EN PARTANCE POUR LONDRES
Au printemps de 1571, la Réale à Bordeaux prit une |!arure de fêle. Le somptueux décor du pont revêtu, depuis la poupe jusqu'à la proue, de velours cramoisi ou de damas frangé d'or et d'argent, la transformait en un magnifique palais flottant, où les forçats eux-mêmes semblaient des laquais en livrée de velours incarnat. Dans la chambre d'apparat, sous une palme brodée d'or que fouettait le vent, on lisait une devise grecque qui pouvait servir d'exergue à la biographie du baron de la Garde. Elle disait : « Bien que je sois agité bien fort, jamais je ne suis tombé. » Là, devait reposer le futur conjoint de la reine d'Angleterre, Henri, duc d'Anjou. Et c'était pour une triomphale entrée dans la Tamise que l'ex-capitaine Paulin, l'officier de fortune, se ruinait ainsi (1). Un supplément d'effectifs, une garde d'honneur fut embarquée à bord des galères (2); et, l'arri-
(1) Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 140. — Walsingham à lord Burghlev, 28 avril 1571 (Calendar of State papers, Foreign séries, édit. Allan .1. Ceosby (1569-1571), n" 1676).
(2) 60 hommes de guerre furent entretenus en supplément d'effectif sur la Réale, 40 sur la Françoise. Juillet-septembre 1571 (B. N., Nouv. acq. franc. 1474, fol. 149), octobre-décembre (A. Jal, Dictionnaire critique de
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mage terminé, le général Ixiron de la Garde eut ordre de ;;agner Brest, à meilleure portée de sa destination (1).
L'heure du berger avait sonné pour le duc d'Anjou ; il lui suffirait de paraître devant la reine Elisabeth; et Ciipido, ille qui vincit omnia, in oculis residet (2). Mais en passant le détroit, le duc craignait de demeurer prisonnier autrement que de ces beaux yeux : et le triste sort de Marie Stuart, sa jjelle-sœur, captive de l'inhumaine, lui lit abandonner promptement le rôle de soupirant. A son fils Henri d'Anjou, la reine Catherine ne rougit point de substituer un jouven- ( eau : son dernier fils, François d'Alençon. L'idylle reprit avec ce nouveau partenaire : une idylle diplomatique où, pendant deux ans, on s'épuisera à chercher, en fait de religion, en fait de rendez-vous, un terrain d'entente, et où l'on empruntera, pour déguiser la chose, des termes de convention à VAmadis des Gaules, heureux choix de noms chimériques pour une chimère (3).
Car le malheureux baron de la Garde n'eut jamais l'occasion d'éblouir de son faste les riverains de la Tamise. 11 en aurait pu trouver ailleurs l'emploi, si le duc d'Anjou avait accepté la couronne qu'un diplomate faisait miroiter à ses yeux : seulement, il fallait la conquérir. " Il y a, derrière l'Angleterre, un Pérou, écrivait François de Noailles. C'est le royaume d'Irlande, l'un des meilleurs pais du monde. Et je veux estre dégradé de noblesse, si le sieur de Strossy et
biographie et d'histoire, p. 725). — Quittances analogues des capitaines de galères Charles de Albisse. Bordeaux, 14 juin 1571 (B. N., nouv. acq. franc. 1474, p. 151 : A. Jal, p. 1), et Fouquet de Altovitis (Bibl. du Dépôt des cartes et plans de la marine 87, t. V, pièce 5).
(1) Charles IX à Ogier de Gourgues. Gaillon, 24 mai (Vicomte A. de GouRGUES, Dominique de Gourques. Auch, 1861, p. 17. — B. N., Franc. 5285, fol. 209).
(2) Lettres et mémoires de Walsingham.. Amsterdam, 1700, in-4°, p. 297. — Les articles du projet de mariage entre Henri d'Anjou et Elisabeth furent arrêtés en mai 1571 [Lettres de Catherine de Médicis, t. IV, p. 45, note).
(3) Comte Hector DE La Ferihère, préface au t. IV des I^ettres de Catherine de Médicis, p. cxlvu.
le capitaine Gourges, avec sept ou huit mil arquebusiers françois, huit cens ou mil chevaulx et six pièces d'artillerie, ne font toute la réduction de ce royaume en moins d'un an : lequel, bien réglé et mesnagé, en moins de vingt ans après sa réduction, sera de plus grand revenu que celui d'Angleterre (1). »
Après une vaine attente en Bretagne du fiancé d'Elisabeth, le baron de La Garde faisait retour à Bordeaux avec six galères et là retrouvait en mal d'aventures Philippe Strozzi (2), le filleul qu'il avait tenu sur les fonts au nom de Henri II (3). Strozzi était de ces politiques avisés qui pensaient trouver « à la France asseuré repos, en la deschargeant des humeurs peccantes qui la faisaient si souvent récidiver M . Donner comme exutoire au protestantisme une Nouvelle-France, joindre par ce moyen les mines d'or, d'argent et de pierreries à nos » mines " naturelles, blés, vins et merceries, ne rien devoir à « la misérlcorded'autruy » , alors que nos voisins ne pourraient se passer de nos produits, ce serait rendre la France « non seulement redoutable, mais dominante à toute la Chrestienté, voire à tout le monde » (^j.
Au commencement de l'année 1572, courut le bruit qu'un grand seigneur entreprenait un voyage aux Indes du Pérou, la plus riche des colonies espagnoles, où le seul tribut du roi catholique atteignait neuf à dix millions. A peine
(i) François de Noailles, évêque de Dax et ambassadeur, au duc d'Anjou. Lyon, 16 août 1571 (B. N., Dupuy 658, fol. 123). — J. Martin, La préparation de l'Armada, dans la Revue d'histoire diplomaticjue (1909), p. 166.
