RECOISNAISS ANGES SECRETES AU BRESIL
Dans une carte française du temps, dans le " vray pourtraict de Genèvre et du cap de Frie » (5), il n'est point
(i) A destination du port de Viana, janvier 1581.
(2) 22 octobre 1580 (Paul Dura;nd-Lapie, Bon Antoine P', roi de Portu- (fal (1580-1595). Paris, 1905, in-8", p. 42 : extrait de la Bevuf d'histoire diplomatique).
(3) Lettre de Catherine de Médicis, 13 septembre 1581 [Lettres de Catherine de Médicis, t. VII, p. 400).
(4) Suivant une conversation secrète du secrétaire d'Etat Walsingham avec Catherine, dans le jardin des Tuileries, 30 août 1581 (Ibidem, t. VII, p. 493).
(5) En 1572, une petite troupe française était revenue se cantonner parmi
LE SECRICT DE LA REINL 109
malaisé de discerner une reconnaissance militaire de Rlo-de-Janeiro. Le fort du bord de Teau tourné, « yci est le costé [)our prendre Genèvre n , spécifiait le cartographe Jacques de Vau de Glaye. Et il indiquait comme point d'appui, en cas de retraite, une enceinte fortifiée au fond de la baie, le village d'Araroue dont 1 équipage de la Salamandre venait de s'emparer (11. La Salamandr^e, qu'un ouragan tint trois mois engravée dans le Cairussu (2), au sud de Rio de Janeiro, avait pour commandant Jean de Coquigny, capitaine de la marine royale (3), et pour propriétaire un cousin de la reine, Philippe Strozzi.
Une autre carte, datée de 1579, précise la mission de Jacques de Vau au Brésil fi). « En cet enclos de ce demirond de compas, dit une légende qui va du cap à l'Anglais près de Pernambouc jusqu'à la rivière de la Croix, vous vous fournirez de dix mille saulvages pour faire la guerre aux Portugois; et sont plus hardis que ceux de l'aval. » Les armes dont la pièce est discrètement timbrée, — d'azur à la fasce d'or chargée de trois croissants d'argent (5), — nous édifient sur le commanditaire des voyages d'exploration, qui était le même Philippe Strozzi. Strozzi venait de promettre à Monsieur, frère du roi, de passer aux Indes avec
les Tainoyos du cap Frio. II fallut mobiliser 1100 hommes avec le capitaine de San-Sehastiaô, Salema, pour l'obliger à capituler (Southey, Histoiy of Biazil, t. I, p. 312. — Y AnyHAGKTX, Histoiia gérai do Brazil, t. I, p. 277).
(1) B. N., Géogr. C. 15931 : fac-similé dans Heuliiard, Villegaqnou, p 208.
(2) I. P. T., Histoire véritable de plusicitrs voyages advenlureux, p. 197. (3j Armement de la Salamandre en 1576 (R. N., Franc. 20638, fol. 43,
67 et 76).
(4) La carte comprend la côte brésilienne du Maranhaô au rio San-Francisco (B. N., Géogr. C 15932 : Gabriel Marcel, Reproductions de cartes et de globes relatifs à la découverte de l'Amérique, des XVl" et XVJI" siècles. Paris, 1894, in-4'', texte, p. 48).
(5) Le cartographe a commis une erreur en marquant un meuble d'argent sur un fond d'or : la fasce des Strozzi était de gueules sur fond d'or.
no HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE
six iiiillc arquebuses (l) : pour cette campa^f^ne mystérieuse, nombre de capitaines, Lanssac, le marquis de La Rocbe, Landreau, des Bordelais, des Normands, lui promettaient le concours de leurs vaisseaux (2).
Peut-être était-ce à lui qu'un Romain, Alessandro Orsini, dévoilait les secrets de l'Amérique du Sud, qu'il parcourait depuis trente-quatre ans (3). C'était lui enfin qui inspirait les armements de Kicbard Pétremol du Viaspre, envoyé en mission le long des côtes d'Afrique et aux Açores (4). Y avait-il donc entre toutes ces reconnaissances militaires un lien, et quelle en était l'idée directrice? Mystère! Mais on constatait qu'elles étaient suivies d'effet, que des démonstrations en forces avaient lieu dans les j)arages signalés comme propices à une attaque, aux points stratégiques de l'empire colonial des Portugais.
