LAUDONMÈRE FONDE LA CAROLINE
Dès qu'un traité de paix eut mis fin à la guerre francoanglaise, le !22 avril 1564, trois petits bâtiments du Havre, r Elisabeth, le Breton et le Faucon (2), reprirent le chemin de la Floride sous le commandement de Laudonnière. Avec les cent mille francs donnés par l'amiral, avec des blancsseings pour conférer des grades, l'ancien lieutenant de Ribault avait formé une troupe d'élite, encadrée par le lieutenant d'Ottignv, l'enseigne suisse d'Erlach et le sergent La Caille. Puritain froid et tenace comme son chef, René
(1) L.VrDONMÈRE.
(2) Dont les maîtres étaient .Jean Lucas, Michel Vasseur et Pierre Marchant.
de Laudonnière était l'homme de sa devise : » Si Dieu m'aide, j irai à fin » (1) .
Deux mois après son départ, il touchait ù la pointe Sainte-Hélène et entrait le lendemain dans la rivière de Mai. " A l'ombre d'une frescade, " où l'attendait le cacique, paré d'une peau de cerf multicolore, les Indiens le saluèrent du seul mot français qu'ils eussent retenu, le mol (i amis " . Et quelle fut sa joie d'apercevoir, orné de lauriers et entretenu comme un autel, le padron monolithe où étaient gravées les armes de France! De cette scène à l'antique, un dessinateur attaché à l'expédition nous a conservé le souvenir (2) dans un album des plus suggestifs, où des tableaux à la Fenimore Cooper nous montrent les Indiens sur le sentier de la guerre ou cachés dans des peaux d'élans pour guetter les fauves à l'abreuvoir.
Ce fut là que Laudonnière s'établit. Un ilôt triangulaire ofïrait une facile défense et, pour le Breton et le Faucon, un excellent abri : un rempart de gazon couronné de palissades et de fascines, avec quelques pièces de canon, en fit une petite forteresse, baptisée en l'honneur de Charles IX, la Caroline; le terme n'a rien de commun avec le vaste région occupée au siècle suivant par les officiers de Charles 1 1 d'Angleterre. Un fort, en l'espèce, n'était point supertiu. Les bonnes relations nouées avec les caciques du voisinage furent promptement compromises; et les difficultés
(1) P. GiFTAREL, Histoire de la Floride française. Paris, 1875, in-8^, p 46.
(2) La miniatare originale de Jacques Le Moyne de Morgues existe encore (D' E.-T. Hamt, sur une miniature de Jacques Le Moyne de Morrjues, représentant une scène du voyage de Laudonnière en Floride (1564). Paris, 1901, in-8° : extrait des Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions). Elle a été reproduite, ainsi que les autres dessins de Le Moyne de Morgues, dans la collection De Bry, Brevis narratio rcrum qnae in Florida, Americae provincia, Gallis acciderunt, secunda in illam navigatione, duce Renato de laudonnière, classis praeferto MDLXIIII, quae est secunda pars Atnericae. Francofurti-ad-Moenum, 1591, in-foJ.
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s'accrurent d'une mutinerie parmi les colons, qu'un certain La Ko(|uetle voulait mènera la découverte d'une mine d'or. Tandis que voguait vers la France le gentilhomme auvergnat de Marillac, avec un pli secret pour l'amiral, une soixantaine de conjurés, pistolets et fusds au poing, sur- ])renaient au saut du lit Laudonnière et tout l'état-major. Maîtres des deux barques préparées pour aller à la découverte, ils forçaient les pilotes Michel Vasseur et Tranchant à gouverner sur les Antilles. D'abord assez heureux pour capturer des caboteurs cubains, puis au cap Tiburon le gouverneur de la Jamaïque, ils eurent l'imprudence d'envoyer chercher à terre sa rançon. Cernés dans une anse par trois bâtiments de guerre, ils laissèrent sur place la moitié des leurs et, dépourvus de tout, se résignèrent à regagner la Caroline. Les meneurs. Desfourneaux, Lacroix, Etienne de Gènes et Seignore, furent passés par les armes; aux autres, on pardonna.
