‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 17 sur 106 · EN NOUVELLE-GUINÉE OU AUX ANTILLES · texte numérisé non relu

EN NOUVELLE-GUINÉE OU AUX ANTILLES

« Où vont-ils? On n'en sait rien, écrivait un diplomate (1). Les uns parlent de l'Ecosse, d'autres du Portugal, ceux-ci d'Alger, ceux-là du Nouveau-Monde. Je sais bien que le baron de la Garde, depuis plusieurs années, est hanté de la pensée de rechercher de nouvelles îles et qu'il voudrait maintenant effectuer son projet; mais comment l'Espagne le prendra-t-elle? Il suffit qu'on ne sache pas où l'expédition va toucher terre, — et c'est vraiment prodigieux que le but en soit tenu si secret, — pour que les Espagnols éprouvent une mortelle alarme, faute de savoir de quel côté de leurs immenses territoires se garantir (2). d

Etaient-ce là craintes chimériques? Oui, s'il avait fallu ajouter foi à la réponse lénifiante faite aux rois d'Espagne et de Portugal, que la flotte irait en tel endroit qu'elle ne causerait de dommage ni à l'un, ni à l'autre (3). Et de la présence à bord des compagnons de Peyrot de Monluc, des propos surtout du baron de la Garde qui jurait de mourir à l'œuvre, mais d'y mourir glorieux, on concluait ceci : la Hotte fera escale à Madagascar, l'île de Saint-Laurent; et, une base d'opérations créée dans le sud, elle poursuivra sa route, selon certains indices, vers les côtes de la Nouvelle- Guinée (4).

1) Le commandeur Petrucci à François de Médicis. Rlois, 17-20 aviil 1572 (A. Desjabdins, t. III, p. 770).

(2) Ibidem.

(3) Charles IX à Ferais, son ambassadeur à Rome, .(uin (B. N., Franc. 16039, fol. 457 v").

(4) Affaires étrangères^ Espagne 268, fol. 45 : cf ci-dessous.

Depuis l'expédition des frères Parmentier à Sumatra, de vagues rumeurs circulaient sur certaine terra auslralis (I), qui prenait forme en 1556 dans la cosmof^raphie universelle du pilote Guillaume Le Testu (2). Pourvu d'une nomenclature abondante, peuplé de monstres fabuleux, ce grand continent courait du détroit de Magellan jusqu'aux îles polynésiennes. Mais « ce que j'en ay marqué et dépainct, avouait ingénument Le Testu, n'est que par imagination, pour ce qu'il n'y a encore eu homme qui en ait faict descouverture certaine ».

L'énigme était de nature à piquer la curiosité de Coligny, auquel était dédiée la cosmographie. Et je ne sais s'il ne songeait pas à la résoudre, quand il requit notre ambassadeur en Portugal d'engager un pilote versé dans la pratique des mers du sud, voire au delà des Moluques. L'embauchage avait échoué, tant les pilotes lusitaniens affichaient des prétentions excessives (3), quand un cosmographe de Lisbonne offrit de nous doter d'un continent nouveau : trois mille lieues de côtes, de l'or et de l'argent à planté et pas de compétition à craindre des Espagnols et des Portugais (4).

(1) '< Recenter inventa, sed nonduui cognita d, écrivait en 1531 Oronce Fine (Rainaud, le Continent austral. Paris, 1893, in-8°)

(2) Il La Cosmographie universelle selon les navigateurs tant anciens que modernes » (Ministère de la Guerre, Bibl. — Cf. G. Marcel, Reproduc. lions de cartes et de glohes relatifs à la découverte de l'Amérique du XVP au XVIII' siècle, Paris, 1894, in-4°, texte, p. 95. — Ch. de La Ron- GiÈnE, les Premières explorations françaises aux Pôles, dans le Journal des Savants de février 1907, p. 98).

(3) INicot au cardinal de Lorraine. Lisbonne, 5 novembre 1559 (Saint- Pétersbourg, Bibl. de l'Ermitage, Autographes 110 : copie dans B. N., Nouv. acq. franc. 6638, fol. 184 et 210).- — Cf. cependant ci-dessus (p. 90).

(4) Francisque d'AIbaigne à Charles IX. Lisbonne, 8 avril 1566 (B. N., Nouv. acq. franc. 6638, fol. 104). — Fourquevaux à Catherine de Médicis. Madrid, 4 janvier 1567 (B. N., Franc. 10751, fol. 582). — D' E.-T. Hamy, Documents relatifs à un projet d'expéditions lointaines présenté à la Cour de France en 1570, dans le Bulletin de géographie historique et descriptive. Paris, 1903, in-8°. — Sousa ViTERno, Trabalhos nauticos dos Portuquezes nos seculos XVI e XVII. Part. I, Marinharia. Lisboa, 1898, in-i", p. 26).

lîaiiholomeu Velho n'eut que le temps de nous donner une idée de son formidable bagage d'explorateur, quadrants, astrolabes à profusion, pommes d'argent graduées, horloges naturelles et artificielles, aiguilles à naviguer, roses d'aiguilles, globes vifs, plans sphériques, instruments de perspectives, etc. Quant à ses talents, quant au but mystérieux de son voyage, une mort prématurée à Nantes, le 20 février I5G8, le dispensa d'en faire montre.

Il avait été amené en France par un marchand lucquois, Francisque d'Albaigne, dont le frère André d'Albaigne reprit à son compte la découverte projetée d'une nouvelle partie du monde, à sept mois de mer. Dans une péroraison clialeureuse où il vantait l'inestimable profit qui en résulterait en or, en argent, en pierreries et en épices, le Lucquois remontrait à Charles IX combien la France avait à regretter d'avoir éconduit Christophe Colomb (l).

A ces indices, au congé donné au capitaine Minguetière ])0ur les Moluques (2), les Espagnols se rassuraient sur le Ijut de notre armement qu'ils supposaient être la Nouvelle- Guinée (3).