Dans le voisinage de Pernambouc, toute une flottille normande était surprise et brûlée parles Portugais en 1579 : les équipages eurent à peine le temps de gagner l'abri des bois qui bordent la rivière Saint-Dominique (5). Deux ans après, une expédition rocbelaise, trahie par ses interprètes, faillit avoir le même sort dans le Parahiba (Oj, tandis que quatre autres vaisseaux français se présentaient devant Rio de Janeiro pour notifier l'avènement du prieur de Crato : le
(1) Avis du 24 août 1578 (Arthur-John Bctlkh, CalendarofSudepapeis: Forei(),i (1578-1579), n" 185).
(2) PouIetàWalsingham. Paris, 9 février 1579 (Ibidem, n° 552).
(3) Il The relation of Alexandre Ursino conccrning the coast of Terra Firma and the secrets of Peru and Chili. » 24 juillet 1581 (Purcuas, His Pilqrimes. I.ondon, 1625, in-fol., t. IV, p. 1418).
(4) Avec le Chmies et le Jésus, février 1579 (Ch. et P. Bbkard, Documents lelatifs à la marine normande. Rouen, 1889, in-8", p. 28).
(5) C'étaient les navires Marie, Bouc, Robuste, Averitiireiix, Croissant, Licorne, Grand- An qlais, Marie-Marthe, Guillaume, Chevillette et Grand- Chien, capitaines I.,a Motte, Adrien Gilles, Guillaume Clémence, Michel Fret, Jean Bouël, Guillaume Lefèvre (de Dieppe), Abraham Grenier, Casuier et autres du Havre [Remonstrances des capitaines de la marine de France, publiées dans les Nouvelles Annales des Voyages, t. I, p. 69).
(6) CiMBEB et Dan.tou, Archives curieuses, 1" série, t. IX, p. 329.
gouverneur Corrca de Sa recevait la communication par une salve de boulets qui mettait fin à l'entrevue (I). Comme ce n'était point là nos premières tentatives d'établissement dans la région brésilienne, l'ambassadeur d'Rspagne conçut des soupçons que la reine eut d'autant plus de peine à écarter qu'il était tombé juste (2) .
Depuis la mort du dernier roi de Portugal, à la vérité, nous allions dans les colonies portugaises de l'Atlantique non plus avec le brandon de la guerre, mais avec le rameau d'olivier. Un incident le montra. En vue de Santiago du Cap Vert, le :23 mai 1580, une de nos escadrilles sous pavillon portugais rencontra le capitaine Sarmiento de Gamboa : au lieu de livrer bataille, elle s'éclipsa dès qu'il arbora ses couleurs (3).
Seule de toutes les colonies portugaises, l'arcliipel des Açores avait francbement pris parti pour Don Antonio. Un revirement se produisait toutefois; Santa-Maria et San- Miguel avaient fait défection, le reste de l'archipel allait se soumettre à une escadre espagnole, quand, le 19 mai 1581, le jour fixé pour la reddition, parurent des vaisseau.x français. Antoine Scalin, que des lettres d'Antonio de Brito-Pimentel accréditaient près des Portugais, amenait cinq cents hommes (i), presque aussitôt renforcés par quatre compagnies gasconnes du capitaine Caries (5). Et il apportait la
(i) Jean de Laeï, Histoire du Nouveau Monde, édit. de 1640, p. 519.
(2) Catherine à Saint- Gouard. 8 février 1581 (^Lettres de Catherine de Médicis, t. VII, p. 354).
