‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 10 sur 106 · LE VENGEUR : DOMINIQUE DE GOURGUES · texte numérisé non relu

LE VENGEUR : DOMINIQUE DE GOURGUES

En décembre, arrivaient les débris du corps expéditionnaire, Jacques Ribault le jeune à Dieppe, via La Rochelle (1), et Laudonnière à Calais, par la voie de Swansea et Londres. Mais quel accueil était réservé aux malheureux (:2) ! La timide velléité du roi de les défendre, en refusant de se laisser " frustrer d'une chose où ses sujets avoient planté ses armes» (3), ne tint pas contre les "hautes gammes» de l'ambassadeur espagnol; menacée d'une rupture si elle prenait fait et cause pour « les usurpateurs de la Floride » , Catherine de Médicis leur » lit sentir combien ils avaient offensé leur souverain " (4). Faiblesse indigne chez un chef d'Etat qui sait être dans son droit ; car la reine avait la preuve, « par cartes marines fort antiennes, que la coste où la Floride est assise, s'appeloit la coste des Bretons, la Franciscane ou la Neufve France. » Qu'on eût préféré à cette couardise la fière riposte de notre représentant à

(1) La Perle, capitaine Jacques Ribault, remet au retour de Floride la moitié de ses pièces au lieutenant du roi à La Ilochelle et l'autre moitié au gouverneur de Dieppe. Dieppe, 28 décembre 1565 (B. N., Franc. 21544, foi. 46, 49).

(2) Laudonnière fut éconduit par Charles IX sans un mot de sympathie. (De THor, XLIV).

(3) '■■ Responce du Roy très Chrestien » aux Espagnols, 28 novembre (G. Douais. Lettres de Charles IX a M. de Fouronevanx, ambassadeur en Espagne (1565-1572). Paris, 1897, in-8°, p. 3).

(4) Catherine de Médicis à Fourquevaux, ambassadeur de France en Espagne, 30 décembre 1565 et 20 janvier 1566 (Gaff.\rel, p. 419. — Comte Hector de La FerriÈre, Lettres de Catherine de Médicis, t. 1!. p. 337-341. — C. Douais, Dépèches de M. de Fourquevaux, p. 59).

Madrid : " La France, Dieu niercy, a faict leste à quiconque l'a assaillie " (1) !

Et la France eût fait tête, tant elle était « merveilleuse ment oultrée i> . Un massacre abominable, accompli « soubs le manteau de la foy promise, Ribault escorché vif, trentecinq chefs pendus par les parties honteuses, les capitaines de marine clouez par les yeux aux masts des navires, les soldats et matelots cousus dans des voiles, et jettéz en mer M (2), telles étaient les rumeurs effroyables et à peine outrées qui circulaient sur la sinistre tragédie. Le sang des innocents criait vengeance; les veuves et les orphelins demandaient justice (3); au lieu d'un blâme, Philippe II écrivait de sa main en marge de la dépêche de Menendez : «Quant à ceux qu'il a tués, il a bien fait» (4). Et Charles IX entrait amicalement en pourparlers avec l'Espagne pour réglementer le droit de visite (5)!

Un justicier se leva pour venger l'outrage, un simple petit gentilhomme de Mont-de-Marsan. Dominique de Gourgues avait, comme états de services, vingt années de campagnes en Ecosse, en Piémont, en Toscane et dans le Levant. En 1556, à la suite d'un assaut soutenu avec trente braves contre tout un corps d'armée espagnol, il était fait prisonnier dans une place du Siennois. Seul épargné, « bien rare

(1) Fourquevaux à Catherine de Mddicis et à Charles IX. Madrid, 2V-25 décembre 1565 (Gaffarel, p. 414, 415, 432). — Cf. aussi, sur l'affaire de la Floride : Arch. nat,, K 1506, n^^ 12-15; K 1513, n° 13; K 1518, n» 80; K 1521, n" 5.

(2) Remonstrances très humbles en forme dadvertissement des capitaines de fa marine (B. N., Dupuy 464, fol. 48 v" : réimpr. dans les Nouvelles annales des voyages, t. I). — Discours véritable des cruautés que les Espagnols font contre les Français au Pérou. 1568 (Ducéré, Histoire maritime de Bayonne : les Corsaires, p. 348).

