LE BASTION DE FRANCE ET LES COMPAGNIES DE PÊCHERIES DE CORAIL
" A quelques lieues à l'ouest de La Galle, on découvre les ruines d'une tour. Elle s'élève sur un escarpement rougeàtre au-dessus d'une petite anse bordée de sable blanc, aujourd'hui déserte, mais, il y a moins de deux siècles, pleine d'animation et de bruit. Cette tour est tout ce qui reste de l'ancien bastion de France, el Bastioun comme les Arabes l'appellent encore. Non loin de là, par une déchirure profonde de la côte, la mer communique avec un lac connu jadis sous le nom d'étang du Bastion. Autrefois, les corailleurs y pénétraient souvent, et», pendant l'hiver, il servait de port à leurs barques » (1) .
Dans un pays que le fanatisme musulman gardait jalousement contre toute ingérence chrétienne, des Corses furent les premiers à planter notre drapeau, au lendemain du jour où ils avaient eux-mêmes cessé d'être Français, au lendemain du traité de Gateau-Cambrésis. Les conditions dans
(1) Élie DE La Phimaudaie, Le commerce et la navigation de l'Algérie avant la conquête française. Paris, 1860, in-S", p. 58.
lesquelles les frères Tomaso et Antonio Lincio ou Lenche, Marseillais d'origine corse, obtinrent de fonder un établissement en terre algérienne, n'ont point été éclaircies jusqu'ici (I). Et elles ne le seront peut-être jamais : car les deux frères mirent en œuvre les sourdes influences de parents renégats fixés en Afrique (2) ; et, pour gagner le dey, hostile à tout trafic qui ne se faisait point à Alger (3), ils se firent contrebandiers. Un va-et-vient mystérieux s'établit entre Marseille et la côte algérienne : en 1565, la Barbette était saisie dans les eaux des Baléares avec toute une cargaison de matériel de guerre, plomb en gueuses, grosses pièces d'artillerie en bronze, tonneaux de poudre, balles et barres de fer; et le gouvernement espagnol accusa les deux frères d avoir déjà fait parvenir au dey neuf transports chargés de munitions, acceptant en retour comme cadeau pour le gouverneur de Provence des chevaux arabes, deux lions, des chiens et des faucojis. Quant à eux, le prix dont le dey Euldj-Ali paya leur complaisance, dès l'année 1560, fut l'octroi en toute propriété de La Galle (5).
Dans le site pittoresque et sauvage, près du lac Mélah, où Lenche édifia le Bastion de France, la pêcherie de corail se développa si vite à l'abri de la bannière fleurdelisée que, dès 1568, les engins employés à cette pêche avaient besoin d'être renouvelés : et les Espagnols apprirent à la fois la prospérité et l'existence de notre petite colonie par la saisie de la grande barque Sainte-Catherine de Marseille, qui portait, outre des outils de rechange, du plomb, du fer et de
(1) Paul Massox, Histoire des établissements et du commerce français dans l'Afrique barbaresque (1560-1793) : Algérie, Tunisie, Tripolitaine, Maroc. Paris, 1903, in-S", p. 5.
(2) B. N., Franc. 17329, fol. 410, et Franc. 16164 t.
(3) 1561 (B. N., Cinq-Cents Colbert 27, fol'. 116).
(4) B. N., Franc. 3192, fol. 67. — D' E.-T. Hamy, Le capitaine René de Laudounière, extrait du Bulletin de qéographie historique, n" 1 (1902). Paris, 1902, in-8°, p. 4, note 3.
(5) Déclaration d'Euldj-Ali en 1580 (P. Masson, p. 14).
'acier pour construire, près du fort, des « moulins-baeaux » (l).
A la pêche du corail, une cinquantaine de bateaux, ïiontés de cinq hommes chacun, étaient employe's; les plongeurs étaient nourris, défrayés de tout; à la fin de la aison, ils allaient toucher à Marseille, suivant le compte irrété par l'écrivain du Bastion, douze sols par livre de ;orail. Comme celle-ci valait deux écus, la marge des béné- Ices était considérable, et le trafic l'augmentait encore. Le îorail parait à l'exode de la monnaie que l'on redoutait ;omme un fléau et dont la prohibition était une entrave au ;ommerce : objet de troc dans les Échelles du Levant, Alexandrie, Alep, etc., il procurait, sans bourse délier, les ipices venues de l'Inde et la teinture d'indigo (2).
Pareille exploitation enrichit rapidement les associés et, lux frères Lenche surtout, créa une magnifique situation. Chômas était, dès 1565, élu second consul de Marseille; Antoine eut pour gendre Riquetti de Mirabeau et pour bru la ille du maréchal d'Ornano ; un des coins les plus curieux du ieux Marseille, la place de Lenche, rappelle encore étrange fortune des deux frères (3) .
De toutes parts, contre eux, l'envie se dressait. Etablis es l'an 1542 sur l'îlot de Tabarkah qui avait été la rançon e Dragut, les Lomellini de Gênes pratiquaient une indusrie similaire et cherchaient, par leurs intrigues, à nous vincer de notre concession (4). Ils ne réussirent qu'à comtromettre la leur. Un compatriote des Lenche, établi comme
(1) Lettre de Charles IX. 26 juin 1568 (Douais, Lettres de Charles IX a I. de Fourauevaux, p. 176).
(2) 0 Mémoires pour le restablisseinent et nouvelle construction, et mouvellement de compagnie du Bastion de France et pesche du courail en ffricque « (B. N., Franc. 17329, fol. 412).
(3) P. Masso.n, p. 9, note.
(4) En 1580 (Chaerière, Négociations de la France dans le Levant^ III, p. 766, 929).
eux à Marseille, sollicita du sultan l'octroi des pêcheries de corail (1). Mais comme les Lenche surent agir tant à la Cour de France qu'à Alger et à la Porte, ce fut au détriment des Génois qu'il obtint satisfaction. En 1581. le capitan-pacha Euldj-Ali eut ordre d'installer Jean-Baptiste Nicolini au cap Nègre, à la rivière Salée ou Fiumar Salade et dans l'ile de Tabarkah, a en déjetant » les premiers occupants (!2).
Nicolini ou de Nicole sut assurer à la Compagnie nouvelle de puissants appuis, en recrutant comme associés des hommes influents, Harlay de Sancy, Sublet, Bailleux, etc. Fondée au capital de 34 000 écus d'or en trente-quatre actions ou carats, soit dix carats de plus que celle du Bastion, elle était plus près du soleil, ayant son siège dans la capitale, aux termes des statuts déposés à Paris le !20 décembre 1586 (3). Et, dès lors, la concurrence entre la vieille et la nouvelle Compagnie, entre le Bastion et le cap Nègre, se doubla d'une rivalité de clocher entre Parisiens et Marseillais.