(3) Relation du vovage de Sarmiento (1579-1580), traduction française dans B. N., Nouv. acq. franc. 306, p. 835. Sarmiento arbora le pavillon blanc, dès qu'il aperçut les armes de Portugal au mât du grand vaisseau adverse. Pour toute réponse, on mit l'épée au clair. Et des deux côle's, chacun chercha à gagner le vent pour tomber sur l'autre. Une balle traversa la barbe de Sarmiento. Mais dès qu'il hissa le pavillon espagnol en faisant sonner la cloche du branle-bas, les Français s'éclipsèrent.
(4) Lettres de Catherine de Médicis, t. VII, p. 383.
(5) En août (Ibidem). — Scalin les avait demandées d'urgence, par lettre datée d'Angra, île de Terceire, 13 juin (B. N., Portugais 66, fol. 46).
stupéfiante nouvelle que le colonel général de l'infanterie, Philippe Strozzi, suivait avec quinze mille arquebusiers.
La résistance aussitôt s'or{^anisa dans les îles encore indépendantes, Terceire, .Sun-Jorges, Graciosa, Pico, Faval, Corvo et Florès : officiers, religieux, habitants écrivirent à Catherine de Médicis pour la remercier de sa protection (l). Le 18 juillet, les habitants de Terceire repoussaient une descente des Espagnols et faisaient subir au général de l'escadre de Galice, Pedro Valdès, une perte de trois ou quatre cents hommes (2), si bien que l'amiral espagnol Juan Gomez de Médina crut prudent de hisser à la misaine les armes de la France, en s'approchant des Açores (3). Le vice-amiral Charles Rouault de Landreau, qui amenait en mai 1582 huit cents arquebusiers de renfort, de la poudre et cinquante pièces de canon, faillit détruire une autre escadre espagnole, à l'île San-Miguel fi). Avec deux de ses capitaines, il enveloppait l'amiral Pedro Peijoto; son lieutenant, Crené, se faisait tuer en attaquant le vice-amiral ennemi; au moment le plus critique de l'action, cinq autres de nos bâtiments, cachés derrière une pointe, se démasquaient soudain... C'en était fait de Peijoto, si le vent les avait portés sur le théâtre du combat. Une accalmie fut au contraire le salut des Espagnols, qui finirent par se dégager et
(1) Lettres des habitants d'xlngia, Praya, San-Sebastiaô (B. N., Portugais 66, fol. 18 et suiv.; Nouv. acq. franc. 5177, fol. 75 et suiv). — Henri III aux habitants d'Angra. 16 juillet (C. Fernande?. Duro, La Con- (juinta (le las Azores en 1583. Madrid, 1866, in-8°, p. 226). — Scaiin à Catherine de Médicis. Terceire, septembre (Bibl. de l'Institut, Portefeuille Godefroy 260, p. 47).
(2) DuBO, p. 13.
(3) Le 11 mars 1582 (DuiiO, p. 253, 268). Il est vrai qu'il montait le Grand-Gui de Saint-Malo, de 888 tonneaux, sur lequel le roi d'Espagne avait mis l'embargo (Cf. la requi'te de Henri III à ce sujet, 28 juin 1582 : B. N., Franc. 16108, fol. 289)
(4) Landreau, qui avait jadis couru la mer des Antilles et failli capturer la belle Madeleine de Giron, femme du vice-roi espagnol (Brantôme, t. VII, p. 161), avait eu perniission de Strozzi d'arborer le pavillon viceamiral (B. N., Cinq-Cents Colbert 39, fol. 576).
LE SECRET DE LA REINE n:\
(;ajj;nèrent l'abri de la terre (1); à Terceire, Landreau porta ombrage à l'amiral Manuel de Silva, qui refusa de lui confier les bâtiments portugais restés fidèles à Don Antonio, quatorze nefs et deux galères, sous prétexte que nous n'avions d'autre but que de piller l'ile (2).
