LA COMPAGNIE MALOUINE DE GUINEE
Dans le gâteau africain, les Malouins s'étaient taillé la meilleure part. Le monopole commercial qu'ils s'étaient fait adjuger le 14 janvier 1634 n'embrassait rien moins que le golfe de Guinée tout entier, depuis Sierra-Leone jusqu'au
(1) David le Baillif et Simon Delapierre, de Rouen, forment une société pour l'achat du pétun et de nègres pour le cultiver. 10 janvier 1639 (GossEUN, Documents relatifs à la marine norm.ande, p. 164). Cf. aussi le chapitre Antilles françaises.
(2) 27 juin 1634 (Le P. Fournier, p. 268). Du reste, les mêmes capitaines, Bontemps et De Gaen, allaient au Sénégal et en Guyane.
(3) Longtemps pourtant, les nègres ne furent guère importés aux Antilles que par des navires anglais et hollandais ( " Relation des isles de Sainct- ChristoHe, Gardelouppe et la Martinicque gisantes par les quinze degréz en deçà de l'équateur » (vers 1645) : B. N., Nouv. acq. franc. 10695, fol. 281). — Voyage du chevalier des Marchais, t. II, p. 105.
(4) B. N., Nouv. acq. franc. 10695, fol. 281. — George Scelle, Histoire de la traite néqrièrc. Paris, 1906, in-8'', t. II, p. 182.
cap Lopezau Congo (1). Leur puissante compagnie, fondée au capital de 160 000 livres et gouvernée par cinq des principaux associés, Jean Briant-Larcy entre autres, comprenait une bonne partie des armateurs du Vieux Rocher. Avant de « mener beaucoup d'ouvriers pour travailler en ces pays » lointains (2), elle fit procéder à l'exploration du golfe par une escadre de six bâtiments. L'été venu, elle était en possession du rapport des prospecteurs qui avaient parcouru toute l'étendue de la concession, en perdant au cours d'un incendie un de leurs vaisseaux.
Suivant la pittoresque relation de voyage adressée par le p. Golombin à cet esprit curieux que l'on qualifiait de procureur général de la littérature (3), l'expédition débuta par une visite au roitelet voisin du cap de Monte. Et nos rapports ne devaient point se borner à une simple visite de politesse, s'il faut ajouter foi à une aventure qui arriva une trentaine d'années plus tard. Un de nos voyageurs se trouvait l'hôte du roi nègre de l'endroit : comme il portait la santé d'une des brus du roi, en buvant du vin de palme, — « Monsieur, je vous remercie, » dit-elle en français; et elle continua en portugais : « le père de mon mary a toujours demeuré avec des Français dans le temps qu'ils estoient ici » (4) .
L'accueil fait à nos Malouins ne fut pas moins cordial à la côte du Quaqua, ainsi appelée d'une onomatopée indigène : à la vue d'un navire, explique le P. Golombin, les nègres « mettent le doigt dans l'eau et le portent à l'œil en
(1) Le P. Foun.MER, Hydrographie, 2^ édit., p. 268.
(2) Le P. Golombin de Nantes au P. Gilles de Loches, à Tours. Saint- Malo, 25 février 1634 (Bibl. de Garpentras, ms. 1775, fol. 259). Le Père Golombin, capucin nantais, s'appelait de son nom de famille Michel Richard et Ht profession le 13 août 1614 (British Muséum, Additional manuscript 21230).
(3) Fabri de Peiresc.
(4) ViLLAULT DK Bellefond, Relation des costes d' Afrique appelées Guinée. Paris, 1669, in-8% p. 109. Il Ht son voyage en 1667.