(3) Eequeste au Boy faite par les femmes vefves, enfans orphelins, parens et amis de ses sujets cruellement massacrez par les Hespaffnols en la France Antarti(fue, nommée la Floride : Gaffabkl, p. 477.

(4) Parkman, Pioneers of France in the Norlh World, trad. par. M. de Clcrniont-Tonnerrc (1874), p. 102.

(5) 26 juillet 1566 (B-. N., Franc. 10751, fol. 373).

faveur espagnole, » mais pour subir l'ignominieuse condition de galérien, il était capturé par les Turcs sur le bâtiment au sort duquel il était lié. Un sanglant combat, livré sous la bannière de Malte par son compatriote Mathurin de Lescout de Romegas, le rendit à la liberté : des voyages aux côtes d'Afrique et dans l'Amérique du Sud le rompirent avec les navigations au long cours (1) et achevèrent l'apprentissage maritime commencé à la rude école de l'adversité.

Le 2 août 1567, Dominique de Gourgues quittait Bordeaux avec deux roberges et une patache équipées avec ses maigres ressources : sa petite troupe, passée en revue à Royan, ne dépassait point cent quatre-vingts hommes, tant les arquebusiers de Cazenove que les marins de maître François Lagùe, parent par alliance de Montaigne. Lui seul savait le but du voyage. Devant la pusillanimité officielle, il celait son projet sous le couvert d'une expédition contre les nègres du Bénin, seule destination que portât le congé délivré par le vice-amiral de Monluc (2). Il avait si bien donné le change que le roi de Portugal dépéchait une quinzaine de gentilshommes en Guinée pour lui barrer la route.

Mais après un atterrage au Cap Blanc, où trois roitelets nègres furent durement châtiés pour avoir osé attaquer nos gens, après une dernière escale au Cap Vert, l'escadrille

(1) Biaise de Monluc, Commentaires, édit. de Ruble, t. II, p. 202.

(2) La Bepîiiise de la Floride par le cappitaiiie Gourgde, a été imprimée par Basasier, l'Histoire notable de la Floride (1586); Ternaux-Com- PAss, Voyacjes, relations et mémoires oricjinaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Américjue, t. XX (1841), p. 301-356; P. Gaffarel, Histoire de la Floride française, p. 483-515; Tamizey de Larroqde, Bordeau.v, 1867, in-8". — Sur les divers manuscrits, cf. Gaffarel, p. 340. — Cf. encore, sur l'expédition : vicomte A. de Gourgues, Dominique de Gourgues. Auch, 1861, in-8°, extrait du Bulletin d'histoire et d'archéoloi/ie de la province ecclésiastique d'Auch. — Lieutenant de vaisseau Maurice Delpeucu, Un qlorieux épisode maritime et colonial, dans la Revue m.aritime (1903), p. 2180. — Agrippa d'AubignÉ, Histoire universelle, éditée par le baron Alphonse de Iluble pour la Société de l'Histoire de France. Paris, 1889, in-8°, t. III, p. 244.

pointa droit sur les Antilles. Là, tout fut pour nos gens sujet de distraction : et ces fruits rouges qui ensanglantaient l'urine, et ces tortues monstrueuses capables de porter quatre hommes à la fois ou d'en sustenter soixante, et le chaleureux accueil des Caraïbes, qui fuyaient les persécutions espagnoles en se réfugiant dans les cavernes. D'île en île, de la Dominique à Porto-Rico, de la Mona à Saint-Domingue, les Gascons approchaient du but, sans s'en douter.

A l'extrémité de l'île de Cuba, au cap Saint-Antoine, Dominique de Gourgues le révéla enfin (1). Et dans une harangue enflammée, il rappela à ses hommes le massacre de nos colons, l'injure faite à la France, l'impunité des bourreaux : à eux, d'effacer cette honte, en relevant en Floride notre drapeau... Il y eut dans l'auditoire un moment de stupeur, tant la chose semblait folle avec si peu de monde. Mais cette poignée d'hommes, n'était-ce point des Gascons! des Gascons, dont les têtes s'échauffèrent si bien qu'on eut peine à attendre la pleine lune pour agir; en franchissant le canal de Bahama, l'escadrille fut saluée d'un fortin qui la prit pour une division espagnole, et elle attérit à l'embouchure de la Seine, le rio Tacatacourou des Indiens, l'Alatamaha actuel.