Les propos, tenus l'année précédente par des marins rochelais, justifiaient ces craintes. « Nous sommes Français, disaient-ils, et en chemin vers l'isle Floride (Florès) pour y entrer de faict et de force si besoing en estoit, pour en prendre jouissance toute nostre vie et la vie de noz suyvans, et la rendre en l'obéissance du roi de France (3). »
A un prince errant, chassé de son royaume, on ne fait point crédit. Si Don Antonio engagea ses joyaux en Angleterre pour armer une misérable escadre de six ou sept vaisseaux, SI les Hollandais exigeaient une remise de moitié sur les droits de douane et la levée d'un impôt sur l'exportation portugaise comme prix d'une intervention navale (4), pourquoi la fille des banquiers florentins eût-elle été plus désintéressée? "Je feindrai avec Dom Antoine, écrivait-elle (5), afin qu'il ne se jette point entre les bras de la reine d'Angleterre, et que je n'aie de mon titre de prétendant que le nom, les autres le profit. » Etait-ce là façon de lier partie comme Antoine et Gléopàtre, suivant la malicieuse épigramme du Parlement!
Lier partie? Don Antonio apprit, à son arrivée en France,
(1) De Thou, L. LXXV. — Duro, p. 253. — B. N., Italien 416, fol. 2.
(2) Lettre de Luys de Païva. San-Miguel, 20 juin 1582 (B. N., Franc. 16108, fol. 275).
(3) " Copie d'une lettre envovëe au gouverneur de La Rochelle par les capitaines des gallères. » 1581 (Cimber et Daisjou, 1'^ série, t. IX, p. 330).
(4) Ils auraient à ce prix fourni 12 gros vaisseaux de guerre, 134 petits bâtiments, 100 000 livres de poudre et 350 000 florins (Kervyx de Let- TEOiuovE, les Huguenots et les Gueux, t. VI, p. 108. — For.nero.n, Histoire de Philippe If, t. III, p. 141. — Comte B\gue>ai:lt de Puchesse, Lettres de Catherine de Médicis, t. VIII, p. ix).
(5) A Villeroy, le 4 juillet 1582. .le ne reproduis pas l'orthographe de la lettre (Lettres de Catherine de Medicis, t. VIII, p. 40).
comment nous l'entendions : le frère du roi, François d'Alençon, débattit avec lui le prix de notre concours. La renonciation de sa mère au trône de Portugal comportait certaines compensations qui furent réglées entre les deux princes, le 6 octobre 1581, lors d'une entrevue secrète dans une ville d'Eu (l). N'y assistaient comme témoins que Vimioso et Strozzi.
De quelques confidences échappées à celui-ci au cours d'une conversation avec Brantôme, on pouvait conjeclurer qu'un grand rôle lui était réservé dans les combinaisons de la reine mère, un rôle incompatible avec la charge de colonel général de l'infanterie. Invité à se défaire de son office pour cinquante mille écus, Philippe Strozzi obéit, non sans regret. Ce lui fut une » parolle aigre à cracher : » mais, disait-il, ou je mourrai à la tâche, ou j'aurai un état plus grand que celui de colonel, un état tel que nul n'osera jamais me Tôter (2).
Qu'entendait-il par là? Certaines lettres de provision mystérieuses, qu'il venait de recevoir, l'établissaient u lieutenantgénéral ou vice-roy, sans qu'il fût besoin de le spécifier plus | })articulièrement, en certain endroit où ledit sieur de Strozzi ' s'acheminait : » il devait avoir, « lui seul, la totale charge, commandement et intendance de par sa Majesté en l'endroit I et lieu dessusdit » (;i).
Ce lieu, on l'apprendrait })ar un pli cacheté à n'ouvrir que le jour du départ (4). Et d'une main alourdie par l'âge, avec
(1) B. N., Cinq-Cents Colbert 29, fol. 574. — Dus le 16 mai 1581, le duc François cVAlençon écrivait à Strozzi qu'il désirait rendre service au comte de Vimioso, connétable et confident de Don Antonio (Extrait des Arch. de Strozzi : B. N., Franc. 20286, fol. 64).
(2) Biu.NXÔME, t. VI, p. 91. — Strozzi avait auparavant tenté d'obtenir la charge d'auiiral par la démission de Mayenne. 1580 (Mémoires du marquis DE Bk.\uvais-!Nangis, édit. Monmerqué, p. 28).