Mais quelle surprise dans le cas contraire, si l'avalanche de dix à douze mille hommes tombait sur les Indes Occidentales, dans les parages des Canaries au printemps, aux Açores l'été! Les flottes de la Nouvelle-Espagne, pas plus à l'aller qu'au retour, ne pourraient échapper. Alors, que deviendront les possessions du Nouveau-Monde? se disaient les conquistadors. Garthagène, Nombre de Dios et Panama n'offriront point de résistance. Que les Français occupent

(1) D'' E.-T. Hamy, Francisque et André d'Alhaic/ne, cosmographes lucfjiiois ail service de la France, extrait du Bulletin de géoqraphie historique et descriptive. Paris, 1895, in-S". — • Nouveaux documents sur les frères d'Albaigne, extrait du même Bulletin (1899).

(2) Agrippa ijAuuignÉ, Histoire universelle, édit. de Ruble, t. IV, p. 132.

(3) Cf. le D'' E.-T. Hamv, Commentaires sur quelques cartes anciennes d,' la Nouvelle-Guinée (1528-1008). Paris, 1877, in-8".

Gaballos, et ils seront maîtres du Guatemala; San-Juan d'Ulloa, avec sa misérable garnison de trois cents hommes, pourra-t-il leur faire tête (Ij , alors qu'il n'a pu tenir en échec les huit navires d'un corsaire comme Hawkins (2) ! La Havane a cinq cents hommes, Saint-Domingue huit cents; mais qu'est-ce en comparaison des forces adverses ! Si les marins français prennent position à la pointe des Martyrs, le canal de la Floride sera leur, de telle sorte qu'en un moment toutes les avenues des Indes seront entre leurs mains. La faible escadre de Menendez n'est point de taille à leur livrer bataille. Et tout cela, ils le feront, se disaient les Espagnols, ils le feront sans déclarer la guerre, sous couleur de se faire rendre justice pour la grave offense reçue en Floride (3).

Déjà, rôdaient dans la mer des Antilles des corsaires isolés, comme ces nuages légers, soudain apparus dans un ciel serein, présagent la tempête prochaine. Ils voltigeaient un peu partout, mais de préférence au.\; abords des endroits où les Espagnols les redoutaient le plus, au canal de la Floride et à l'isthme de Panama. Le Fieux du Tréport et le Serpent du Havre étaient jetés à la côte non loin de la Havane, le Dragon du Havre près de Carthagène; Minguetière, au lieu d'aller aux Moluques, se faisait capturer à Hispaniola, après avoir vaillamment lutté avec sa barque contre quatre vaisseau.x; et dans les parages de la Trinidad, au cours d'une rencontre entre la Grande et la Foudre de Fécamp et une escadre espagnole, le capitaine Matté se faisait tuer en tenant tète aux compagnies d'abordage, et le capi-

(1) i< Discurso del dano que podrian hacer los ochenta navios y doce 6 quince mil hombres que se aprestan en Francia en las Indias y carrera délias para los prévenir y proveer « [1572] (Archivo gênerai de Simancas, Negoc. de Francia, legajos sueitos : copie aux Affaires étrangères, Espmjiic 268, fol. 45).

(2) John Hawkins occupa San-Juan du 16 février au lo septeudjre 1568.

(3) « Discurso del dano » , cité.

FLOTTE EN PANlNE 129

laine Grandville, entouré de morts, son navire coulant bas, se faisait sauter plutôt que d'amener pavillon (1).

Plus heureux, un autre Fécampois sillonnait les Antilles avec quarante hommes d'équipage, sans éprouver la moindre mésaventure. En observant les mœurs des sauriens à l'île des Lézards, en les voyant grimper aux arbres pour y manger des fruits semblables aux baies des ronces, puis se retirer sous des pierres, le capitaine Maillard trouva sur les arbres un dessert et une source sous les graviers. Des oiseaux i'jros comme des poules s'abaltant la nuit sur ses feux de liivouac, fournirent le rôti : quant aux légumes... à un quart de lieue de la Dominique, Maillard aperçut une longue pirogue en écorce et des Caraïbes au corps bariolé de rouge et de jaune, dont le cacique, coiffé d'un petit chapeau de plumes comme les mariées de France, criait : " Cassaves, patades" . Au moyen d'une corde, IMaillard établit un va-etvient; et pour la première fois, des Français apprécièrent combien étaient u bonnes, cuites sous la braise ou bouillies dans un pot, les patates " . A la Jamaïque, des chevaux sauvages et des sangliers, en troupes énormes, fondaient sur nos marins qui durent se réfugier sur des arbres. Après avoir attendu vainement à l'entrée du canal de Bahamaque quelque navire espagnol » vînt se brûler à la chandelle " , Maillard fit retour en France; un «houragan» près des Bermudes, une disette où tout son équipage perdit ses dents Il faute de manger » , furent les derniers incidents de son voyage (2).

L'alarme était partout aux Indes espagnoles. Un prisonnier évadé avait apporté à Madrid la nouvelle qu'au prin-

(i) liemoiislraiiccs trrs hunthles en forme d'adverlissement, que font au Roy et à nossei(jneurs de son Conseil les capitaines de la marine de France (B. N., Dupuy 464, fol. 48 : réimpr. dans les Nouvelles Annales dex voyages, t. I, p. 47 et siiiv). — A. n'AuniCNK, t. IV, p. i;V2.

(2) I. P. T., Histoire véritable de plusieurs voyages adventureu.x, p. (33.

temps de 1572, une grosse expédition française s'emparerail de l'isthme de Panama. L'équipage honfleurais qui l'avait capturé était venu justement reconnaître le port et la rivière de Chagres en vue d'un débarquement (I).

La reconnaissance fut poussée à fond par « l'un des experts pilotes » de la marine royale (2), que d'énergiques réclamations venaient de tirer des prisons de Middelbourg, où ses geôliers espagnols le laissaient mourir de faim (3) : un magnifique atlas de cartes désignait assez Guillaume Le Testu, du Havre (4), pour ce genre d'opérations, dont un seul fait soulignera l'importance. Le Testu était l'éclaireur de Philippe Strozzi, chef du corps expéditionnaire.