(2) Avril 1572 (Journal de François dk Syrveilii, chanoine de Bordeaux (1568-1585), dans les Archives historiques de la Gironde, t. XIII, p. 272).
(3) Thevet, Vie des hommes illustres, p. 479.
(4) HTermann] T[affi>], sieur de Tobsay, la Vie, Mort et Tombeau de liant et puissant seigneur Philippe de Strozzi. Paris, 1608, in-8° : réimprimé dans CiMBEn et Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France, 1'' série, t. IX, p. 436. — Sur Taftin de Torsay, cf. Emile Picot, Les Français italianisants au XVI" siècle. Paris, 1907, in-8°, t. II, p. 95.
eut-il vent de l'entreprise, le soldat français, « qui pour trois ans de guerre, ne demande qu'un mois de bon temps, se mit aux champs pour trouver chefs dignes de commandement. Lesquels ne manquèrent pas non plus; car ils s'asseuroient tellement de ce butin, que la pluspart vendirent leurs terres; presque tous s'obligèrent à leurs créanciers pour équiper navires en guerre et avoir suite d'hommes asseuréz (1). 1) Strozzi donna l'exemple en aliénant la seigneurie de Mole en Normandie, Louis de Lur-Saluces en engageant tout son avoir et celui de ses amis (2). Dominique de Gourgues arma le Charles en s'endettant aussi (3). Et René de Laudonnière, pour remettre en état la Comtesse-Testit, de retour de Floride (4), eut recours à une société en commandite, où des marchands rouennais voisinaient avec des ofHciers, avec le lieutenant du gouverneur du Havre et un capitaine en garnison à Calais (5), qui remplaçaient ses affréteurs d'antan, le cardinal de Bourbon et le bourgeois lyonnais Jean Pacquelon (6).
Aux coloniaux rompus avec les voyages au long cours, venaient se joindre de jeunes gentilhommes de grande mai-
(1) Pigukrrp:, l'Histoire de France soubs le rèçjne des rois très chreslien Henry et François II, Charles IX et Henry III. Paris, 1582, in-fol., p. 756.
(2) Charles IX au vicomte d'Uza. 14 septembre 1572 (Henry de Lur- Salcces, Notice (jénéalocjique sur la maison de Lur-Saluces. Bordeaux, 1855, in-8°).
(3) 14 mai 1572 (Tamizey de Larroque, La reprinse de la Floride par Gourgues, p. 76).
(4) Le 28 septembre 1570, elle était en partance pour » les Yndes » avec Laudonnière (B. N., Franc. 21544, fol. 65).
(5) Jean de La Fons et Regnault de Marsollicr, suivant contrat de tiercemcnt passé le 16 mai 1572 à La Piochelle, où mouillait la Comtesse Testa (E.-T. HàMY, Le capitaine René de Laudonnière : nouveaux renseignements sur ses navigations (1561-1572). Paris, 1902, in-8°, p. 10 : extrait du Bulletin de géographie historique et descriptive).
(6) Procès devant la Table de marbre entre Claude Pacquelon, fils de Jean, et René de Laudonnière, capitaine de navire demeurant à Saint-Germain-en-Laye. Septembre 1572 (Arch. Nat. Z''' 1, fol. 128). — Lettres de Catherine de Médicis, t. IV, p. 64.
son, (Je vieux capitaines gascons ou des volontaires sans solde; Clermont-Tallard, Saint-Gelais de Lanssac, tous deux favoris du duc d'Anjou, prenaient place aux côtés du huguenot « d'Ouartil, gentilhomme de Picardie, n'ayant qu'une jambe et l'autre de bois " , ou de Piles, le valeureux défenseur de Saint-Jean-d'Angély, qui emmenait quinze cents huguenots. Bayonne armait deux ou trois vaisseaux; Saint-.Tean-de-Luz, six (l); Le Havre, trois grandes galiotes, et l'on évaluait l'ensemble à vingt-huit gros navires de guerre (2), sans parler des bâtiments légers et de ces corsaires des Pays-Bas que le comte Ludovic de Nassau comptait amener, de ces vaisseaux traqués partout, en Espagne, en Flandre, en Frise, en Angleterre et en Suède, qui ne parvenaient à échapper qu'en arborant nos couleurs. Bref, six à sept mille arquebusiers, la fleur de l'armée, devaient s'embarquer à Bordeaux avec tout un matériel de guerre, soixante-douze pièces de siège et des instruments aratoires de tous genres (4). Ils disposeraient au total d'une centaine de navires (5).
(1) I. P. T., Histoire véritable de plusieurs voyages adventureux , p. 63.
(2) Madrid, Collection Vargas-Ponce, extrait dans DccÉrk, Histoire maritime de Bayonne. Les corsaires sous l'ancien régime. Bavonne, 1895, gr.
(3) Martin A -S. Hume, Calendar of letters and State papcrs relating to english affairs preserved principally in tfie archives of Siînancas. Elizaheth (1568-1579). London, 1894, in-8°, p. 388.
(4) Le commandeur Petrucci à François de Médicis. 12 mai 1572 (A. Dèsjardins, Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. III, p. 772, dans la Collection des documents inédits). — La PoPELl>'iKnE, L. XXVIII.
(5) Lettre de Fourquevaux. Bavonne, 25 avril ( B. N.^ Franc. 16103, fol. 668).
OU VA l'expédition?