NAVIGATIONS NORMANDES EN GUINÉE
Ouvrez l'atlas du célèbre pilote Guillaume Le Testu : sur le Sénégal, au Cap Vert, dans ces régions qui sont devenues plus tard colonie française, vous verrez, dès 1556, flotter le pavillon fleurdelisé qu'un nègre tient en main (3). C'était le pavillon des anciens corsaires d'Ango, gens de Rouen (4), de Dieppe, de Honfleur et de Vatteville; comment nous leur dûmes en quelque sorte la prise de possession des
Deseilligny, p. 11). — Philippe II à Antoine de Bourbon. 8 janvier 1560 (Comte H. de Castbies^ t. I, p. 195).
(1) Buade à Sébastien de Laubespine. Cadix, 3 septembre 1560 (Comte H. DE Castries, t. I, p. 201).
(2) Alvaro de Quadra, ambassadeur d'Espagne, à Granvelle. Londres, 4 janvier 1562 (Arch. de la Torre do Tombo à Lisbonne, Corp. Cronolog, 105, part. I, doc. 80 : pubHée par A. Heulhard, Villegagnon, p. 240).
(3) L'atlas fut « achevé le 5^ jour d'apvril 1555 avant Pasques « [1556] (Ministère de la guerre, Bibl., fol. XIX de l'Atlas).
(4) Armements de la Mule de Rouen, 70 marins commandés par le fameux hydrographe Jean Rose, pour la Guinée et le cap à Trois Pointes.
8 décembre 1554; naufrage du navire de Jean Bocquet en la terre des Nègres, 1556; affrètement de la Bonne-Aventure A&Vtonen pour la Guinée,
9 janvier 1558, etc. (E. Gosselin, Documents authentiques et inédits pour servir à ihistoii-e de la marine normande et du commerce )-ouennais pendant les XVP et XVIP siècles. Rouen, 1876, in-8», p. 147, 153).
rives africaines, un journal de bord anglais nous l'apprend.
William Towrson tombait, le 30 décembre 1556, au milieu d'une escadrille en croisière sur la côte de Malaguette. Il avait trois navires contre cinq. De part et d'autre, on sonnait le branle-bas, quand William crut reconnaître à leur forme des bâtiments amis, des Français. Il ne se trompait pas. Les capitaines Denis Blondel, Jérôme Baudet et Jean d'Orléans, à la tète de VEspoir, du Laurier, du Ronfleur et de deux pinasses, venaient de détruire dans le rio Sestos un des vaisseaux portugais qui allaient porter des renforts à la forteresse d'Elmina. Ils proposèrent à leur collègue britannique de poursuivre en commun leur succès. Et l'accord fut cimenté dans un somptueux festin que suivit une chasse à l'éléphant des plus mouvementées.
Elmina, le Château de la Mine, était bâti sur la cime d'un grand roc, à une dizaine de lieues de ce cap des Trois Pointes, qu'indiquaient comme destination la plupart de nos contrats d'affrèten)ent (I). Avant d'engager l'action, les alliés explorèrent soigneusement la côte, poussant même jusqu'à la capitale des Achantis. Les nègres du village de Bull leur apprirent que trois vaisseaux français, entre autres le ChauJet de Honfleur, avaient passé le mois précédent, que l'un d'eux avait défait à lui seul quatre bâtiments portugais. Nos chaloupes, aux voiles de soie, remontaient une rivière au son des trompettes et des fifres, les nègres, au bruit, accouraient chargés de poudre d'or, quand un coup de canon parti de la flotte donna le signal du ralliement.
Cinq vaisseaux de guerre portugais, sortis du port d'Elmina le 2G janvier 1557, étaient en vue. Maîtres du vent.
(1) Cf. la note ci-dessus. La Mule était envoyée " en Guinée, Cap à Trois Pointes, rivière de Mole-Redonde et rivière de Begnyn. » 1554 (Gh. dk Beaurepaire, La marine normande sur les côtes de Guinée, dans les Bulletins de la Société de l'Histoire de Normandie (1887-1890), p. 256).
ils défilèrent tour à tour en lâchant leur bordée, que l'Espoir de Blondel et le Tiger de Tovvrson leur rendirent avec usure. Afin de se reconnaître au moment de l'abordage, les alliés avaient tous revêtu Fécharpe blanche : mais l'ennemi fuyait éperdu et, pour se radouber, se réfugiait dans la rivière de Chama.