A quelque distance de Nombre de Dios, dans une baie dont les coteaux boisés dérobaient aux regards son petit navire, il eut connaissance d'un événement tout récent (5). Francis Drake, le célèbre navigateur anglais, s'était emparé, en juillet, de Nombre de Dios, mais pour l'évacuer aussitôt, par la faute d'un détachement qui avait été frappé de panique en n'entendant plus les sonneries de son capitaine. Désolé d'apprendre, après coup, que le trésor de Nombre de Dios renfermait trois cent soixante tonnes d'argent et de l'or en quantité considérable, tout le tribut du Pérou, Drake cherchait une revanche et, pour la revanche, un compagnon (6).

(1) Relation du pilote Vizente Steves, que les Français avaient caplm(> le 8 mai 1571 à la côte de Campoche. Madrid, 11 octobre 1571 (publié par Gabriel Makcei-, las Corsniies français au XVF siècle flans les Antilles. Paris, 1902, in-8°, p. 28 : extrait du Compte rendu du Conijrcs international des Américanistes^ .

(2) TuKVET, Grand Insulaire : B. N., Franc. 15459, fol. 193 v».

(3) Charles IX à Philippe II, et Fourquevaiix à Charles IX. 5 juin et 30 novembre 1571 (Delaborde, Gaspard de Coligny, t. III, p. 587-589).

(4) Cf. Gabriel Marcel, Reproductions de cartes... de i Amérique. Paris, 1894, in-4», p. 95.

(5) Hermann Taffi.> de Torsay, la Vie... de Strotzi, dans Gimber et Danjod, p. 434.

(6) Julian S. CORBETT, Drake and the Tudor JS'avj. London, 1898, 10-8*.

Le Testu craignait d'outrepasser sa mission : mais le moyen de faire entendre raison à des a gens chastouilléz par l'amorce de l'or! » Des nègres marrons venaient d'annoncer le passage imminent de trois recoès, convois de mulets chargés de trois millions. Le Testu prit donc vingttrois de ses hommes, Drake pareil nombre; et guidés à travers bois par des indigènes, ils s'embusquèrent près d'une colline d'où le navigateur anglais contempla l'immense étendue du Pacifique, futur théâtre de ses exploits.

Les recoès approchaient : les attaquer fut un jeu; aux mules, on coupait le jarret pour entraver leur fuite; quant aux conducteurs Indiens, ils indiquaient eux-mêmes où trouver les ducats, les pistoles et de larges plaques d'or aussi grandes que les sceaux de France. L'escorte espagnole, qui marchait en queue de la colonne, accourut au bruit. Et ïcstu eut cinquante hommes sur les bras. Avec huit arquebusiers seulement il leur tint tête, laissant ainsi le temps à Drake d'enfouir quinze tonnes d'argent dans une rivière bourbeuse et d'emporter l'or. Mais le vaillant pilote du Havre, atteint jnortellement, expira sur place après avoir donné ordre à ses gens de l'abandonner. Tout le profit fut pour eux et pour Drake : au partage du butin, à la Venta Cruz sur le Ghagres, chaque matelot reçut soixante mille écus! Si mes gens avaient été plus nombreux, disait Strozzi à Charles IX en lui contant l'aventure, ils auraient pu « se nicher en quelque coin pour y pouvoir retourner à meilleures enseignes. (1) »

(1) II. Taffkn de Torsay, dans Cimber et Da.njou, p. 435,

ROYAUME DE FLORIDE OU PROTECTORAT DE l'aLGÉRIE

Cependant le départ de la flotte était remis de mois en mois, de mai à juin, de juin à juillet, et le temps s'écoulait sans que rien s'ébranlât. Le 25 juillet 1572, capitaines et armateurs, réunis en conseil à bord de la Réale afin de « dire la vérité, comme l'on faict en une confession générale, " se déclarèrent prêts à appareiller dans les dix jours avec deux mille cinq cents soldats. Quanta leur destination, le roi se réservait de l'indiquer par un pli cacheté à n'ouvrir qu'au large.

Cette destination mystérieuse variait au gré de l'imagination de chacun : mais, pour tous, il s'agissait d'un royaume à conquérir, dont le titulaire serait un frère de Charles IX : « Vous plaise repenser. Sire, écrivait le baron de la Garde, h l'entreprinse que j'ay tousjours congneu comme la plus juste, honnorable et prouffitable pour pourvoir Messeigneurs vos frères, à l'ung des plus seurs lieus pour renger ceulx qui sont envyeulx de voz Estatz (1). » Que ce fût ou non une allusion à l'Irlande, à ce Pérou tout proche, dont François de Noailles préconisait la conquête, l'Angleterre éprouva le besoin d'être rassurée (2).

Dans le même temps, le duc d'Anjou, l'éternel prétendant, recevait avis de se tailler en Floride un royaume « dont la France et l'Espagne ne seraient pas la quarte

(1) La Garde au roi. « De la gallère Réaile estant au devant de Lormont, ce SS"" juillet 1572 » (B. N., Franc. 15553, fol. 130) : pièce classée par erreur à la date de 1571.

(2) Walsingham à lord Burghiey. 22 avril 1572 (Mémoires et amhassades (le Walsinqham, p. 217). Voyez au chapitre suivant ce que l'amiral de Coligny disait des Anglais (p. 138).

partie ». Nulle entreprise plus aisée, nulle plus redoutée (les Espagnols! Haïs par delà, moins nombreux que nous, ils n'ont de forteresses que sur les côtes : « et je metterois ;;rand gaige, » ajoutait le duc de Nevers, qu'en dix ans, vous seriez maître des Indes qu'ils ont mis quatre-vingts ans à tonquérir. « Considérez bien mon dire : ceste empnnsc est d'importance, voire casy nécessaire et contraincte par le temps : jusques à ceste heure, on n'en a faict grand cas, pour ce qu'il n'y sont allez que huguenotz envoiéz par l'admirai (1) . »

Henri, duc d'Anjou, fut peut-être tenté par ce séduisant projet, tant il affirma plus tard de prédilection pour des conquêtes à « l'Yndie » (2). Mais son frère, Charles IX, avait son siège fait et s'occupait d'une tout autre combinaison. Il s'était laissé conter par un agent véreux, nommé Dubourg (3), que l'Algérie s'offrait à lui, soit crainte des Espagnols, soit sourde inimitié contre les Turcs. « iNIal garnis de munitions de guerre pour se pouvoir deffendre, s'ds ne sont assistez par moy, écrivait-il, les Algériens ont deslibéré d'envoyer par devers nioy me prier les prendre et recevoir en protection. Je suis résolu les recevoir, et que mon frère le duc d'Anjou, que j'aime, en demeure roy, en payant au Grand Seigneur le tribut accoutumé » (4).

