IV. Il
fût prêt pour leur barrer la route. Puis, le 27 juin, ce fut le tour du Grand Biscnïen venu de Saint-Sébastien pour servir d'amiral à Lanssac : il entra dans la Gironde sous la seule escorte de deux pataches (1).
L'escadre protestante était à ce moment à l'île d'Aix, où les gentilshommes de la suite de Condé, malades du mal de mer, s'étaient fait débarquer. Tous s'étaient cotisés pour l'équiper : La Rochelle entretenait sept vaisseaux, les lies cinq, les gentilshommes trois. Le capitaine Provençal, sorli de Brouage sous le feu des troupes de Mayenne, et quatre navires anglais avaient de plus rallié le pavillon de Glermont d'Amboise (2), qui attendait encore des Pays-Bas huit grands vaisseaux et quatre de ces l)âtiments munis de plateformes pour batteries, qu'on appelait des cromostéires ou crompsters(3).
Le 9 juillet au soir, Lanssac poussait une reconnaissance en forces jusqu'aux abords de La Rochelle : avec seize vaisseaux et deux pataches, montés par les arquebusiers de Philippe Strozzi et le régiment de Chémeraud (4), il jetait l'ancre au rocher du Grand-Garçon en vue du Chef de Baye, où se trouvait embossé l'amiral Clermont d'Amboise. Au jour, il déhlait par manière de bravade devant son adversaire. Mais celui-ci avait passé toute la nuit à embarquer des troupes, et ses vingt-quatre vaisseaux, quatre galiotes et six pataches se mirent « aux trousses » de la flotte catholique qui se repliait sur Brouage.
Brouage, assiégé depuis le 22 juin par le duc de Mayenne,
(i) Agrippa d'xVubignk, t. V, p. 263, 264,
(2) Piguebuk, p. 1138. — Argèhe, t. II, p. 38.
(3) La Fleur de lys et le Pélican allaient quérir cette escadre hollandaise sur l'ordre de Condé, « traillant en son conseil des affaires concernan.s l'armée navalle étrangère de Hollande et Zélande. » La Rochelle, 6 juin (H. N., Franc. 20783, fol. 99 : Aichives hisloritjues du Poitou, t. II, p. 333).
(4) Méry de Barbezièrcs de Chémeraud.
était énergiquement défendu par le gentilhomme huguenot Manducage. Par une manœuvre hardie, Lanssac mouilla à l'entrée du havre, hors de la portée du canon de la ville et sur le front de l'armée de siège. En voulant le poursuivre au milieu des vases, sans tenir compte de « certaines marques de gaules » qui indiquaient les sinuosités du chenal, Clermont, son vice-amiral et deux autres vaisseaux s'échouèrent à la fois : quatre brûlots, lâchés à la dérive, ne causèrent que de l'effroi aux catholiques, dont le navire le plus menacé, la Scythie, se contenta de filer ses ancres pour remonter la rivière. Forcée de passer sous le feu des assiégés, la Scythie feignit de se rendre, jusqu'au moment où le flux l'eût mise hors de portée : s'il lui fut désormais impossible de rejoindre la flotte catholique, elle fit de nécessité vertu, se transforma en blokhaus en s'enveloppant de palissades et intercepta dès lors les vivres venus d'amont (1).
Lanssac n'avait point encore les cinq galères de Fabien de Monluc, retenues dans la Charente par le gros temps. Avisé de leur approche par un signal d'Oléron, Clermont d'Amboise détacha contre elles six navires et douze barques. Elles se présentèrent le 12 juillet dans le pertuis de Maumusson, puis, le surlendemain, dans le pertuis d'Antioche, sans oser forcer le passage. Sur l'ordre de rallier coûte que coûte, Monluc parvint pourtant dans la matinée du 16 à se dérober à toute poursuite ; et, à la faveur de la grande marée qui couvrait d'eau bancs et battures, il rejoignit Lanssac sans passer par le chenal que la flotte protestante occupait.
Les officiers de Clermont ne songeaient plus qu'à gagner le large, afin de n'être point en temps de calme à la merci des galères, lorsqu'un exprès du prince de Condé, le baron
(1) Agrippa d"Aviucmk, t. V, p. 274.
164 HISTOIRE DE LA MARIiSE FRAINÇAISE
Monguion de Montendre, apporta l'ordre de combattre au plus tôt. A La Rochelle, ne taxait-on pas de lâcheté les gentilshommes de l'armée navale ! Tous les navires, l'ancre à pic, prirent donc leurs dispositions de combat.
