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LES POLITIQUES

Comme si la levée du siège de La Rochelle n'avait pas suffi à exalter l'orgueil des protestants, un nouvel incident l'accrut encore. La paix très précaire restait à la merci d'un coup de tétc, tel que le fut la faction du Cœur navré. Par une lettre anonyme, où l'on voyait en guise de signature un cœur transpercé, les Rochelais apprirent l'existence d'un complot dirigé contre eux (1). Charles Rouault de Landreau, ex-partisan réformé, le comte du Lude et Puygaillard projetaient de s'emparer de^la ville, avec l'appui de deux navires de guerre bordelais (2), en croisière devant l'île de Ré. Les capitaines Saujon et Le Normant déjouèrent ces desseins; avec trois cents marins rochelais, ils se jetèrent à la poursuite de l' Hirondelle et de l'autre galiote de guerre, dont les équipages, faits prisonniers, furent fustigés comme

(1) Décembre 1573 (Barbot, t. III, p. 213; Arckre, t. I, p. 537).

(2) L'Hirondelle de Domenico Lycani, gentilhomme lucquois, et une galiote : le Charles de Dominique de Gourgues, constituait peut-être la réserve, cai- il ne désarma que le 4 janvier 1574, après l'échec de Lycani (Tamizky dk Laruoquh, p. 79).

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voleurs. De plus, pour rcxcmple, dix des prisonniers furent roués ou pendus (I).

Enhardis par le succès et par la nouvelle que Mongonniery envahissait le Cotentin (2 ., les Rochelais prirent l'offensive sous l'énergique direction de La Noue. Ils mirent garnison dans l'île de Ré et à Orouage, et se rendirent maîtres de la mer. Dès le mois de mars 1574. soixante-dix de leurs bâtiments de course faisaient une infinité de prises depuis Calais jusqu'à Gibraltar, poussant même quelques pointes vers les colonies espagnoles (3). Comme bon chien chasse de race, le neveu du fameux capitaine Sores, le ca[)itaine Valet était parmi les corsaires les plus hardis (4).

Pour tenir télé aux ci mauvois navires » , les capitaines marchands dans chaque port s'organisèrent en escadre, avec amiral et vice-amiral, « promettant l'un à l'aultre eulx entredeffendre jusques à la dernière extrémité (5) » . Les Nantais mobilisèrent les deux navires du capitaine Cire Callier ((>), et les Malouins commençant une " guerre à toute outrance » avec quatre galions et quelques autres navires de Jean Bazin et Hamon Jonchée, n'enlevèrent pas moins de quarante-cinq bâtiments rochelais qui revenaient d'Espagne à l'issue des vendanges (7).

(J) Suivant sentence de 1 aniiraulé roclielaise, du J3 janvier 1574.

(2) Il mars 1574 ((I. Dri'ONT, Histoire du Cotcnlin et de ses îles, t. III, p. 495).

(3) Dès le 17 octobre 1573, les marchands de lloucn se plaignaient de « la cessation de la navigation " à la suite des pirateries anglaises (Ernest DE FeÉville, Mémoire sur le commerce de Rouen, t. II, p. 475, 477). — Relation des pirateries anglo-françaises aux Indes, notamment à Nombre de Dios. 1575 (DucÉnÉ, les Corsaires sous l'ancien régime, p. 349).

(4) I. P. S., capitaine de mer, Histoire de plusieurs voyages adventureux, p. 134, 157. — BineoT, t. III, p. 230.

(5) Contrat d'association entre les capitaines des navires Licorne, Pucelle et Madeleine, Jean Faroult, dit Placidas, « esleu pour admirai « , Jean Auber, élu vice-amiral, et Jean Geffroy. Honlleur, 26 février 1575 (Ch. et P. BnÉARD, Documents relatifs à la marine normande, p. 25).

(6) B. i\.. Franc. 4489, fol. 112.