Cependant, les pionniers restés avec Laudonnière découvraient un grand lac, — peut-être le lac Okechobée, — ■ bordé de forêts d'acajou et de magnolias séculaires. Tel autre, La Roche-Ferrière, envoyait des monts Apalaches des boucliers d'or et d'argent, des lingots, des flèches dor, des émeraudes et des saphirs, magnifiques échantillons de la richesse d'un territoire que l'audacieux volontaire parlait de conquérir avec cent arquebusiers.
Ces rêves dorés avaient fait oublier les nécessités de la vie. Au printemps de 15G5, la famine éclatait. « Les os commencèrent à suyvre la peau de si près, qu'en plusieurs endroits, ils la percèrent. » Et des Indiens, rien à attendre. Laudonnière, pour se faire apporter des vivres, ayant retenu comme otage leur cacique Outina, les alentours du fort s'étaient couverts de flèches, garnies de longs cheveux, scalp significatif d'une déclaration de guerre. « L'œil et le pied si prompts qu'aussitost l'harquebuse en joue, aussitost
estoient-ils en terre, et aussitost relevez pour respondre de Tare, » les Indiens s'abattirent deux cents par deux cents sur le détachement envoyé le 27 juillet aux provisions : si bien que le lieutenant d'Ottigny dut battre en retraite.
Enfin, le 3 août, les sentinelles, qui exploraient anxieusement rhorizon du haut de la montagne voisine, signalèrent quatre voiles. C'étaient des Anglais: le négrier John Hawkins, qui se faisait gloire d'avoir comme blason un nègre à mi-corps, lié d'un cercle, venait d'écouler ù Saint-Domingue une cargaison de hois (Téhène prise en Guinée (1).
Un de nos pilotes dieppois, Martin Atinas, le guidait.
Stupéfait de nous trouver solidement installés en Floride, mais vite instruit de notre détresse, Hawkins offrit de ramener en France « toute la troupe » . " Je refusay tout à plat, écrit notre Poitevin; si est ce que je craignois qu'il ne voulusl attenter quelque chose en la Floride au nom de sa maistresse. » Mais pour calmer les murmures de ses soldats, que le négrier encourageait sous main à quitter la place, Laudonnière leur assura les moyens d'être rapatriés, en achetant au prix de son artillerie un des vaisseaux anglais (2).
L'avenir lui donna raison de ne pas abandonner « une entreprise si importante pour nostre république » . Le 28 août, la flotte de secours longtemps attendue était signalée au large.
L'amiral de Goligny l'avait placée sous les ordres de trois officiers généraux : Jean Ribault, colonel conducteur du voyage et lieutenant du roi en « Neufve France « (3), François Léger de La Grange, colonel des troupes et direc-
(i) Guzman de Silva à Philippe II. Londres, 1'^'^ octobre 1565 (Martin A. -S. Hume, Calendar of State papeis relating to eiir/lish affairs preserved in... Simancas : Elisabeth, t. I (1558-1567), p. 486).
(2) Hackluyt, The principal Navigations, t. III, p. 501, 520, 583, 590.
(3) B. N., Franc., 21544, fol. 21 et suiv. : mandements de Coligny aux capitaines de navires.
leur des fortifications (1), Pierre Aligre d'Ully, chargé, comme le furent plus tard les intendants, des vivres, de la justice et des revues (!2). Le capitaine Luce faisait fonctions de sergent-major (3) du corps expéditionnaire, qui comprenait quatre compagnies d'arquebusiers, de jeunes laboureurs, des femmes et des enfants, environ six cents personnes (4). L'escadre, que le capitaine de marine Louis de Berre de Torrette avait eu mission de former (5), comptait, comme vaisseaux de haut bord, la Trinité vaisseau amiral acheté tout exprès par le roi, i' Emérillon roberge royale, battant pavillon du vice-amiral Nicolas d'Ornano, et la Perle, commandée par Jacques Ribault, fils de Jean, également capitaine de la marine royale; la Levrière (6), f Emérillon de Vincent Collas (7) et l'Épaule de mouton étaient des navires de Dieppe affrétés comme transports; la roberge rochelaise du capitaine Jean Du Boys rallia l'expédition en cours de route. Une batterie de six pièces, des milliers de poudre à canon, des « toiles à fère car-
(1) Suivant coimnission de Coligny. 19 mars 1565 (Le P. Fourmeb, Hydrographie (1667), p. 251). — Cf. des contrats passés par la Grange à Rouen, 7 et 16 avril (Gosseun, Nouvelles glanes normandes. Rouen, 1873,
(2) Ibidem. — Lettre de Coligny à Charles IX. 18 août 1566 (B. N., Franc. 15882, fol. 144) : Coligny prie le roi de faire mettre en liberté « le sieur d'Huilly, » prisonnier en Espagne, dont il définit les fonctions près de Ribault.