Assez mal à l'aise pour faire au sultan Sélim III cette communication, et bien qu'il tînt pour folie " la domination des Maures et des déserts de Libye » , l'ambassadeur

(1) Louis de Gonzaguc, duc de Nevers, au duc d'Anjou. 20 mai 1572 (B. N., Franc. 3950, fol. 79-81).

(2) Henri, duc d'Anjou, à Charles IX. 19 janvier 1573 (Bihl. de l'Institut, Portefeuille Godefroy 256, fol. 71).

(3) Qui s'était adressé d'abord à Coligny. L'amiral ne l'avait pas ('conduit, jugeant « réussible » l'entreprise (DELàBOnoE, Gaspard de Coligny, t. III, p. 370).

(4) Charles IX à Fi-an(:ois de Noailles, ambassadeur près de la Porte. Il mai 1572 (CnAnRiKRE, Négociations de la France dans le Levant, t. III, p. 291, note).

François de Noailles tenta de faire reconnaître le protectorat de la France sur l'Algérie. A tout événement, il traça même au futur roi une ligne de conduite qui spécifiait le respect absolu de la propriété et de la religion mahométanes (1). Mais à nos ouvertures, le sultan et le pacha d'Alger firent un accueil digne de la diplomatie orientale : Sélim acceptait le concours du duc d'Anjou, à charge de l'indemniser sur les Espagnols (2). Le pacha, muet sur la question du protectorat, nous promit confidentiellement un présent considérable aux dépens d'autrui : la forteresse génoise de Tabarkah sur la côte tunisienne (3).

Le protectorat de l'Algérie était prématuré, bien que le moment semblât opportun « pour faire avaller aux Turqs ceste tiriaque » (4). Le roi n'avait avec lui ni les Guise, ni Goligny, qui contrariaient sa politique. Electrisé par les fabuleux exploits de Don Juan d'Autriche, l'un des (ruise, Charles de Lorraine, duc de Mayenne, avait passé outre aux défenses formelles du roi, pour se ranger sous les drapeaux de la Ligue Chrétienne avec une poignée de trois cents volontaires français. Sa galère et les trois fustes des capitaines La Ferlé-Imbaut, Taschy et Davoy, toutes frétées à Venise, rallièrent en août 1572, à Corfou, la flotte confédérée de Marc-Antonio Colonna et Don Juan d'Autriche. Placés au premier rang avec leurs galères, Mayenne et l'illustre chevalier gascon Malhurin d'Aux-Lescout de ]\o-

(1) Lettres de François de Noailles. Constantinople, 8 et 14 août (CiiarniÈRK, t. III, p. 293, 297),

(2) PouQDEViLLE, Mémoire historique et diplomatique sur les établissements français au Levant, dans les Mémoires de l'Académie royale des inscriptions, t. X, p. 559.

(3) Il fit aussi de menus présents, lions, onces^ autruches, chevaux, etc. « Mémoire de ce que le capitaine Charles Blanc a eu charge de dire et remonstrer au Roy de la part du roy d'Argiers n . Alger, 10 octobre 1572 (Bibl. de l'Institut, Portefeuille Godefroy 516, fol. 148). — Pierre Bon à Charles IX. Marseille, 20 janvier 1573 (Portef. Godefroy 268, fol. 82).

(4) François de Noailles, évéquc de Dax, à Charles IX. Constantinople, 31 juillet 1572 (GuARinÈHE, t. III, p. 293).

megas (1), qui à Lépante n'avait pas craint de livrer bataille au capoudan-pacha, l>ridaient de se mesurer avec le dey cl Alger UIngh-Ali. Du choc de cent quarante galères chrétiennes contre les cent quatre-vingts de l'Islam, la délivrance (le la Grèce serait l'enjeu. Mais tout se passa en escarmouches dans la mer Ionienne, " tant la froideur et l'humidité » des chefs de la flotte chrétienne répugnaient'à une action décisive (2). Lépante n'eut pas de lendemain.

Comme les Guise, comme Strozzi et La Garde, l'amiral (le Goligny avait des vues et une politique différentes de celles du roi. Il voulait porter secours aux Gueux de mer et aux Gueux des bois traqués en Hollande par le duc d'Alhe. Lors de certaine conversation que Brantôme surpritau palais de Saint-Cloud dans l'antichambre de la reine, l'amiral essayait de dissuader Strozzi de son aventureux projet (3). Convaincu que le succès dépendait d'un sacrifice, Strozzi se décida, le 25 juillet, ù offrir au roi de lui « passer » quatre mille hommes, la moitié de ses effectifs (4) .

Gomment n'aurait-il point été frappé, en effet, des énigmatiques réticences contenues dans les instructions royales, de cette autorisation maussade où perçait « le regret de veoir embarquer tant de noblesse ;> , dont on pouvait avoir

(1) Brantôme, t. II, p. 112; t. V, p. 233. — Cf. une lettre de lui sur I:i bataille de Lépante (B. N., Franc. 3969, fol. 128). Brantôme, son (uinpagnon d'arme, le vit livrer combat avec deux galères contre cinq ù six galiotes algériennes; et ses ennemis eux-mêmes, les Turcs, chantaient ses exploits. En 1563, Romegas avait enlevé après un sanglant condjat le jjrand galion du chef des eunuques (Vkutot, Histoire de l'Ordre de Malte (1727), t. IV, p. 417, 430).