L'an d'après, les alliés étaient devenus des adversaires. La guerre ayant éclaté entre les deux pays, Towrson ne nous cherchait plus que pour nous attaquer. Doublant le cap Vert le 26 février 1558, il entrait dans une belle baie, masquée par des lies couvertes de guano, où il savait que nous fréquentions : il apprit des nègres de Rufisque que des navires d'Europe, tous français, avaient passé outre, les uns depuis six mois, les autres depuis quatre. Un soir, au delà d'Elmina, il en aperçut un qui sortait de Winnibah; pour ne point le laisser échapper, il disposa ses vaisseaux en éventail. Quelle ne fut point sa stupéfaction le lendemain de voir trois adversaires au lieu d'un! Mais la Foi de Honfleur, avec ses 220 tonnes, ne pouvait se mesurer avec le vaisseau amiral anglais qui en avait 500, non plus que le Ventru et le Mulet de Vateville ne pouvaient livrer bataille à l'escadre anglaise. Deux des nôtres, fins voiliers, s'esquivèrent : seul, le Mulet se laissa capturer. Et Towrson, n'v trouvant que 30 livres d'or, eut la mortification d'apprendre que les autres bâtiments avaient une cargaison beaucoup plus riche, que, deux mois auparavant, une première flottille avait quitté la côte de la Mine avec plus de 700 livres d'or.
Cette même année, le Normand Michel Boileau se faisait concéder par le roi du Bénin la propriété d'une ile proche de la côte. C'était nous affranchir de la dure servitude des Portugais, de l'humiliation « de fléchir le genoil pour avoir
(1) Toutes les campagnes fie Towrson se trouvent dans Hackluyt, The principall Navigations, wiaqes and discoveries of the English nation, niadc by sea and over land. London, 1598-1600, in-fol.
de leur poyvre, l'argent au poing « , car le Bénin avait en abondance cette sorte d'épices, dont l'exportation avait cessé en 1486 (1). Mais au lieu de prendre pour commanditaire son oncle, le colonel baron de Glères, capable d'armer avec ses seules ressources une escadre de dix vaisseaux (2), Boileau remit sa destinée à l'amiral de Guyenne, roi de Navarre et rival du roi d'Espagne. Le roi Antoine de Bourbon bailla dix mille écus en marchandises pour organiser la traite avec le Bénin, en même temps qu'il dépéchait à bord un gentilhomme pour servir de capitaine dans l'île africaine. Le malheur voulut que Boileau, presque au départ de Guyenne, entra en conflit armé avec un grand vaisseau espagnol, que le vaisseau fit naufrage, et que notre Normand, forcé de relâcher au Ferrol, vint « se brûler à la chandelle " . Son bâtiment fut confisqué, ses marins jetés au cachot, ses lettres interceptées (3), et notre ambassadeur ne savait comment venir en aide aux malheureux captifs.
Des faits qui précèdent, il n'est pas téméraire de conclure que nous avions conquis l'affection de la race noire. Fréquentés par nos marins depuis un temps immémorial, au moins depuis l'année LiSO, où l'un de nos voyageurs rapportait du Gap Vert et de l'archipel voisin un lexique de conversation usuelle (4), les nègres sénégalais s'étaient familiarisés avec notre langue et nos mœurs. Ils avaient acquis à notre contact un vernis de civilisation, que se plaisaient à constater tour à tour le négrier John Hawkins (5), le Mar-
(1) LeUre de Nicot. Lisbonne, 28 mai 1561 (B. N., Franc. 3192, fol. 103).
(2) En 1558 précisément (Cf. ci-dessus, t. III, p. 561).
(3) Lettre de Boileau. Saint-Jacques de Compostelle, 13 avril 1561 (B. N., Franc. 3192, fol. 124).
