines de Carthage, l'antique cité phénicienne, — Garthago magna, porte une carte du xi' siècle (3), — s'éleva la « maison des œuvres » maritimes, daar senaah, prototype des établissements du même genre que l'Europe médiavale adopta, en leur conservant le nom arabe de darse, darsena, arsenal. C'est en 698 que le khalife Abd al Malik avait renouvelé les expéditions carthaginoises, dont les indigènes conservaient pieusement le souvenir (4). Deux mille Coptes avaient barré d'une chaîne le canal de la Goulette et construit au fond de la lagune de nombreux vaisseaux sous la protection d'une ville nouvelle, Tunis (5). De ce berceau historique, la puissance musulmane allait prendre un tel essor que les navigateurs chrétiens, en moins de deux siècles, le ix' et le x% se virent confinés dans les parages nord et est de la Méditerranée (6). Elle créa de nouveaux centres d'action dans les provinces conquises, tels l'arsenal de Palerme, dit l'Elue, et le Caire, la « ville de la victoire " , d'où le chef des Deux-Mers (7) surveillait la
(i) 'Ibn al Atîr, dans Amari, Biblioteca Arabo-Sicula. Toiino-Roma, 1880, in-8°, t. I, p. 470. — En 1088, les Musulmans de l'ile de Pantellaria envoient une dépêche à l'émir d'Afrique sous l'aile d'une colombe. {Ibidem, t. I, p. 441.)
(2) G. Reyxaud, la Poste aérienne, dans la Revue des Deux Mondes, 1" février 1896, p. 641.
(3) Bibl. nat., ms. latin 8878, fol. 45 ter.
(4) Voyez le résumé des diverses légendes arabes dans Amabi, Storia dei Musulmani in Sicilia, t. I, p. 166-169.
(5) 'Ibn Khaldoun, npud Amari, Biblioteca Arabo-Sicula, t. II, p. 163.
(6) 'Ibn Khaldoun, Livre das Concepts historiques, parag. I, traduit en italien par Amari, Biblioteca Arabo-Sicula, t. II, p. 163.
(7) Du Ra is-el-bahrein , c'était son nom arabe, je ne puis citer qu'une mention de 1187. (Historiens orientaux des Croisades, t. III, p. 103.)