(7) Arch. de Saint-Malo, registre de la communauté de la ville (1568-

Le 1" mars 1575, les Malouins décidèrent, dans une assemble'e générale, d'équiper encore six de leurs plus grands vaisseaux, le François, le Charles, l'Espérance, le Lion, la Salamandre, le Corbin, dont les douze cents hommes (1) étaient commandés par les capitaines Ruffîer, Guillaume Jonchée, Bertrand Le Bret, Jean Bertaud (2) et Etienne Chaton de La Jannaye. Ayant perdu deux beaux bâtiments enlevés par les pirates, ils voulaient en finir : mais leur escadre, pour s'être fait reconnaître trop tôt, manqua un coup de main sur la flottille rochelaise mouillée au Chef de Baye (3) ; six cents combattants avaient eu le temps de border la côte. Une magnifique proie s'offrit en compensation par le travers de Lisbonne : une grande carraque portugaise, chargée de pierreries et d'épices pour un demimillion d'écus. Mais par un scrupule bien placé, l'amiral de la flotte ne voulut point céder à la tentation d'une attaque à l'abordage. " Comme nos prédécesseurs ont toujouis rejeté la {)iraterie, je crois que c'est la principale cause de la prospérité de notre ville, attendu que la justice divine récompense les gens de bien, comme aussi elle châtie les voleurs. » Et voici comment de la justice un neveu de Jacques Cartier fut l'instrument.

Le capitaine Etienne Chaton de La Jannaye (i) venait d'amariner sur la côte d'Espagne un navire léger, lorsqu'il

1576), année 1574 : copie clans B. N., noiiv. acq. franc. 4965, fol. 74 y". — Mémoires du Malouin Froteï de Li L.vndkllp:, publiés en extrait «lans le Bulletin et Mémoires de la Société archéologique du département d'Illeet-Vilaine, t. IV, p. 313, par Arthur de La Bobderie, Armements maritimes des Malouins au XVP siècle.

(1) Bulletin... d'Tlle-et-Vilaine, t. IV, p. 311.

(2) Extraits des titres concernant l'amirauté de Bretagne (B. N., Duchesne 43, fol. 11).

(3) Elle n'enleva qu'un navire anglais, sans doute l'Ours />/«nc- (PiGUEnnE, i Histoire de France. Lyon, 1582, in-fol., p. 1018).

(4) Il reçut en conséquonce le brevet de capitaine de la marine royale. 1575 (,IoI'0^ DES LoNCniis, Jacques Cartier. — B. N., Franc. 5085, fol. 238).

aperçut dans Teau » une boîte de fer blanc; ceux, dudit navire pris Tavoient jetée dans la mer, à dessein de la faire couler à fond; mais les pierres s'en étoient détachées; et par ce moyen, elle étoit demeurée flottante » . Elle contenait la preuve d'une « grande conspiration » ourdie entre l'étranger et de nombreux seigneurs français (l). Le porteur du coffret, Abraham, était le secrétaire du prince de Gondé, chef du parti protestant, dont la complicité se trouvait par là établie. Mais le principal conspirateur, si haut placé que le narrateur de la campagne se refuse à en écrire le nom, c'était le propre frère du roi, François d'Alcnçon.

Entre protestants et catholiques, s élait formé un tiers parti, les Politiques, dont le duc d'Alençon, » cœur double et esprit mal tourné comme son corps mal bùti, " avait cru habile, plus par ambition que par patriotisme, de se dire le chef. Il avait porté son alliance aux protestants, ce qui lui valut en retour l'alliance des Pays-Bas (2) et des huguenots de toutes nations. Les Politiques soulevèrent le midi, tandis que les Allemands envahissaient la France, conduits [)ar Condé. La cinquième guerre de religion commençait.