(2) Voyage de M. le duc de Mayenne en Levant, publié à la suite des Mémoires des troubles arrivés en France sous les règnes des rois Charles IX, Henry III et Henry IV, par M. de Villegomblain. Paris, 1667, in-12. — C. Manfroni, la Lega ci-istiana nel 1572. Roma, 1894, in-8°. — C Masfroxi, Storia délia marina italiana dalla caduta di Costantinopoli alla baltaglia di Lepanto. Roma, 1897, in-8", p. 512. — Coleccion de documentos ineditos... de Espana, t. III, p. 93.

(3) Bra.ntôme, t. IV, p. 298.

(4) B. N., Franc. 15555, fol. 59.

avant peu besoin (1). Le baron de La Garde en avait » Tespcrit aussi tourmenté qu'il est possible » (:2). Et d'autres aussi. Le duc d'Albe, sur un avis du cardinal de Lorrauie, tremblait pour les Pays-Bas f3), autant que Menendez pour les possessions d'outre-mer et Don Juan d'Autriche pour le royaume de Naples (4).

L'appareillage de la Hotte était fixé pour le 29 août (5). Le pli cacheté qu'on attendait de la Cour contenait ceci, dit-on : « Ce jour d'huy 24 d'aoust, l'admirai et tous les huguenots, qui estoyent ici (à Paris) avec lui, ont esté tués. Partant, avisez diligemment à vous rendre maistre de La Rochelle, et faites aux Huguenots de même! ((ÎJ " L'authenticité de la lettre est contestée. Mais quelle qu'en fût la teneur, elle cadrait si peu avec les projets de Strozzi qu'il s'attira de la reine et du duc d'Anjou une double admonestation : » Mon cousin, il fault servir son maistre à sa guise » , disait l'une, et l'autre : « Je serovs le premier à requérir le roy mon frère de ne révocquer vostre voïage de mer, comme j'ay esté le première vous le faire permettre, si je ne cognoissois que vous luy estes tous nécessaires aujourd'huy » {').

(i) I.,e baron de I^a Garde en réponse aux instructions royales apportées par Montmorin. 25 juillet (B. N., Franc. 15553, fol. 130).

(2) liCttre de J.-B. Scalin des Aimars, tils naturel du baron de La Garde. Brouage, 12 août (B. N., Latin 8589, fol. 12). A cette date, La Garde ne savait encore où l'on allait.

(3) Juillet (H. DE La FeuriÈrk, t. IV, p. m). Le duc d'Albe demande des explications le 15 août sur les mouvements de nos troupes et de la flotte (Ibidem, p. Lxxi).

(5) Strozzi à Charles IX. Brouage, 29 août (B. N., Franc. 15558, fol. 99).

(6) Eusèbe Philadelphe Barxacd], Le réveille-matin des François et de leurs voisins. Edimbourg, 1574, in-S", p. 82. — Camillo Capilupi, Lo slrataqema di Carlo IX, re di Francia, contro gli UqonoUi (1574), traduit en français, p. 36. — J.,'authenticité de cette lettre de Catherine de Médicis a été discutée, d'autant qu'on prétendait, pour établir la préméditation de la saint-Barthélémy, qu'elle devait être ouverte le 24 août par Strozzi et, par suite, qu elle avait été écrite plusieurs jours auparavant (Cf. la réfutation du comte H. de La FerriÈre, t. IV, p. scv).

(7) 8 septembre (Z-effres de Catherine de Médicis, t. IV, p. 119j.

Strozzi obtînt pourtant d'envoyer à « la découverte w Dominique de Gourgucs (l), avec huit cents hommes seulement (2). Et par une combinazione tout italienne, il tenta une conciliation, en proposant aux Rochelais un exode en Floride, avec femmes et enfants. Son confident, Pietro-Paolo Tosinghi, qui s'offrait à partager leur fortune, subit un méprisant refus (;î), mais combien mérité! liourreau de l'amiral de Goligny, peut-être avait-il encore au cou, comme un stigmate d'infamie, la chaîne d'or qu'il avait dérobée au cadavre de sa victime (4). Le rêve de nos colonisateurs s était évanoui : Gourgues lui-même y dut renoncer, en se berçant de l'espoir que le duc d'Anjou y donnerait suite, dès que les affaires de l'Etat le permettraient (5).

(1) Charles IX à Gourgues. Paris, 14 septeuilire (Lieutenant de vaisseau Maurice Delpkuch, Un qlorieux épisode marilime et colonial, clans la Revue nuuitimc (1903), p. 2185).

(2) Extrait des archives Strozzi (B. N., Franc. 20286, fol. 63 v").

(3) De Tiiou, t. IV, p. 715. — Arckke, t. I, p. 454-.

(4) H. DE IjA FerriÈre, Lettres de Catherine de Médicis, t. IV, ji. Lxxxvr.

(5) Henri, duc d'Anjou, à Charles IX. 19 janvier 1573 (Bibl. de l'Institut, Portefeuille Godefroy 256, p. 71).

Funèbre préface d'une guerre civile, la Saint-Barthéleniy provoqua en Espagne des transports d'allégresse; et Philippe II, malgré sa froideur renfrognée, ne dissimula point sa joie (1). D'arbitre de l'Europe, Charles IX en devenait le prisonnier; il l'avouait : « J'ai plus besoin que je n'eus oncques de me conserver l'amitié de tous mes voisins » , écrivait-il à Dominique de Gourgues (2). Et il cherchait une excuse contre la vindicte britannique dans le testament politique de Goligny : pour pallier le meurtre de l'amiral, pour détourner le cours des sympathies étrangères, il dévoilait aux Anglais la pensée dernière de leur ex-allié, qui conseillait de se défier d'eux comme de nos plus grands ennemis (3) .

Cependant, toutes nos divisions navales étaient consignées : le vicomte d'Uza, à Bordeaux, était invité à se mettre à la disposition de l'amiral de Villars (4j, certain de rendre

(1) Sur l'émotion que produisit en Europe la Saint-Barthélémy, cf. le comte H. de La FebriÈhe, Lettres de Catherine de Médicis, t. IV, p. xc.