Accueilli en libérateur, Dominique de Gourgues échangea avec le cacique Satouriona des serments d'amitié : côte à côte assis sur un siège en bois de lentisque, ils convinrent d'un rendez-vous pour le surlendemain au rio Salinacani, la Somme de nos cartes : Satouriona serait sur le sentier de la guerre à la tête de ses Indiens. Laissant ses navires à la garde de maître François Lagùe et de vingt matelots, avec le reste de sa troupe, que renforçaient trois caciques et

(1) Huit vaisseaux français avaient pillé en 1567 quelques villages de Cuba et Hispaniola : il n'en faudroit guère davantage, disait quelqu vin, pour forcer les trois « forts » espagnols en Floride (Douais, Dépêches de M. de Fourquevaux, p. 305).

trois cents Indiens, Gourgues continua sa route vers le Sud : jamais on ne vit pareille « allégresse chez des gens qui pensaient aller à une mort presque certaine » . Un mousse du Havre réfugié parmi les sauvages et un gentilhomme du Comminges, d'Estampes, envoyé en éclaireur, s'accordaient à dire que les Espagnols étalent en forces dans la rivière de Mai, non seulement à la Caroline d'antan devenue San- Matheo, mais dans deux nouvelles redoutes bâties à une lieue en aval, à l'embouchure de la rivière.

Le 24 avril 1568, veille de Quasimodo, après avoir traversé un cours d'eau rempli d'huîtres aux écailles coupantes, Gourgues aperçut à travers les arbres la redoute du Nord : « Voilà les volleurs, voilà les meurtriers! cria-t-il. Revenchons nostre Roy, revenchons la France! » Avant que les Espagnols aient fini de « curer leurs dents » , nos gens sont sur eux, Cazenove à la porte, Gourgues au pied de la plate-forme qu'il escalade. En vain, la garnison essaiet-elle de fuir; de soixante hommes, il n'en est aucun qui ne tombe mort ou pris.

Trois pièces de rempart et une coulevriae, qui porte encore les armes de Henri H, sont aussitôt pointées sur la redoute du Sud qui n'a cessé de nous gêner par son feu. Gourgues et quatre-vingts de ses arquebusiers, franchissant en même temps la rivière, coupent toute retraite vers la Caroline. Une nuée d'Indiens les suit à la nage. La panique gagne les soixante défenseurs du second fort : ils « ruent les armes bas et supplient pour la vie, qui leur est ostée plustost qu'ils n'ont achevé de la demander » .

Restait la forteresse d'amont, San-Matheo, dont les Espagnols disaient orgueilleusement qu'elle était imprenable, quand bien même la moitié de la France l'attaquerait. On apprit d'un espion espagnol, saisi sous un déguisement indien, que les deux cent quatre-vingts hommes de Gonzalve de Villaréal étaient dans l'épouvante, persuadés

que nos gens étaient deux mille. Gourgues profite de l'erreur. Le lendemain, il est en embuscade sur la colline boisée qui domine le fort. Une compagnie d'arquebusiers vient, en rampant, reconnaître ses forces : Gourgues l'a vue. Il attend qu'elle soit tout proche pour la fusillera bout portant; elle fait volte-face : mais Gazenove s'est glissée derrière elle et lui coupe toute retraite. Il n'échappa pas un seul homme sur soixante. A l'aspect du carnage, le reste de la garnison s'enfuit dans les bois, où les Indiens l'accueillent par une grêle de flèches; les fuyards veulent rebrousser chemin; mais nos arquebusiers leur barrent l'accès du fort et les taillent en pièces. A peine avait-on chargé à bord l'artillerie de la place que tout sautait. Une traînée de poudre, allumée par inadvertance, avait mis le feu à la sainte-barbe de la forteresse; aucun des vainqueurs ne fut enseveli sous les ruines, quelque habile que fût le stratagème de Villaréal. Nos pertes se bornaient à quelques gentilshommes gascons ou limousins, Lantoine, Bière, Car» rau, Gachie, Pons, morts en combattant.