(Il-) Eustache de La Fosse, Voyage à la côte occidentale d'Afrique, en Portugal et en Espagne (1479-1480), publie par Fouché-Deibosc. Paris, 1897, in-8'', extrait de la Revue hispanique.
(5) En 1564 (Hackldyt, The principal Navigations, t. III, p. 503).
seillais Vincent le Blanc (1), le Portugais Alvarez d'Almada. <i Beaucoup de nègres, écrivait en 1594 Alvarez, parlent très bien le français et ont même été en France (2). » Tel, Pois Blanc, ainsi appelé du nom du capitaine qui l'avait tiré d'esclavage, se battait comme un lion en 1567 à la tête des protestants de Dieppe (3).
Car des marins endurcis comme Jacques de Sores, le farouche huguenot qui jetait les Jésuites par-dessus bord, répudiaient l'esclavage : que dis-je? Jean Ribault faisait pendre l'équipage d'un négrier portugais (4) par les malheureux passagers qu'il trouva parqués à bord comme du bétail. Ces procédés reçurent une sanction officielle en février 1571. En ordonnant la mise en liberté immédiate des nègres qu'un maître d'équipage normand exposait en vente à Bordeaux, le parlement de Guyenne inscrivait dans son arrêt cette phrase lapidaire : " La France, mère de liberté, ne permet aucuns esclaves (5). " A l'arrêt de la Cour, la jurisprudence donna force de loi. L'un de nos jurisconsultes les plus éminents, Antoine Loisel, posait en axiome que « toutes personnes sont franches en ce royaume : si tost qu'un esclave a atteint les marches d'icelui, se faisant baptizer, il est affranchi » (6).
(1) En 1578.
(2j André Alvarez d'Almada, Tratado brève dos rios de Guino do Cabo Verde... (1594), publié par Diego Kôpke. Porto, 1841, in-S", — résumé par Tersaux-Comp.vxs, dans les Nouvelles Annales des Voyages, t. XCIV (1842, t. II), p. 89-91.
(3) Guillaume et Jean Daval, Histoire de la réformation à Dieppe (1557- 1657), t. I, p. 84.
(4) Vincent Le Blanc, Voyages, 3" p., chap. 17. — Asseli.ne, Les antiijuités de Dieppe, t. I, p. 347.
(5) Chronique bourdeloise, composée cy-devant en latin par Gabriel de Luube, advocat en la Cour de Bourdeaus. Bourdeaiis, 1594, in-8'', p. 48. — B. N., Pcrigord 23, fol. 209 v°.
(6) Antoine Loisel, lustilutes Coutumières de la France. Paris, 1607, n-4°, règle 24; édit. Laboulaye et Dupin, t. I, p. 38.
Les nègres nous payaient de retour (1); malgré la concurrence de la Compagnie anglaise de Guinée, qui avait envoyé reconnaître en 1561 la côte du roi Abaam pour y fonder une forteresse, nous gardions une clientèle fidèle à nos escales accoutumées du Cap Vert, du rio Sestos, de Mouré et de Cormentin (2).
Pour enrayer nos progrès constants, les Portugais tiraient arguments des malheureuses lettres patentes (3), où François 1", par « exubérance d'amytié " pour nos rivaux, interdisait à ses sujets toutes " navigations es pais de Brésil, Myne, Guynée et Mallaguetle (4) » . En vain, notre ambassadeur à Lisbonne, Nicot, revendiquait-il la liberté des mers : « le mesme droict qui avoit donné commencement à l'establissement des royaulmes, disait-il, avoit aussi donné cours aux commerces et négotiacions; et par iceluy, la navigation estoit libre et en la faculté d'ung chacun. » Ses remontrances avaient « autant profitté que ruer des coups en l'air (5) » . Et les Portugais, il s'affublant de la Mine pour couvrir leurs mesfaicts » , traitaient nos marins avec une rigueur telle qu'on n'en trouverait pareille au monde (6) d . Il était convenu entre les Espagnols et eux que tout bâtiment étranger ren-
(1) A ce moment même, un auteur portugais réprouvait l'esclavage et l'importation des nègres en Amérique : Fr. Thomas de Mercado, Tratos y contratos de mercadeves. Salamanca, 1569, p. 64, cap. xv : « Do trato dos Negros de Cabo verde » : réimprimé par Varnhagen, Historia gérai do Brazil, t. I, p. 261.