(3) Suivant commission de 1 amiral du 2 avril (Le P. Fourkier, p. 251).
(4) Nicolas Le Challeux, Discours de L'histoire de la Floride. Dieppe, 1566, in-8°. Le Challeux était charpentier à bord de l'escadre de Ribault. — Déposition de Jehan Mennin, marinier, par devant M. de Fourquevaux (Marquis Du Prat, Histoire d'Elisabeth de Valois, reine d'Espaijne. Paris, 1859, in-8°, p. 431. — Gaffarel, p. 443. — Abbé Douais, Dépêches de M. de Fourc^uevaux, ambassadeur du roi Charles IX en Espagne (1565- 1572). Paris, 1896, in-8°, p. 131).
(5) Suivant commission de l'amiral du 27 avril (Le P. Fournier, p. 251).
(6) Mandements de Coligny relatifs à l'armement de tous ces navires. Chastillon, 28 avril, 10 mai 1565 (B. N., Franc. 21544, fol. 31 et suiv).
(7) a Prins en nolleage pour porter vivres au pais de la Nouvelle-France, aultrement la Floride. » 2 mai (B. N., Franc. 20977, fol. 184).
tuches », des lances et des piques à feu étaient destinés à la colonie (1).
LE MASSACRE DE l'eXPËDITION DE RIRAULT (1565)
Quelques jours après Ribault, une autre escadre quittait l'Europe, emportant les deux mille six cents hommes de Pedro iNIenendez de Avilès : d'autres bâtiments de guerre et six cents soldats devaient les rallier aux Antilles. Sous couleur d'exterminer riiérésie, hidalgos castillans et montagnards des Asturies venaient nous expulser de Floride^ et pourvoir de garde-côtes la colonie (2), pour prévenir tout retour offensif des nôtres.
Assailli en cours de route par de violentes tempêtes, Menendez n'avait pu conserver près de lui qu'une partie de sa flotte, lorsque, le 4 septembre, à travers un épais brouillard, furent signalés quatre vaisseaux à l'ancre près de la côte lloridienne (3).
(1) Mandement de Coligny. 25 avril (B. N., Franc. 21 544, fol. 54).
(2) Selon traité du 20 mars 1565 entre Philippe II et Menendez (Rui DiAZ Y Caravia, La Florida, su concjuista, t. II, p. 415. — F. DrRO, Armada espanola, t. Il, p. 466).
(3) Les sources espagnoles, pour la relation de la campagne, sont : les Carias escritas al rey por el gênerai Pero Menendez de Aviles, aux archives (le Séville, utilisées par Parkma>, Pioneers of France in the north World. Boston, 1867, in-S", trad. de Clermont-Tonnerre. Paris, 1874. — D'' Solis DE La.s Meras, beau-frère de Menendez, relation de l'expédition de Menendez publiée par Gabriel de Garderas y Ca.no [André Gonzalez de Barcia', Ensajo cronoloqico para la historia de Florida. Madrid, 1723, in-4°, p. 85. — Francisco Lopez de MendozX, chapelain de l'armada, relation publiée en espagnol dans la (7o/(?c'Cîon de docianentos inediios relativos al descubrimiento de lus posesiones espaiiolas. ^ladrid, 1806, in-8^, t. III, p. 460; et traduite en français sous le titre : Mémoire de l'heureux résultat et du bon voyage cfiic Dieu a bien voulu accorder... à Pero Melendez, dans Terxacx-Compass,
C'était Une de nos divisions. Les navires de faible tonnage, la Perle, du capitaine Jacques Ribault, la Levrière, de maître Vivien Maillard (l) et le bâtiment de Machonville, ayant seuls pu s'abriter dans la rivière, les vaisseaux de forte jauge étaient restés à un mille au large sous la garde de petits détachements. Quand il vit arriver sur eux une demi-douzaine de navires de guerre, dont l'un, le San- Pelayo, ne jaugeait pas moins de 1 550 tonnes, Jean Ribault voulut amener au secours des siens six cents arquebusiers ; mais avant qu'il eût quitté le rivage, son vaisseau-amiral, la l^rùiité [2) , et la roberge vice-amirale, /'cmeV/Z/on (3) étaient investis : contre chacun d'eux, une couple de grands navires avaient exécuté une manœuvre enveloppante, avec une précision et dans un silence impressionnants.