(3) Lettres patentes de Henri III, " assisté de la roync sa mère " . Paris, 7 septembre 1581 (Bibl. de l'Institut, Portefeuille Godefroy 191, fol. 145).
(4) Catherine de Médicis à Brissac. Mirebeau, 20 mars 1582 (Lcllros Je Calltcriiie de Médicis, t. VIII, p. 15).
une ortographe trop fantaisiste pour que je la reproduise, mais avec une largeur de vues étonnante, voici quel magnifique plan de campagne traçait la vieille reine :
Strozzi, après avoir occupé Madère, achèvera de remettre les Açores sous la domination portugaise. Brissac, avec ses troupes, s'assurera des îles du Cap Vert. Le mois d'août venu, Strozzi, laissant dans les îles des forces suffisantes pour les conserver, s'acheminera vers le Brésil avec le reste de son armée (I). — Ainsi, c'était du Brésil que le cousin de la reine était nommé vice-roi. Anlolne et Catherine étaient « demeurés d'accord que, luy restabli dans ses Estats, elle auroit pour ses prétentions la région du Brésil » (2).
Mais il n'était question, dans les contrats d'affrètement, que de " protéger les navires marchans, empescher les pirattes ou faire ce qui serait commandé par Sa Majesté ou la Boyne sa mère " (3) : termes assez ambigus pour que les protestants, pris de peur, demandassent des explications (-4).
La situation leur semblait identique à celle qui précéda la Saint-Barthélémy. Une escadre était encore aux portes de la Rochelle. Et Strozzi se trouvait en mesure d'accomplir son rêve d' « oster le venin et la contagion de la France » . Doué des qualités et des défauts de sa cousine, Florentin comme elle, cet homme « au visage quasi barbare, reffroi-
(i) Ce plan, soumis au roi, fut apostilllé et approuvé par lui le 3 mai 1582 (Ibidem, t. VllI, p. 18, note : l'original est à Saint-Pétersbourg, vol. 19 des Autographes de la Bibi. de l'Ermitage).
(2) Hermann Tai fin, S. de Tors.\y, la Vie, mort et tombeau de haut et puissant seigneur Philippe de Strozzi. Paris, 1608, in-8° : réimprimé par CiMBER et Danjou, Archives curieuses, 1"^ série, t. IX, p. 44'4. — Cf. E. Picot, Les Italiens en France, t. II (1905).
(3) Hrkard, p. 240.
(4) Henri III à Matignon. 21 mai 1582 (B. N., Franc. 3291, fol. 129 : Bréard, p. 243). — I-e 10 octobre 1580, il avait déjà écrit à Saint-Luc, gouverneur de Brouage, de suspendre toute entreprise du côté de Ré pour ne pas « ébranler « les Bochclais (Pièce vendue à la librairie Dumont).
gné et noiraud » (Ij, avait aussi sur la conscience une Saint- Barthélémy. Un jour que son armée traversait la Loire, il avait fait jeter du haut des Ponts-de-Cé plus de huit cents filles de joie, dont ses soldats refusaient de se séparer. Assez tolérant par ailleurs, sceptique en matière de relifjion, ni « bigot, hypocrite, mangeur d'images, ny grand auditeur de messes et sermons » , il pratiquait en tout le même scepticisme. On lui faisait la réputation de n'être ni mauvais ennemi, ni bon ami. Il avait de l'estime pour les Espagnols qui avaient, suprême injure! jeté à la mer le cercueil de son oncle Léon, lors de la prise de Port'Ercole.
A ses amis au contraire, il donnait parfois » le coup de pied de muUet», au point que l'un d'eux, Guy de Saint- Gelais de Lanssac, le provoqua en duel à la veille du départ. Et tout cela <i pour un morceau de taffetas blanc » , pour une enseigne blanche de colonel que Strozzi refusait de lui accorder! La défection de Lanssac et de ses deu.x régiments de gentilshommes creusa, par suite, un vide profond dans le corps expéditionnaire (2).
