‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 100 sur 106 · MER ROUGE ET GOLFE PERSIQUE · texte numérisé non relu

MER ROUGE ET GOLFE PERSIQUE

L'Ethiopie! Jamais pays n'avait été plus à la mode, même lorsqu'un mythe médiéval plaçait le paradis terrestre dans ce mystérieux royaume du Prétre-Jean. Nos marins n'étaient pas étrangers à cette vogue. Dès 1617, Saint- André se renseignait près des Turcs, Arabes et Hindous rencontrés à Sumatra « quelle fortune l'on pouvoit courre » en guettant les caravanes de La Mecque. En 1623, deux vaisseaux malouins et deux cents hommes, avec vingt mois de vivres, partaient » faire la guerre aux Infidelles et gens sans adveu qui empêchaient les Français de naviguer en la Mer Rouge » . Le commandant en chef, Charles Jonchée Des Tourelles, jadis attaché à la personne de Hans de Decker, avait exécuté dans l'Océan Indien « tout ce que pouvait faire un homme de courage, grandement entendu au fait de la mer, puis tesmoigné sa vertu par les blessures qu'il avoit receues au plus fort de la meslée » navale du 27 octobre 1622 contre la flotte Rochelaise. Edifié par son rapport sur nos mésaventures aux Iles de la Sonde, l'amiral lui marquait cette fois comme terme de l'expédition le golfe arabique (1). Le P. Joseph saluait déjà le jour où l'on aurait accès en Abyssinie par le Bab-el-Mandeb (2) . On tenterait d'y relever le commerce de l'or que les Portugais avaient détourné sur Sofala : par Suez, les produits de l'Inde reprendraient, comme au temps de Salomon, la voie de la Médi-

(1) Congé de l'amiral Henri de Montmorency à Jonchée Des Tourelles. Chantilly, 24 juillet 1623 (Arch. nat., Z"»6, fol. 60).

(2) Le P. Joseph à Ingoli, i'"' juillet 1627 (Arch. de la Propagande, analysé par G. F.iGxiEZ, Le Père Joseph, t. I, p. 363).

tcrnuiéc. " Marseille se rendrait pviissanle; par cette correspondance des mers, les Espagnols seraient affaiblis et tous les autres princes fortifiés. » Plutôt que de laisser Ormuz à ses redoutables voisins, au roi catholique ou au Sultan, le shah nous mettrait en possession de ce bijou, «le lieu le plus propre pour le trafic et pour la guerre » (1). Et ce n'était point bâtir sur les nuées. Durant son séjour dans le Levant, notre ambassadeur Achille de Harlay avait négocié avec le sophi et obtenu la cession d'un port dans le golfe persique, à proximité des riches régions de l'Asie (2). Géographes, politiciens, navigateurs, s'accordaient pour conseiller « d'aller tout droict à Ormuz, sans mendier la grâce de tant de princes étrangers (3) » . Ormuz « l'œil et la perle du monde » , disait un proverbe oriental que le frère d un de nos meilleurs marins s'appropriait pour le citer au roi (4j, exerçait sur nous un tel attrait que le grand maître de la navigation, dès son entrée en fonctions, s'occupa du trafic avec la Perse (5) .

C'était aller à l'encontrede la politique turque, hostile au shah. Chargé d'organiser à Ispahan le commerce des soieries et des tapis, " dont la correspondance seroit à Mar-

(1) Mémoire adressé à liichclieu en 1626 (Affaires Étrangères 783, France 40, fol. 154 : partiellement publié dans la Revue de Géographie, t. XVII (1885), p. 367).

(2) C'est sur quoi le contrôleur général Du Noyer appelait l'attention des Etats de Bretagne réunis à Nantes le 22 décembre 1622 (Advis et résolution de ce (jui s'est passé aux Estats derniers tenus à Nantes sur le fait de la Royalle Compagnie de la navigation et commerce pour les voyages de long cours. Rennes, 1623, in-*" : B. N., Franc. 17329, fol. 215).

(3) BEncEROK, Traicté de la navigation et des voyages de descouverte et cougueste modernes et principalement des François. Paris, 1629, in-S", p. 188.

(4) Harangue de Léonor d'Estampes, [frère d'Achilles d'Estampes- Valençay, qui commanda la flotte royale au siège de La Rochelle], évêque de Chartres, au roi, pour le persuader de la nécessité de la navigation. 3 février 1627 (B. N., Franc. 23027, fol. 281).