u Qui vive? cria-t-on alors de la flotte suspecte. — France. — Vous êtes en territoire espagnol. Quittez la place, ou sinon... — Quel est votre général? — Pero Menendez de Avilés. Et le vôtre? — Monseigneur de Chastillon 1) (Coligny).
La nuit était venue. Dans les ténèbres, une barque de la Trinité ^c glissa vers VEinérillon avec un message verbal, dont les Espagnols, aux écoutes, ne purent saisir le sens. Mais à l'énergique réponse du corse Nicolas d'Ornano, dit Corsette (4) : « C'est moi qui suis l'amiral; plutôt mourir! »
Voyaqes, relations et mémoires originaux pour servir a ihistoire de la découverte de i Amérique , 2^ série, t. X, p. 165.
(1) Les deux bâtiments avaient chacun dix pièces, dont deux fauconneaux de bronze, selon mandement de l'amiral de Coligny. 28 avril 1565 (B. N., Franc, 21544, fol. 40).
(2) Achetée par le roi, la Trinité avait trente-deux pièces : 7 moyennes de bronze, 1 coulevrine, 1 fauconneau, 1 faucon, 20 berches de fer et 2 chiens. Autre mandement de Coligny (Ibidem, fol. 35).
(3) Cette roberge royale, commandée par Nicolas d'Ornano de Corse, capitaine ordinaire en la marine, avait vingt-neuf pièces, dont 7 moyennes et 2 espoirs de bronze et 20 berches de fer [Ibidem, fol. 31).
(4) Son parent Pierre d'Ornano, capitaine de galère, était également appelé Corsette. Lettres de Henri II, 26 décembre 1550 (B. N., Pièces
ils comprirent que le lieutenant de la Trinité, Jean Le Blanc (1), en l'absence de son chef, avait parlé de se rendre. » Plutôt mourir! n répondit récho à la sommation d'amener lancée par l'amiral Diefjo Florès de Valdès. Mais pour servir les soixante et une pièces de nos navires amiraux, les bras manquaient, quelle que fût la bonne volonté des officiers mariniers de Gorsette, du maître d'équipage Eustache Fayet, du contre-maître Jean Franc-homme et des maîtres canonniers Martin Ferrant et Etienne Bertrem (:2). Force était donc de prendre chasse, en coupant au plus vite les câbles des ancres. Et ces démons manœuvrent si habilement, écrivait un de nos adversaires (3), qu'ils eurent tôt fait de nous distancer. La poursuite dura toute la nuit.
Le surlendemain, notre escadre reparaissait, la Trinité en tête, et faisait le signal d'aller à elle. Était-ce un piège? Ribault craignait qu'elle ne fût déjà au pouvoir de l'ennemi, quand une lettre du capitaine d'Ornano, apportée à la nage, le tira de perplexité. Nos vaisseaux étaient saufs : et Gorsette avisait son chef que la flotte espagnole avait opéré un débarquement dans le sud, à la rivière des Dauphins, où des nègres travaillaient à des retranchements. Menendez, en effet, son coup manqué, se fortifiait dans le rio San-Agustin, en attendant des renforts que le San-Pelayo et un autre navire allaient quérir d'urgence à Saint-Domingue.
originales, vol. 2170, doss. Ornano, p. 2). Et c'est sous ce sobriquet de Gorsette qu'ils étaient couchés sur les états de la marine royale (B. N., Franc. 3616, fol. 123). M. Gaffarel n'avait pas identifié les braves.
(1) Capitaine de la marine royale comme Ribault et Gorsette, il était capitaine de pavillon de Ribault sur la Trinité (B. N., Franc. 21544, fol. 37). Gomme eux, il fut victime des Espagnols; son nom est marqué, comme les leurs, d'une croix funéraire dans la liste des capitaines de la marine royale au 23 avril 1566 (B. N., Franc. 3397, fol. 14).