Les Malouins, sur l'ordre du roi (3), se remirent en campagne; les Normands, à leur exemple, armèrent les quatre vaisseaux du colonel Guillaume Lescollier d'Aubyville (4); le baron de la Garde mobilisa ses galères, alors dans la Loire. Paralysé par ces préparatifs de guerre, « le trafficq

(1) Bulletin... d'Ille-ct-Vilaiue, l. IV, p. -Wi

(2) Le traité d'alliance conclu par François, duc d'Alençon devenu duc d'Anjou, avec les États généraux des Pays-Bas, fut signé à xlnvers, le 14 août 1575 (B. ]S., Dupuy 844., fol, 312).

(3) Ordre d'armer six vaisseaux en jSormandie et six en Bretagne. 22 juin 1575 (Le P. FouRXiER, Hydrographie, 1^ éA\\.., p.252j.

(4) Capitaine du Saint-Jean ; les autres bâtiments^ le Chérubin, le Dauphin et la Bonne- Aventure , étaient commandés par Pierre Ouesnel, Guillaume Cavelier de Maucombie et Jean Porcher. Le Havre, 21 octobre 1575 (B. ?i.. Franc. 20597, fol. 49. — Dépôt des cartes et plans de la marine, Bibl. 87 , à" vol , p. 46).

de la marchandise n'avait plus de cours » (1) ; les Nantais se plaignaient au nom des Bretons (2), comme les Rouennais au nom des Normands. Tout était dans le marasme. Tous étaient dans le mécontentement. Et pendant que les Rochelais continuaient leurs courses fructueuses, enlevant d'un seul coup sept cents livres pesant d'or à bord d'une caravelle portugaise (3), aucun succès ne relevait l'ardeur des marins royalistes.

Sans attendre les galères de La Garde, non plus qu'une belle division formée du Chien, du Biscaïen, du Grand et du Petit-Brissac (4j, Landreau, chargé de recouvrer 1(6, Oléron et Brouage, avait quitté Les Sables-d'Olonne à la tète de simples chaloupes convoyées par deux petits vaisseaux. Le lendemain 2 septembre 1575, il débarquait quatre cents hommes à la pointe des Portes, marchait droit sur Saint-Martin de Ré et s'en emparait. Mais à peine s'y trouvait-il qu'un nombre égal d'arquebusiers rochelais attérissaient secrètement à Sablanceau, surprenaient les catholiques et leur infligeaient une complète déroute. Landreau eut peine à se soustraire à la poursuite des capitaines La Popelinière, Fromenlinière et Gorijillac (5). Au lieu de souhaiter une revanche, Henri III, à court d'argent, était pressé de traiter.

La paix dont son frère d'Alenron fut le médiateur, la

(i) Plainte des Rouennais. 8 novembre 1576 (E. de Frévilli;, Mémoire sur le commerce de Rouen, t. II, p. 489).

(2) 28 septembre 1575 (B. N., Cinq-cents Colbert 7, fol. 595).

(3) En conséquence, Sébastien, roi de Portugal, leur interdit l'accès de ses ports. 16 novembre 1575 (ArcÈre, t. II, p. 9, 30). — En mars 1576, sept corsaires français, presque certainement rochelais, ravagent les Canaries (F. DuRO, Armada Espanola, t. II, p. 474).

(4) Agrippa i>'AuBic.\É, édit. de Rubie, t. IV, p 352.

(5) " Discours de la prise de l'isle de Ré, par le seigneur de Landreau, et de l'incroyable et subite reprise par le secours envové de la Rochelle. » (Arch. de la Charente-Inférieure, E suppl. 2, in fine). — I. P. T., capitaine de mer. Histoire de plusieurs Doynqcs adveiitiireiix , p 157. — La PoPiiLiNiH;RK, L. XXXIX. — .\r(;kre, t. II, p. 7.

paix de Monsieur, consacrait en mai 1576 le succès des coalisés prolestants et politiques : le roi de Navarre obtenait le gouvernement de la Guyenne, Gondé la Picardie; et François d'Alençon l'Anjou.