(2) Paris, 14 septembre (Maurice Delpeuch, Un glorieux épisode maritime et colonial, dans la Revue maritime (1903), p. 2185).

(3) H. DE La FerriÈre, Lettres de Catherine de Médicis, t. IV, p. lxxx et 118.

(4) Charles IX à Louis de Lur-Saluccs, vicomte d'Uza. 31 août 1572 (i^rch. de Lur-Saluces, copie de Jal aux \vc\i. nat.. Marine B* 1, fol. 5).

ainsi plus de services à l'Etat que s'il avait conquis, dans lexpédition projetée, l'étendue d'un royaume (1). De lîrouage, La Garde avait ordre de se porter sur La Ro- ( lielle, afin de prêter main-forte au gouverneur, Armand de < iontaut-Biron {"2).

Depuis longtemps, les Roehelais étaient inquiets, au point (le refuser à Dominique de Gourgues le prêt de grosses pièces d'artillerie marquées aux armes royales ()i) . En dépit de l'optimisme que l'amiral de Coligny essaya jusqu'à son dernier jour de leur inculquer (4), le voisinage du baron de La Garde, du « plus ancien massacreur du royaulme, au demeurant traistre juré » (5), leur faisait pressentir des appétits, pressés « pour un si bon morceau de rompre le jeusne » des guerres civiles ((>). Une lettre, qu'ils interceptèrent, justifia leurs alarmes : « Ils veulent faire les roys, écrivait le l)aron; sy ay le moyen d'en avoir la raison (7). » Rien ne put attéiuicr l'effet de ces menaces, ni de fallacieuses promesses du baron de La Garde f8), ni l'intervention d'un gentilhomme protestant, d'Ouartil, envoyé en parlementaire (9).

Et l'irréparable s'accomplit. Une des galères du baron, celle de Paolo-Emilio Fiescbi, pénétra dans le port sous cou-

(1) Charles IX au vicomte d'Uza. 14 septembre (Ibidem, fol. 6 : Henry DK LT:n-SALU(jKS, Notices cjéiiéalocjiques sur la maison de Ltn-Saluces. Bordeaux, 1855, in-8°).

(2) Charles IX au baron de la Garde et à Strozzi. Septendjre (B. N., Frani;. 15553, fol. 190).

(3) Anios Bahbot, Histoire de la Rochelle, t. III, p. 11.

(4) Coligny aux Roehelais. Paris, 7 août : « Si j'eusse connu qu'il y eût quelque occasion de déliance, je n'eusse pas failli de vous en advertïr » (L.\ Popeuxikrf:, Histoire de France (1550-1577), t. II, L. xxviii, fol. 58 v°).

(5) Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX, par Simon Goulart. Paris, 1577, t. I, fol. 288.

(6) Biaise de Monlic.

(7) La Garde à D'Audevars. 13 septembre (Estât de France, t. I, fol. 288 v°).

(8) 1", 8 et 10 octobre (Babbot, p. 34-36).

(9) ArcÈre, Histoire de la ville de la Rochelle et du pays d'Aulnis. La Rochelle, 1756, in-4», t. I, p. 414.

liO HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE

leur d' apporter des lettres du roi, mais en réalité pour permettre aux ingénieurs Kamelli et Gregeto Justiniani de reconnaître et dessiner les abords de la place. A la nuit, la réponse n'était point encore venue, lorsque la vigie aperçut douze pénichesqui rasaientlebord. La galère étaitcernéepar les capitaines La Roche -Esnard et Champagne. Les forçats, auxquels les assaillants [)romettcnt la liberté, refusent de scier à reculons. Gregeto, qui se bat à l'avant, une hache d'abordage au poing, tombe frappé d'une balle; Fieschi est blessé; la galère était prise, sans que sa compagne, restée au Chef de Baye avec Tosinghi, pût lui porter secours (l). La riposte du baron de la Garde fut prompte. A la tête de six galères (2), il pénétrait dans le port de La Rochelle et enlevait le beau vaisseau le Prince, commandé par le baron Clermont de Piles, son compagnon de la veille (3). Puis, il réquisitionnait la division en partance de Dominique de Gourgues, qui venait s'embosser avec trois vaisseaux et deux patachcs (i) devant le port, après avoir laissé en détachement à la garde de Brouage les deux bâtiments de Louis de Berre (5). De Bordeaux, Lur-Saluces d'Uza,

(1) Philippi Caurianai;, De Ohsiclione Rupellae commentarius : Histoire du siège de La Rochelle en 1573, traduite du latin de Philippe Cauriana par Délayant. La Rochelle, 1856, in-8°, p. 31.

(2) Réale, Duchesse, Nouvelle, Atlantis, Bonavcnlure, Marquiselte, commandées respectivement par le baron de La Garde, Pierre de Chasteigner de Beaulieu, Albizzi, Fouquet de Altovitis, La Bastide et Gondi, comte de Retz. Quittances du secrétaire de La Garde, 14 octobre [Archives historitjues de la Gironde, t. XXVI, p. 189), de Beaulieu et Altovitis (Dépôt des cartes de la marine, Bibl. 87 , t. V, pièces 5 et (J).

(3j Cauhiana, p. 19.

(4) Le Charles (500 tonneaux, 300 hommes), le Henry, et l'Anjou (300 tonneau.x, 230 h. chacun^, capitaines Gourgues, Martin Aymé et Joseph Héleyne, les pataches Moyne et Desperade, de 20 tonneau.x et 20 houimes.

(5) La Garde et le L.oys (230 hommes chacun), capitaines Guillaume Héleine et Berre. L'Anjou appartenait à Lanssac, le Henry et la Garde à Strozzi. " Estât de la despence qui est requise faire pour l'armement de sept navires que M. le baron de La Garde veult estre promptement armez. » Brouage, 11 novembre (B. N., Franc. 4554, fol. 78).

promu général des vaisseaux ronds (1), devait amener une nouvelle division. De Normandie, le vice-amiral de la Meilleraye avait ordre d'expédier six navires de renfort (2).