(2) État des officiers de l'Emérillon au départ, le 6 mai 1565 (B. N., Franc. 21544, fol. 33 v").
(3j Francisco Lopez dk Mendoza.
LA FLORIDE l'RAIN TAISE 59
" Vous regarderez de n'endurer qu'il n'entrepreine sur nous, » avait écrit l'amiral de Golignyà Jean Ribault. Celuici en prit texte pour aller à l'ennemi. En vain, Laudonnière préconisait-il la défensive; en vain, déciarait-il urgent de parer à l'imminence d'un ouragan, en allégeant les vaisseaux pour les rentrer dans la rivière; en vain, le colonel La Grange l'appuyait-il de son autorité. Jean Ribault embarqua sur ses quatre vaisseaux de haut bord toutes ses compagnies d'infanterie, empruntant même à la garnison de la Caroline les officiers d'Ottigny, d'Erlach et La Caille; le 10 septembre, il était en vue de la position espagnole. A grand'peine, l'escadre ennemie, fuyant à notre approche, franchit la barre du rio San-Agustin pour se mettre à l'abri. Le reflux empêcha de la suivre: et soudain, l'ouragan prédit éclata, entraînant nos vaisseaux avec une violence folle. San-Agustin était sauvé.
Il ne restait au fort de la Caroline que seize hommes en état de porter les armes; joignez à cela des estropiés, des valets de chiens, des cordonniers, un brasseur, un joueur d'épinette, des femmes et des enfants, en tout une ou deux centaines de personnes. Dans la nuit du 19 au 20 septembre, La Vigne était de garde aux remparts avec son escouade. La pluie tombait si dru qu'au jour, il congédia les sentinelles et gagna lui-même son logis pour se sécher. Il n'avait rien observé de suspect. . . Quelques instants après, les Espagnols de Menendez, Recalde et Patino, venus à travers bois et marais de San-Agustin, montaient en trois colonnes à l'assaut. Pris à l'improviste, les défenseurs furent écrasés : « Voilà le capitaine! » cria un déserteur, en montrant Laudonnière. Mais celui-ci parvint à gagner la brèche de l'ouest et à se réfugier dans la lagune : il échappait à une « horrible tuerie » que contemplait, impuissant, un autre fuyard (1).
(1) Le CnALLEUx.
(iO mSTOlRK DE LA MARINE FRANÇAISE
C'est à peine si les femmes et les enfants étalent épargnés. Les prisonniers étalent pendus, et dans un bûcher, flambaient les livres et les dépouilles des hérétiques.
De petits bâtiments mouillés sous le fort, un brigantin, une galiotte sans agrès, un transport vide avaient été promptement 'amarinës par les Espagnols : un quatrième navire tentait de s'échapper avec sa cargaison de vivres, quand une bordée de la forteresse le coula à fond. Restaient la Perle et la Levrière, postées ù l'entrée de la rivière pour en barrer lentrée. C'était notre dernière planche de salut. Jacques Ilibault et Maillard, qui les commandaient, recueillirent dans les roseau.x de la rive Laudonnière et vingt-sl.\ des siens, son trompette, sa femme de chambre, le peintre Le Moyne de Morgues, le fds d'un aubergiste de Rouen, le ministre Robert, le charpentier Le Challeu.v... De la rive, les vainqueurs leur lançaient les yeux des cadavres, qu'ils Il fichoyent au bout des dagues, " en poussant des cris de bétes féroces. Jacques Ribault voulait tout risquer pour sauver les derniers débris de la colonie. Mais la pénurie des vivres et des munitions, l'incertitude où il était du sort de son père, emporté par la tourmente, l'obligèrent à appareiller pour la France le :25 septembre. Son cousin. Maillard, ht voile en même temps, avec Laudonnière à bord.