Quelques jours après, il ne restait plus trace de l'occupation espagnole. Les deux redoutes de l'embouchure du fleuve étaient rasées. Les rares prisonniers que Dominique de Gourgues avait pu arracher à la fureur des siens, une trentaine d'hommes, furent branchés aux arbres mêmes où avaient été pendus nos malheureux colons. « Dieu est juste, " disait un des condamnés qui avouait avoir supplicié de sa main cinq des nôtres. « Je ne fais ceci comme à Français, mais comme à Luthériens, » portait la pancarte que Menendez avait clouée au gibet : notre terrible justicier y substitua ces lignes tracées au fer chaud : » Je ne faicts cecy comme à Espaignols, ny comme à Marannes, mais comme à traistres, volleurs et meurtriers (1). »

(1) L'inscription offre quelques légères variantes selon les manuscrits (GàFFAREL, p. 304, note 1).

LA PLORÏDE FRANÇAISE <5â

Le départ de Gourgues eut quelque chose de triomphal : les Indiens venaient de toutes parts le saluer comme leur libérateur et il dut promettre de revenir dans douze lunes, avec une provision de miroirs et de haches. Trente-quatre jours après, le 6 juin 1568, il abordait à La Rochelle, où les habitants lui firent pareille fête. De là, il appareilla pour Bordeaux, suivi, à son insu, par dix-neuf pataches et roberges espagnoles, qui étaient arrivées en rade de La Rochelle le soir de son départ. Si j'en avais été averti à temps, écrit Dominique de Gourgues, je n'aurais « pour rien du monde reffusé de parler à eulx » . Et on peut croire sur parole un homme qui devait tenir tête avec trois bâtiments à dix-sept vaisseaux anglais (l) !

Tandis que Menendez recevait de son roi une approbation sans réserve, Gourgues eut à « cacher sa gloire » (2). Il sévit refuser une audience de la Cour (3), et l'interdiction de tout voyage au long cours sans dépôt préalable d'une caution fut une façon cauteleuse de le désavouer (4). Il y eut mieux : en plein Conseil, le cardinal de Lorraine ne rougit point de se faire l'avocat des Espagnols en insistant pour un châtiment ; mais il se fit sévèrement rabrouer par l'amiral de Coligny, qui montra la honte de « s'assujetir au vasselage de notre ennemy capital " . Si Dominique de Gourgues n'obtint point «la grande récompense» réclamée par l'amiral (5), le roi et son Conseil jugèrent pourtant « qu'en vengeant ses injures particulières, il avait aussi vengé celles de la France » (6) : l'artillerie qu'il avait gagnée sur

(i) Par là, tombe l'appréciation de M. Gaffarel (p. 316), qui traite 11 d'héroïque gasconnade » la phrase de Dominique de Gourgues.

(2) Agrippa d'Aubigné, t. III, p. 246.

(3) Histoire notable de la Floride, réédition de 1853, p. 222.

(4) Charles IX au vice-amiral de La Meilleraye. Septembre 1568 (Institut, Portef. Godefroy 68).

(5) La Fortune de la Cour, p. 242. — Gaffarel, p. 319.

(6) DuPLElx, Histoire de France (1644), t. III, p. 674,

70 HISTOIRE DE r,A MARIINE FRANÇAISE

les Espagnols ne portait-elle point nos fleurs de lis (I). Le héros était ruiné. L'artillerie, qui formait tout son butin, fut vendue à vil prix et suffit à peine à défrayer ses créanciers (2). Mais sans souci du lendemain et sans rancune, la relation de l'odyssée des Gascons se terminait par ces belles paroles : » Encore que ce n'est le premier service que le capitaine de Gourgues a fait à son prince, aussi ne sera-ce le dernier, Dieu aidant. " Nous verrons bientôt quelle noble revanche prit le héros sur l'ingratitude du roi.

(1) Charles IX à Fourquevaux. 19 juillet 1568 (C. Douais, Lettres de Charles IX à M. de Fourquevaux, p. 186).

(2) Elle valait 15 000 livres; elle fut vendue 3000. Bordeaux, 25 août 1568 (Tamizey de Laruoqde, p. 71). Monluc la tit payer par les jurats bordelais. 13 novembre [Archives historiques de la Gironde, t. XXXIV, p. 313. — Paul GouRTEAULT, Blaise de Monluc historien. Paris, 1908, 8°, p. 521, note 4). Les créanciers de Gourgues étaient Jeanne Eyquem, femme de Lagiie, et Louis de Forcade (Tamizey, p. 72).

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