Les catholiques crièrent à la trahison. Et, dans toutes les provinces, ils se groupèrent en » une très chrétienne Union i> . Ainsi, les menées des Politiques avaient créé par contre-coup une faction nouvelle : la Ligue. En face du duc d'Alençon, se dressait le duc de Guise. Aux Etats de Blois, en décembre 1576, la Ligue parut si puissante que, pour n'être point débordé par elle, le roi n'eut d'autre ressource que de s'en déclarer le chef. C'était proclamer à nouveau la guerre religieuse.

Les revers de la campagne précédente dictaient une revanche en Saintonge et en Poitou. C'est à quoi s'employa Charles de Lorraine, duc de Mayenne. Il était appuyé sur mer par Guy de Saint-Gelais de Lanssac, qui s'était substitué au baron Honorât Ysoré d'Hervault comme vice-amiral de Guyenne et gouverneur de Blaye (1). Lanssac commandait, avec le titre de lieutenant général, les galères et les vingt-quatre vaisseaux de guerre (2), qui devaient s'assembler dans la Gironde.

Avant d'avoir toute sa flotte en main, il brusqua l'attaque

(1) Suivant entente avec le baron d'Hervault. Le 12 septembre 1580, Lanssac promet de lui restituer gouvernement et vice-amirauté (B. N., nouv. acq. lal. 2344, fol. 43). — Dès le 1" décembre 1577, Lanssac se dit gouverneur de Blaye (Arch. nat., Y 120, foi. 69).

(2) Enregistrement des lettres royales à Bordeaux, le 30 mai 1577 (Le P. FouiiisiER, Hydrographie, 2'^édit., p. 252).

CINQUIÈME ET SIXIÈME GUERRES DE RELIGION UJl

contre Ré, ayant pour plan de campaj^ne d'emporter les îles, puis Brouage et, par un étroit blocus, de réduire La Rochelle à merci. Longtemps sourds aux averlissements de Condé, les Rochelais ne crurent au danger qu'en voyant déboucher du pertuis d'Antioche, le L3 mai 1577, l'escadre de Ijanssac. Alors, ce fut parmi eux de l'affolement. Georges de Clermont d'Amboise, qu'ils élurent pour amiral, « le prince de Condé, le maire furent toute la nuict sur pieds pour faire aller les hommes à bord, palanquer l'artillerie, les munitions et les vivres. Et ainsi, furent sur le midi à la rade de Chef de Baye quatorze navires garnis de seize cents hommes ayant le pied marin et de cent gentilshommes bien couverts (1). »

Lanssac détacha cinq navires en croisière pour les amuser, pendant qu'il se coulait avec son régiment vers l'île de Ré. Il attendait de la Tranche, Talmont et Marans les troupes promises par le comte du Lude. Mais elles n'osèrent se risquer en mer. Et ce fut Clermont d'Amboise qui arriva à la tête de son escadre à la pointe de Sablanceau. Après une vive escarmouche où s'échangèrent trois mille boulets, Lanssac vira de bord, « coudoyé « de près : son adversaire ne le lâcha qu'à l'entrée de la Gironde, au Pas-des-Anes.

Le détachement du capitaine Arnaud — un navire et trois pataches — livra même coml»at près de Royan à quatre navires royalistes, entre autres iaScythie, légère fuste levantine, rase sur l'eau, oîi Lanssac avait arboré son pavillon. Pendant que les protestants hésitaient sur le plan de campagne à adopter : loger l'escadre dans la Seudre, à portée de Hrouage, pourchasser Lanssac jusqu'à Bordeaux et mettre en pièces sa flotte, ou intercepter les cinq galères qu'il attendait de Nantes, les galères franchirent le pertuis Breton et passèrent à la vue de La Uochelle, sans que rien

(1) Agrippa d'Aubigné, Histoire universelle, édilion du baron A. de lUilile, t. V, p. 255 : » Guerre par eau et aux costes de la iiiei . "

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