Le siège de La Rochelle était décidé. Le 4 décembre, le blocus était effectif. Par terre, les huit mille hommes de Biron et Strozzi investissaient la place, que le héros de la Floride, la mort dans l'âme, cernait du côté de la mer.

J^n présence de l'étranger, Dominique de Gourgues se sentait autrement à l'aise. Quelle haute conception de l'honneur, quelle indomptable énergie dans ces lignes écrites au cours du blocus, le 1" février 1573, en rade du Chef de Baye, alors qu'il attendait avec le Chaînes et ses trois cents hommes le choc de toute une escadre anglaise :

« M. de La Garde m'a envoyé à dire présentement qu'il doit arriver à nuyt dix-sept navires de guerre d'Angleterre pour entrer dans La Rochelle; et m'a commandé, souldain que les verre, me mettre à la voille et m'en aller à Brouai^e, ce que je ne veuK faire. L'honneur nous commande de n'abandonner si paoureusement la rade; et s'il vous plaist commander aux autres deux navyres [l' Anjou et le Henry) de se tenir auprès de mov et leur l^ailler des soldats, nous les combatrerons et empescherons, si les gallcrcs vcullcnt faire leur debvoir, qu'ils n'y entrent pas (;î). »

Le geste était d'autant plus beau que Dominique de Gourgues n'avait presque point d'artillerie et que les galères, loin de le soutenir, se dérobaient prudemment dans le sud. Or, les Anglo-protestants se flattaient, suivant

(1) Charles IX au vicomte d'tJza. 4 novembre (Aich. nat., Marine B* J, fol. 7j. — La nomination oflicicUc est du 13 novcmbic (^Archives historiques de la Gironde, t. X, p. 243).

(2) B. N., Fianç. 5 285, fol. 212.

(3) Archives historiques de la Gironde, t. X, p. 371.

des avis de Londres, de culbuter l'escadre de blocus, puis de provoquer une sédition en Guyenne (1).

La lettre du héros jeta l'émoi à la Cour et au camp. Au moment d'envoyer six vaisseaux normands à son secours, on s'aperçut qu'il n'y avait point d'artillerie de bronze, même à l'arsenal de Paris, pour les armer : le roi en tirait cette moralité : " La condition des affaires du monde nous doibt servir d'avertissement pour ne demeurer despourveuz de ce qui est besoing pour dresser une armée de mer (2) » .

En attendant, Strozzi s'offrit à combattre aux côtés de Gourgues : le vicomte d'Uza fut mandé en hâte de Bordeaux, avec son seul vaisseau au besoin, si les cinq autres de l'escadre n'étaient point prêts (3). Quant au baron de La Garde, on le somma de tenir la promesse faite au Conseil de barrer la route aux fauteurs des rebelles (4). En revenant le surlendemain de Brouage, le baron prétendit, pour se disculper, qu'il était allé quérir la carraque la Hugiietiotte: et, furieux du " rapport de quelque va le moy dire » qu'il traitait de grand poltron (5), il jura sur sa tête que rien n'entrerait dans La Rochelle. Bien? Dans la nuit du 14 février, quatre vaisseaux poitevins, conduits par un simple pêcheur rochelais du nom de Mirault, amenèrent aux assiégés un convoi d'hommes et de vivres. Les marins de quart sur les galères n'avaient rien vu.

Par malheur, l'échec inaugurait l'entrée en fonctions du

(1) La Mothe-Fénélon à Charles IX. Londres, 25 janvier J573 (B. N., Franc. 15556, fol. 107j. — Leurs corsaires pillaient de nombreux navires d'Abbeville, Rouen, etc. IjCttre du vice-amiral de Piennes, 27 janvier 1573 (Bibl. de l'Institut, Portefeuille Godefroy 256, fol. 43).

(2) Charles IX au duc d'Anjou. Février 1573 (B. N., Nouv. acq. franc.

(3) Biron au vicomte d'Uza. 2 février {Archives historiques de la Gironde, t. X, p. 243).

(4) Biron au baron de La Garde. 2 février ( B. N., Franc. 15556, fol. 190. — Desjardins, Néqociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. III, p. 864).

(5) B. N., Franc. 15556, fol. 201, 205.

nouveau lieutenant-général Henri, duc d'Anjou, arrivé lavant-veille avec l'élite de la noblesse française, Navarre, Gondé, Alençon, Montpensier, Longueville, Nevers, Aumale. Guise, Mayenne, Uzès. Le duc d'Anjou, dans un accès de colère, mit le baron de La Garde aux arrêts et proposa au roi, pour la charge de général des galères, ses frères et beau-frère, le roi de Navarre, le duc d'Anjou ou le bâtard Henri d'Angoulénie, grand prieur de France (I) : des il admiraux et généraulx qui ne scauroient mener une carabasse d'ycy en l'isle d'Etz » , persiflait le baron de La Garde dans une lettre où il déguisait mal son dépit (2). Mais il n'était point seul de son avis : Biaise de ^lonluc avait si peu confiance dans ces marins d'occasion qu'il proposait de mander en conseil de guerre Michel de Seurre, grand prieur de Champagne, et les capitaines de navires « pour desbattre toutes choses requises au comljat de la mer. (3) » Sur ces entrefaites, le 18 février, une torche s'allumait au donjon de la tour de la Lanterne pour régler la marche de dix vaisseaux qui rangeaient la côte. Etait-ce donc les Anglais? Non, c'était le général des vaisseaux ronds, Lur-Saluces, qui arrivait (4).

Sic transit gloria mundi! Ainsi s'évanouissaient les ambitieux projets du baron de La Garde. N'avait-il pas réclamé comme une faveur le gouvernement de Ré et d'Oléron (5), et comme un droit l'union de l'amirauté du Levant, alors

(1) Henri, duc d'Anjou, à Charles IX. La Rochelle, 17 février (Bibl. de 1 Institut, Portefeuille Godefroy 256, fol. 83). — « Advis du camp devant La Rochelle, du 22 fehvrier 1573 .. (B. N., Moreau 741, fol. 207). — Relation des catholiques, dans les Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX, par Simon Goulart. Paris, 1577, t. II, p. 33.