(2) En 1563, des Anglais échoués près du cap des Trois-Pointes nous durent leur salut (Walckenaer, Voyages en Afrique, t. II, p. 20, 25, 45.)
(3) De 1537 à 1539 (Cf. ci-dessus, le t. III, p. 292).
(4) Lettre de Nicot. Lisbonne, 12 décembre 1559 (B. N., Nouv, acq. franc. 6638, p. 55 : Falgairoi.le, Jean Nicot, p. 43).
(5) Lettres de Nicot. Lisbonne, 12 décembre 1559 (B. N., Nouv. acq. franc. 6638, fol. 61), et 28 mai 1561 ( B. N., Franc. 3192, fol. 103).
(6) Lettre de Nicot. Lisbonne, 21 septembre 1559 (B. N., Nouv. acq. franc. 6638, fol. 176 : Falgairolle, Jean Nicot, p. 18).
contré au delà des lignes de paix serait coulé sans merci (1) .
Oyez au surplus l'histoire d'un marin du Havre, le capitaine Bontemps. Il avait perdu, en 1564, dans un combat naval près de Saint-Domingue deux vaisseaux, la Levrette et l'Espoir; sans se laisser effrayer par l'horrible sort des capitaines, que les Espagnols pendirent aux vergues par les parties honteuses (2), il récidiva l'an d'après. Chassé d'Elmina parla croisière portugaise, en mars 1565, son Dragon Vert rencontrait à la Grenade des Caraïbes si redoutables que les Espagnols n'avaient pu en venir à bout; il n'en triompha point davantage, malgré un violent combat qui dura deux jours entiers (3). Lors d'une nouvelle campagne, deux bâtiments qu'il escortait, avec une cargaison de merceries rouennaises à troquer à Sierra-Leone, furent assaillis près du cap Vert par sept vaisseaux portugais; soixantequatorze hommes sur quatre-vingts furent mis hors de combat : les survivants se sauvèrent à bord du Dragon Vert (4) .
Seule, la mort, une mort épouvantable, devait avoir raison de l'indomptable ténacité de Bontemps : il devait être écorché vif en 1571 après un sanglant combat soutenu aux Antilles contre les Espagnols, tandis que des esclaves égorgeaient l'équipage de son Galion (5). A la date où nous sommes, en 1566, Bontemps reprenait avec deux vaisseaux la route de la Guinée ; « qu'ilz facent leur trafficq seurement, écrivait le roi; et si lesdits Portugaiz les viennent
(1) LeUre de Fourquevaux. Madrid, 13 novembre 1567 (B. N., Franc. 16103, fol. 328).
(2) Remonstrances très humbles des capitaines de la marine, rééditées dans les Nouvelles Annales des voyages, t. I, p. 54.
(3) .< The voyage made by M. John Havvkins (1564), » dans Hackldyt, The principal navigations, 2* édit., t. III, p. 507.
(4) Coligny à Catherine de Médicis. 16 octobre 1566 [Cabinet historique, t. XX, p. 37. — Delaborde, Gaspard de Coligny, t. II, p. 457).
(5) Remonstrances très humbles des capitaines de la marine, rééditées dans les Nouvelles Annales des voyages, t. I, p. 54.
POLITIQUE AFRICAliNE 83
cherchera assaillir injustement, vous sçavez que la deffence est permise de droict divin et humain. Quand de ceste façon, ilz (les Rouennais) les frotteront bien, vous les povez asseurer que je seray très ayse (1) » . Les Portugais ne venaient-ils pas de couler à fond la roberge d'un parent de la reine, Albert de Gondi, expédiée en Guinée avec une riche cargaison (2) ! La leçon, » la frottée » , leur fut administrée sur l'heure.