A peine Fabien de Monluc eut-il relevé la manœuvre, qu'il ouvrit un feu d'enfer sur le Prince et la Florissante; ses bordées coupèrent les vergues du Prince^ rompirent les lices de poupe, abattirent le pavillon amiral et balayèrent le pont où Clermont resta presque seul debout, au milieu d'un monceau de cadavres et de blessés : accroché dans les haubans opposés au feu ou réfugié à fond de cale, l'équipage avait complètement abandonné le service des pièces. Et le vaisseau sans défense restait le point de mire des galères. Les coups qui ne le touchaient pas, allaient frapper la Florissante. Les galères avançaient, avec les galions et pataches de Lanssac en serre-file. Pour leur échapper, la Florissante leva l'ancre, mais alla presque aussitôt s'échouer à la droite de l'armée navale. Foudroyé dans cette position difficile, le vice-amiral Grand se dégagea d'étreinte par une riposte heureuse de ses pièces de poupe; la Réale, atteinte par une bordée, lâcha prise pour se radouber sur un banc de sable.
Clermont d'Amboise battit en retraite et, la nuit venue, évacua ses nombreux blessés sur La Rochelle, où « la canaille » ivre de fureur faillit l'assassiner. Faisant » tout à contre-cœur et à contre-temps », les habitants disloquèrent leur escadre (l). Le vaisseau amiral, à demi désarmé par le vicomte de Rohan, réduit en fait d'artillerie à dix pièces, n'avait auprès de lui en rade du Chef de Baye que trois petits bâtiments, lorsque les galères et huit vaisseaux revinrent le 1" août lui donner le coup de grâce. L'équipage se sauva à terre, les bâtiments légers se jetèrent à la côte, et
(1) Agrippa D'AuniCNÉ, t. V, p. 280.
CINQLIIEMK ET SIXIKMK OUKRHKS DE UELIOION I(i.>
le Prince, trop pesant pour être remorqué, fut incendié par les catholiques (1). La Florissante avait quitté le matin même la rade sans commandant et presque sans équipage, avec trente hommes seulement. Découverte pai' le travers de Saint-Martin de Ré, elle se rendit dès les premiers coups de canon au capitaine Normand de La Nonette, commandant une des galères. Et les Uochelais purent voir arborés aux deux bras d'une antenne, en signe de dérision, leurs pavillons amiraux.
Ils tentèrent un dernier effort pour secourir Brouagc. Dans la nuit du 18 août, quatorze de leurs galions étaient à l'entrée de la rivière avec une cargaison de vivres, quand ils se heurtèrent à une palissade, derrière laquelle veillaient les galères de Monluc et les pataches de Lanssac. Forcés de rétrograder, ils furent pourchassés jusqu'à l'île de Ré, et deux des vaisseaux d'escorte, acculés au Chef de Baye, ne durent leur salut qu'à leur ferme contenance.
La croisière de Lanssac porta immédiatement ses fruits. Brouage capitula le 21 août; Oléron, " un terroir de délices» , abondant en «mignardises» (2), était déjà occupé par un de ses détachements; le lieutenant général de la flotte devenait ainsi gouverneur de Brouage et des îles. Satisfait de ces succès (3), Henri III accordait aux protestants la paix (4), sa paix par opposition à la précédente, celle de Monsieur. En proclamant à peu près la liberté de conscience, en répudiant toute confédération, le roi espérait abolir les factions. Quelle erreur fut la sienne!...
(1) Le V" décembre 1577, Lanssac fait don de deux pièces de « mestail prises dans l'arni(?e de mer sur les ennemis du roi » par sa patache et la chaloupe du capitaine Ghiverv, commandant la roberge (Arch. nat., Y
(2) Agrippa d'Aubigmî, t. V, p. 278.
(y) Et également de la prise d'Issoire et de la Charité par son frère François d'Anjou.
(4) A Bergerac, 17 septembre 1577.