A Lanssac, comme à La Rochefoucauld et à Saint-Luc, Catherine de Médicis avait hésité à délivrer des lettres de commission pour cette campagne. Pressentantque les grands seigneurs subiraient difficilement d'être en sous-ordre et que Strozzi exciterait la méfiance « per essere Italiano » (^i), elle suppliait de modestes capitaines (i), Etienne de Borda
(i) Cf. le portrait de Strozzi attribué à Frarii;ois Ciouet(B. N., Estampes, grav. dans Bibliothetjuc nationale : exposition fie portraits peints et dessines du XIII" au XVI t siècle. Paris, 1907, in-8", n" 209).
(2) BnAMÔME. — Les deux régiments de Lanssac comprenaient plus de 600 gentilshommes, qu'il eut ordre de licencier. Lanssac et Henri III à Matignon, 18 et 26 mai 1582 (B. >'., Franc. 3351. fol. 21, et Franc. 3291, fol. 130).
(3) Busini à Belisario Vinta. Paris, 24 septembre 1582 (A. Desjardixs, Négociations diplomalitiues de la France avec la Toscane, t. IV, p. 429).
(4) Catherine de Médicis à Borda. 31 mai 1582 (Lettres de Catherine de Médicis, t. VUI, p. 33).
; ftefrt.
martA^tfJ. eUJj^raMci^jbrf i ^SJi.
PHILIPPE STROZZI (et non Pierre Sirozzi) : Portrait attribué à Ciouet.
LE SECRET DE LA REINE m
entre autres, de suivre, secourir et assister son cousin. » A dire la vérité, écrivait-elle, j'estime qu'il vault mieux avoir moins de forces, pourveu qu'elles soient bien unyes et obéissantes, qu'autrement (1). » Combien l'avenir allait montrer sa clairvoyance!
Le marché passé avec un néjjociant bordelais, pour les vivres du corps expéditionnaire, ne prévoyait rien moins que dix à douze mille bouches à nourrir (2). La plus grande partie des troupes, recrutées parmi les vieilles bandes d'infanterie gasconne et dans le régiment de la reine, vinrent camper autour de Brouage, où François d'Epinay Saint-Luc, gouverneur de la place, assemblait des transports. Une autre division s'apprêtait en Normandie, par les soins de Charles de Cossé-Brissac et de Pierre Le Normant de Beaumont, l'un colonel des vieilles bandes françaises en Piémont, l'autre maître des eaux et forêts et marin d'occasion. Forte d'une vingtaine de bâtiments (3), avec huit compagnies de débarquement, elle allait partir en avant-garde, en janvier 1582, sans attendre les contingents de Strozzi et de Don Antonio (i), quand des nouvelles d'Espagne modifièrent ces dispositions. Devant l'imminent appareillage d'une grosse flotte adverse, force fut de masser toutes nos troupes pour lui tenir tête, au lieu de les expédier par échelons (5).
Lorsqu'elle eut achevé sa concentration à Belle-Isle,
(1) Catherine à Matignon 10 janvier J582 {Ibidem, t. VIII, p. 3).
(2) Strozzi à Catherine de Médicis. 6 avril (Ch. et P. BrÉard, Documents relatifs à la marine normande et à ses armements aux ATi" et XVIP siècles. Paris, 1889, in-8°, p. 230; tout le chap. vi est consacré à « l'expédition navale aux Açores, en 1582 " ).
(3) Dont le Saint-Pierre de 500 tonneaux construit tout exprès à Touques, le Jacques (300 tonneaux\ le Baptiste (170), la Salamandre (170), la Françoise (120), VLspérance et les barques Eronde, Aventureuse, Marie, Florence, Bonne-Ai'cntiirr, Reine, Jésus (BrÉahd, p. 245, 239, 262).
(4) Catherine de Médicis à Matignon. 20 janvier (Lettres de Cutlierine de Médicis, t. VIII, p. 5, cf. t. VII, p. 407).
(5) Catherine de Mcdici-s à Brissac. 20 mars (Ihidein, p. 16).