(2) La Flotte, 22 février (B. iS., Franc. 15556, fol. 292).

(3) " S ensuyt l'ordre qu'il fault tenir à ce siège » (Tamizey de Lar- ROQiE, (Quelques pages inédites de Blaise de Monlic. Paris, 1863, in-8°, p. 15).

(4) Cauria.na, p. 47.

(5) La Flotte, il février (B. N., Franc. 15556, fol. 229, 231).

vacanle, à sa charge de général des galères (1). Soldat de forlune, il ne voyait dans la guerre civile que matière à cette « augmentation d'honneurs et d'estatz » qui était son souhait habituel. Et la fortune se détournait de lui. Il se vovalt remplacé dans le commandement par un triumvirat, le chevalier Albizzi pour les galères, Lur-Saluces d'Uza pour les voiliers, Galeazzo San-Severino à la défense de Teslacade ["2).

J'ai dit : l'estacade (3). Un ingénieur italien, Louis de Gonzague, duc de Nevers, avait en effet proposé d'enclore par une digue le port de Jja Rochelle. Effondrée au milieu ' de la rade avec une charge de pierres, rasée comme un ponton, la grande carraque la Huguenotte en constitua la I première assise, après avoir échappé à l'attaque enveloppante de huit brûlots rochelais, dont elle disloqua la chaîne J à coups de canon. A marée basse, les assiégés tentèrent '

(J)La Floue, Il février (B. N., Franc. 15556, fol. 292. — Bibl. de l'Institut, Portefeuille Godefroy 268, fol. 93).

(2) B. N., Franc. 15 556, fol. 292.

(3) On trouvera une excellente bibliographie critique de ce siège comme préface à la traduction de Philippe Caurian-v. Elle a été intitulée : Etude bihlioijiaphique sur le sièqe de 1573, lue à la société littéraire de La llochollc, le 18 juillet 1855, par Delav.^nt.

Du côté des protestants. Délavant cite comme sources : Simon Gori.ARr, Mémoires de l'Estat de France sous Charles neuvième . Paris, 1577. — E. Piiu.\i)EF,piiK [Barxaud], le Réveille-matin des Français et de leurs voisins. Edimbourg, 1574, 8". — La Popi;liniki\k, Histoire de France (1550-1577), t. II. — Amos Babbot, t. III, etc.

Du côté des catholiques, les sources sont : Le Discours et Recueil du sicqe de la Rochelle, en l'année 1573. l^von, 1573, 8°; inséré dans les Mémoires del'Fstat de France, t. II, fol. 202-211. — Philippe Cadhiana. — Jean La GkssÉE; La Roclielléide. Paris, 1573, in-8°. — Quelques pages inédites de Bi.iiSK DE Mo-NLUC, publiées par Philippe Tamizev de Larroquk. Paris, 1863, 8", extrait du Recueil des travaux de la société d'agriculture, sciences et arts d'Agen. — Histoire du siège de la Rochelle, oii est amplement traité du plan et assiette de cette ville. Maillé, 1621, in-12.

Comme études tactiques sur le siège, cf. : Louis-Napoléon Bonaparte [Napoi-ÉON m], Etudes sur le passé et l'avenir de l'artillerie. 18V6-1851, in—V', t. II, p. 250. — Le capitaine Genêt, Relation du siège de la Rochelle, en 1573, dans le Spectateur militaire (1847-1848).

vainement d'y jeter des feux d'artitices; l'épaisse couche de vase, dont ses œuvres vives étaient imprégnées, la mettait à 1 épreuve des flammes (1); et, par surcroit de précautions, huit pataches furent détachées à sa défense (i).

r.a forteresse de l'Aiguille, ainsi l'appelait-on, croisait ses feux avec le fort de Coureilles sur la rive nord et le Fort- INeuf du sud; sur elle, devait se river la chaîne de bateaux qui relierait comme une courtine les bastions des deux rives. De la carraque au port de Tadon, on comptait 1 206 pieds et 1 809 jusqu'au Fort-Neuf. Pour couvrir cet espace, l'entrepreneur Alfonso Lazaro réclamait trente et une gabarres, quatre-vingt-treize grandes nefs (3). Quelque ordre que reçut le vicomte d'Uza de fournir tous les bâtiments disponibles (4), quelque soin que prît La Gombaudière de réquisitionner les bateaux d'Oléron, Brouage, Marennes (5j, et Beaumont ceux de la Charente (G), l'entrepreneur ne put disposer de plus de trente-six navires, qu'il coula à droite et à gauche de la forteresse de l'Aiguille. Les mâts seuls émergeaient. Les intervalles furent barrés par des poutres flottantes, qui s'élevaient ou s'abaissaient au gré de la marée, ne laissant qu'une seule ouverture pour le service du siège (7).

Tel était l'aspect du blocus quand, le 18 avril au malin,

(1) Cauriasa, p. 51. — Estât de France, t. II, fol. 97 v», 202. — B.-irbot, t. III, p. 77.

(2) 26 février 1573 {Archives historiifties de la Gironde, t. IX, p. 243).

(3) « Mémoire des fortifications qu'il faut faire au port de Tadon» (Bibl. de l'Institut, Portefeuille Godefroy68, fol. 259).

(4) Henri, duc d'Anjou, au vicomte d'Uza. 4 mars (Arch. de Lur-Saluces, copie aux Arch. Nat., Marine B*!, fol. 19).

(5) Le vicomte d'LTza lui avait donné deux pataches pour lui prêter mainforte. 17 mars (Ibidem, fol. 21).

(6) B. N., Franc. 15556, fol. 255, 306.

(7) C.\rnu>iA, p. 43. — Bardot, p. 85. — Arckbe, t. I, p. 437. — Voyez ce que le Duc de Nevp:rs dit des difficultés qu'il rencontra dans l'e.xécution de la digue (Journal du siège de La llochelle, et Discours sur le siège de La Rochelle : B. N., Franc. 4765, fol. 30., 65).

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