Au milieu des stériles agitations des guerres civiles, un ingénieur éminent travaillait à réparer les ruines que la négligence accumulait dans nos ports. Ancien architecte du palais de TEscurial, inventeur de diverses machines construites pour Philippe II d'Espagne, Louis de Foix avait, dès son retour au pays natal, creusé pour TAdour un nouveau canal qui devait rendre à Bayonne sa prospérité. Durant les troubles, pour ne point interrompre l'entreprise, il avait réclamé la protection d'un galion et du vaisseau blindé (I) de Bayonne. Puis, en 1582, il allait à Nantes examiner n le desseing de la ville neufve d (2). Mais il trouva plus urgent d'élever un phare à l'embouchure de la (Gironde (3), à un endroit très fréquenté où » la mer et la rivière se sont de tout temps dangereusement débatuz » . A côté de la vieille tour de Cordouan que n'illuminait plus son fanal séculaire (4), Louis de Foix édifia cet admirable monument décoré du triple ordre toscan, dorique et corinthien, ajouré de fenêtres à frontons, qui élevait les feux à cinquante-six mètres de hauteur : la merveille ne fut achevée qu'à la mort de Henri IV. On avait mis un quart de siècle à construire un phare.
(t) Le Corail barbotât. 1577 {^Archives municipales de Bayonne. De'tibe- 7-ations du corps de ville. Registres français. Bavonnc, 1901, t. I, p. 482).
(2) Arch. mun. de Nantes, CG 408.
(3) B. N., Franc. 4600, fol. 225 : le phare fut commencé en 1583.
(4) Gustave Labat, Documents sur la ville de Royan et la tour de Cordouan, extrait des Archives hisloriijues de la Gironde, t. XXVIII. — Etienne Cloczot, IJn voyage a l'Isle de Cordouan au XV'P siècle, dans la Bibliothèf/ue de l'École des Chartes, t. LXVI (1905), p. 403.
La disparition du roi Sébastien sur le champ de bataille d'El-Ivsar, en 1578, laissait la couronne de Portugal à un vieillard, au cardinal Henri. Soucieux de l'avenir, Henri I" convia ses successeurs éventuels à faire valoir, de son vivant, leurs prétentions. C'est alors que la reine Catherine de Médicis, toujours en quête d'un trône pour le dernier de ses fils, se découvrit des droits à la couronne de Portugal comme héritière en ligne collatérale de la Maison de Boulogne et ne craignit point d'entrer en compétition avec le roi d'Espagne, un prince de Bragance et le petit-fils illégitime du roi Emmanuel. A quelques mois de là, avant que fût désigné l'héritier présomptif, le 15 janvier 1580, la succession s'ouvrait par la mort du roi Henri l" (1).
Le petit-fils d'Emmanuel, Don Antonio, prieur de Crato, fut proclamé roi le 20 juin, à Santarem. Faute de lier partie en temps utile avec ce prétendant sans envergure (2), Catherine le laissa écraser par son puissant rival Phi-
(1) H. LÉûxAUDON, Essai sur la politique française et l'intervention de Catherine de Médicis dans la question de la suceession de Portugal (i578- 1583), dans les Positions des thèses de l'Ecole des chartes. Mâcon, 1889, in-8», p. 39.
(2) L'agent de la reine, d'Abbadie, s'était abouché à Santarem avec Don Antonio le 8 avril 1580 (Comte Bague.nault de Puchesse, Lettres de Catherine de Médicis, t. VIII, p. 381).
]{;S HISTOIRI': DE LA MARIM'] FRANÇAISE
lippe II et ne lui envoya des secours, cinq vaisseaux et cinq cents hommes (li, qu'après la capture de la flotte portugaise par Santa-Cruz, après le désastre d'Oporto ('2), qui livrait le royaume à l'Espagne. Intervenir ainsi, était-ce déclarer la guerre à Philippe II? Non. "Poursuivre mondict droit de Portugal, ce n'est faire tort à personne " , répondait la reine mère aux observations de l'ambassadeur d' Espagne (3). Par cette subtilité tout italienne, elle pensait mettre hors de cause la France et son roi. Mais elle se privait, par contre-coup, des bons offices de la reine Elisabeth, qui subordonnait son intervention à une promesse d'appui réciproque de la France, en cas de guerre avec l'Espagne (4). Aussi bien, la vieille Florentine préférait-elle les finesses de la diplomatie à la force des armes pour amener son redoutable adversaire sur un terrain d'entente de longue date préparé. La combùiazione à laquelle rêvait Catherine nous eût dotés en un instant. .. Mais n'anticipons pas. La trame de cette politique était si ténue, elle s'élaborait dans un tel mystère que l'histoire jusqu'ici n'en avait aucun soupçon.