(5) Note de Richelieu. 29 mai 1627 (Affaires Étrangères 785, France 42, fol. 118).

seille » , Des Hâves Courmesmin reçut si mauvais accueil du sultan, qu'il alla demander au tsar moscovite l'autorisation de faire passer par Astrakhan et la Caspienne les caravanes de Perse, forcées jusque-là de suivre la voie d'Alep ou de Smyrne en territoire turc (l). Où l'ambassadeur avait échoué, d'humbles religieux, des Capucins réussirent. En 1628, avec une caravane arménienne partie d'Alep, ils gagnèrent Ispahan. Si les chefs des comptoirs anglais et hollandais se montrèrent inquiets d'une concurrence possible, de tous l'accueil fut cordial et de Shah Abbas, magnifique (2). Et pour remercier Louis XIII des portraits royaux que lui remirent les Capucins, le shah emprunta à la poésie persane cette charmante formule : « Entre moy et mon amy, il y a un attrait si puissant que, si je ne puis aller à luy, il court à moy (3). » Au printemps de 1629, sa missive arrivait à destination dans la bourse de soie à fond d'or, où le P. Pacifique de Provins l'avait reçue.

Deux missions tentèrent de pénétrer en Perse par la même route que le P. Pacifique. Mais pas plus que les Normands Fermanel et Fauvel (4), le Marseillais Duloir (5j ne

(J) Bergeros, p. 188. Le voyage de Courmesmin est de 1626.

(2) Il Relation briefve et succinte de l'acheminement des Cappucins [Pacifique de Provins, Gabriel de Paris et Juste de Beauvais] au royaume de Perse etde leur establissement audit pais, par F. Pacifique de Pnovi>.s, " (B. N., Cinq cents Colbert 483, fol. 409. — Le P. Pacifique de Provins, Voyage de Perse. Paris, 1631, in-4''). — La Perse était le chemin de l'Inde : et précisément au moment du voyage des Capucins, un gentilhomme portugais, Bernard Figuier, dédiait au cardinal de Piichelicu la traduction d'un ouvrage portugais relatif à l'Inde et à l'Insulinde : les Voyages advantureux fie Fernand Mendez Piitto. Paris, 1628, in-4".

(3) Shah Abbas à Louis XIII. Casbin, octobre 1628, et des années de Mahomet 1038 (Le P. Pacifique de Provins, et B. N., Brienne 78, fol. 204; Fontanieu 479, fol. 89). Cf. aussi une lettre du P. Gabriel de Provins. Ispahan, 30 avril 1629 (B. N., Cinq-Cents Colbert 483, fol. 431).

(4) Le voyage d'Italie et du Levant de Messieurs Fermanel, Fauvel, Baudouin de I^aunayet de Stochove. Rouen, 1670, in-S", p. 287. — Robert Fauvel, Observations curieuses sur le voyage du Levant fait en 1630 par MM. Fermanel... Rouen, 1688, in-4°.

(5) Voyages du sieur DuLOin, contenus en plusieurs lettres écrites du

put franchir l'Euphrate. En 1631 comme en 1639, le grand vizir de l'empire ottoman leur barra la route à Bagdad, « adverty que le roy de France désiroit contracter alliance avec le Persan, ce qui ne se pouvoit faire qu'au grand désavantage de la Turquie » .

Restait la voie de la mer, aussi bien pour la Perse que pour l'Abyssinie. « Que si vous faisiez le voyage d'Ethiopie par le cap de Bonne-Espérance, — écrivait-on à « la généreuse » compagnie malouine de Guinée, — comme les autres voyes ne vous peuvent estre bientost ouvertes, il ne manquera pas de moyens de nous obliger et tout le public en mesme temps (1). " II y avait justement à Paris, en 1634, un prince éthiopien, un proscrit « changeant de nom à mesure qu'il changeoit de pays (2) . » Fils du négus Yacoub disparu dans un combat, Zacha-Christos faisait « beaucoup parler de lui pour être un très vaillant champion en la lice de Vénus. Impudent, — mais c'est une qualité nécessaire à un imposteur — d'aucuns le tenaient pour prince d'Utopie » . De fait, il ne nous fut d'aucune utilité. Et le scepticisme des contemporains se donna libre cours dans Tépitaphe qu'on proposait pour sa tombe, lorsqu'il mourut à Rueil, en 1638, dans la résidence du cardinal de Richelieu (3) :

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