l'origine de nos colonies D'AFRIQUE 109
disant Coaqua; et fault faire la mesme cérémonie pour témoigner qu'ils seront bien venuz » (1). Mais la véritable terre promise, c'était la fameuse côte de la Mine. Pour des manilles de fer, de la verroterie, pour certaine pierre bleue formée « par la rosée du ciel sur des joncs en certains marécages du Bénin et endurcie » par les rayons solaires (2), les nègres se dépouillaient de leurs bracelets, de colliers, (1 de cordons d'or merveilleusement bien travaillez et aussy délicatement faicts qu'aulcun orfèvre de France pût faire » (3), de lamelles d'or enfin, dont ils ornaient leurs cheveux et leurs barbes. Ces belles opérations commerciales se firent à Commando, à proximité d'Elmina, puis au royaume d'Oulibata. Le P. Colombin ne nous renseigne point du reste sur la géographie politique de la Guinée, qui aurait été répartie en quinze royaumes, « quasi entièrement réduitz sous la domination de trois rois, les rois de Tonibut, de Borno et de Gaoga » ou Quaqua (4). Il nous parle seulement du roi Ahmadou, une sorte de Moïse à rebours, également député par son peuple au sommet d'une montagne, afin de converser dans l'éclat du tonnerre avec l'esprit malin.
Au Bénin, » les peuples les plus civilisés et policés de la coste » servirent leurs hôtes, genou en terre. Chez eux, on travaillait l'or, le fer, l'ivoire; et leurs toiles ou leurs tapis
(ij Le P. Colombin à Peircsc. Saint-Malo, 20 juin 1634 (B. N., Nouv. acq. franc. 9340, fol. 118, publiée par le P. Ubald cI'Alençon, Relation inédite d'un voyage en Guinée adressée en 1634 à Peiresc par le P. Colombin DK Nantes. Paris- Vannes, 1906, in-S", extrait de la Revue de Rretagne). — Le P. Colombin répondait à un questionnaire de Peiresc daté du 10 avril 1634 (Le P. Apollinaire de Valence, Correspondance de Peiresc avec plusieurs missionnaires et reliqieux de l'ordre des Capucins, 1631-1637. Paris, 1891, in-8°, p. 40).
(2) La monnaie du pays, les cauris, venait non du Bénin, mais des Maldives [Voyage du chevalier des Marchais, t. Il, p. 40).
(3) Lettre du P. Colombin du 25 février.
(4) « iNa^igation d'Espagne aux Indes Orientales » (Affaires Etrangèree, Espagne 18, fol. 371).
de coton multicolores n'étaient point à mépriser. Des produits du sol, les explorateurs apprécièrent le vin laiteux des palmiers, la noix de coco, l'huile de palme jaune comme safran et les liqueurs aromatiques qui suintaient, par incision, de certain bois rouge. Les singes pullulaient, « méchants, vicieux et pleins de malice; et c'est un dire parmi les sauvages que ces animaux ne veulent parler, afin de ne rien faire » . Gomme cadeau pour le grand maître de la navigation, les Malouins rapportaient une civette.
Dans une lettre dont le cadre était tracé par le questionnaire de Peiresc, le P. Golombin se bornait à résumer » ses pérégrinations affricaines " . Une plus ample relation, adressée à son provincial (1), nous eût beaucoup mieux renseignés, par exemple sur l'exploration poussée « fort avant à contremont la rivière du Niger v (2) et qui fut sans doute concluante; car les Malouins, à l'automne, reprirent la mer ^^3) ; et ils auraient assis notre domination sur la (ruinée, si les hostilités avec l'Espagne n'avaient amené « le rallentissement de l'entreprinse " (4) et forcé les Capucins à épier une éclaircie pour reprendre leur « mission éthiopique » (5). A tout hasard, le P. Golombin se munissait d'un vocabulaire éthiopien dont il pût " se prévaloir pour ses voyages 1) (6).
(1) Peiresc au P. Gilles de Loches, 10 juillet 1634 (Le P. Aroi.Li.vAinE DE Valence, p. 62).
(2) Peiresc au P. Colonibin, 10 avril 1634 (Ibidem, p. 45).
(3) Peiresc au P. Gilles de Loches, 10 juillet, et au P. Césaire de lloscoff, 7 août (Ibidem, p. 90).
(4) « Et Compagnie de la Guinée. » Peiresc au P. Gilles de Loches, 23 juillet 1635 {Ibidem, p. 152).
(5) " Ou de Guinée. » Peiresc au P. Gilles de Loches, 20 janvier 1637 [Ibidem, p. 308).
(6) Peiresc au P. Gilles de Loches, 10 juillet 1634. — Au Congo, le roi nègre réclamait plus tard des capucins. Août 1647 (Affaires Étrangères, Asie 2, fol. 7).