A peine de retour à San-Agustln, Menendez eut, par les Indiens, connaissance d'un naufrage tout proche. A quatre lieues dans le sud, il aperçut en effet de nombreux marins de l'autre coté d'une lagune. C était l'un des équipages de Jean Ribault. Votre fort est pris et la garnison massacrée, cria ^lencndez. Anéantis par la nouvelle, nos gens offrirent une rançon pour se faire rapatrier. — A des protestants, je ne veux rien promettre, réphqua l'adelanlado. Sans se douter qu'ils n'avaient en face d'eux qu'une quarantaine d'hommes, les malheureux se rendirent à discrétion et commencèrent par se démunir de leurs armes, soi.\anle-dlx arquebuses.
vinpjt pistolets, etc. Ainsi désarmés, l'amiral Florès de Valdés les transportait dix par dix de l'autre côté de l'eau, où la petite troupe de Menendez, masquée derrière un massif, leur liait aussitôt les mains avec des mèches d'arquebuse. Ils étaient deux cent huit. « Les catholiques à part! " commanda Menendez. — Huit hommes se détachèrent du groupe et furent évacués en canot sur San-Agustin. Quant aux autres?... " Lorsque vous me verrez tracer une raie sur le sable, dit tout bas l'adelantado au commandant de l'avantgarde, ce sera leur arrêt de mort. » Et pas un des prisonniers n'échappa à la boucherie.
Le lendemain, tout était à recommencer. Une nouvelle troupe de naufragés avait reparu sur la rive méridionale de la lagune, car nos vaisseaux brisés par l'ouragan couvraient d'épaves la côte. Dans la nuit, un barbier laissé pour mort ayant pu se traîner jusqu'à elle et criera la trahison, les trois cent cinquante hommes de la troupe défiaient, par delà l'eau, les cent cinquante soldats de la garnison de San-Agustin. A l'étendard royal qui claquait au vent, Menendez comprit que le lieutenant général ïîibault était devant lui. Et il se tint coi.
Dupé ])ar cette feinte quiétude, Ilibault hissa le drapeau parlementaire; l'annonce de la destruction de la Caroline l'attéra. Dans son désarroi, il livra tout, les étendards, les enseignes des compagnies, ses armes dorées, le sceau qu'il tenait de Coligny pour expédier les provisions d'offices. Cent cinquante hommes seulement souscrivirent la capitulation et passèrent l'eau à sa suite. « Y a-t-il des Luthériens parmi vous? demanda Menendez. — Tous, " clama Ilibault, et il entonna le psaume : « Domine, mémento mei... " Au même signal que précédemment, les poignards des bourreaux s'abattirent, n'épargnant que les fifres, les tambours et quatre soldats catholiques (l). Le lieu du carnage
(1) D. SOJLIS DE LAS MeRA.S.
s'appelle encore la lagune des massacres " Matanzas » .
Le cadavre de Ribault subit de sanglants outrages (1). La peau de visage, scalpée avec la barbe, fut envoyée comme un trophée à Séville : le corps fut écartelé, et Menendez fit exposer dans la cour de la forteresse les débris informes du (i meilleur commandant, du plus expérimenté marin qu'il eût jamais connu » (2).
Qu'étaient devenus les derniers compagnons de Ribault? A huit journées de marche dans le Sud, au cap Ganaveral, ils construisaient un fort et un vaisseau. Menendez, le 1" novembre, tombait à l'improviste sur eux à la tête de trois cents soldats etdes trois bateaux du capitaine Diego de Maya. Une prompte retraite dans les bois donna à nos marins le loisir d'écouter les propositions pacifiques du bourreau de la Floride : il promettait la vie sauve; et cette fois, aux cent cinquante hommes qui se fièrent à lui, à l'intendant Aligre d'Ully, au chirurgien-canonnier Charles de Saligan, au pilote Jacques La Boire, etc. (3), il tint parole. Seuls, un capitaine français et vingt des siens envoyèrent dire qu'ils aimaient mieux servir de festin aux Indiens que de captifs aux Espagnols. Le fort en bois fut rasé, le vaisseau en chantier brûlé, l'artillerie de forteresse enterrée. Menendez avait achevé sa tâche. La Floride française avait vécu.
« Qui veut aller à la Floride,
Qu'il aille, j'y ai esté.
Et revenu sec et aride
Et abbattu de povreté,
Pour tous biens j'en ay rapporté
Un beau baston... " (4).
(1) La PoPELiMÈRE, p. 34. — De Thou, Histoire universelle, XLIY, p. 526.
(2) Menendez à Philippe II, 15 octobre 1565 (Parkmax, p. 98).
(3) Qui étaient captifs avec une douzaine d'autres sur les galères d'Espagne, plusieurs années après (B. N., Franc. 16103, fol. 639).
[k) Le Ch alleux.