‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 22 sur 106 · IV · texte numérisé non relu

IV

« rarniée de mer mise sus pour le secours de Don Antonio, roy de Portugal » (1), offrit un spectacle imposant : et Don Antonio put croire à une revanche prochaine, quand la Réale des galères, Tamenant de Nantes, le fit passer sur le front d'une armée de soixante-quatre voiles. On ne pouvait malheureusement attendre d'un colonel les talents d'un stratège naval : il avait organisé sa flotte comme une troupe d'infanterie, avec lieutenant-général, Brissac, maréchal de camp. Borda, et maîtres de camp, Sainte-Souline et de Bus. Chacun avait sous ses ordres non des vaisseaux, mais un certain nombre de compagnies, qui étaient en tout cinquante-cinq, soit cinq mille hommes de troupes de débarquement, dont une grande quantité de gentilshommes, gens d'armes ou simples volontaires. Les meilleurs marins, venus avec la division normande, étaient des capitaines de la marine royale, Coquigny, Louis de la Chandre, Guillaume Cavelierde Maucomble, Gabriel Parey de Brévedent, François Beuzelin de Lierre, Antoine de Roquemaurel, Etienne de Bris de Limpivillc. Citons encore Antoine Escalin, venu des Sables-d'Olonne avec la Farcjue et le Croissant, le lieutenant de l'amirauté de Guyenne Louis Fumée (:2), qui amenait cinq vaisseaux et quatre cents volontaires, enfin le capitaine Pardin, dont les troupes d'infanterie française montaient les sept bâtiments anglais du prétendant. Seul manquait au rendez-vous Schomberg et la bande de quinze cents Allemands qu'il devait amener par la voie d'Amsterdam. Mais peut-être n'avait-il pu contracter d'emprunt, même en mettant en gage sa corne de licorne (3).

(t) K. N., Cinq-Cents Colbert 29, fol. 578. — Hiitish Muséum, StaU- Papcrs, France, \o\. 73; publié par le comte Bague.naclt de PccHKSSt, Lettres de Catherine de Médicis, t. VIII, p. 388.

(2) Provisions de vice-amiral de Guvenne pour le sieur Fumée. 12 mars 1575 (B. ^;., Moreau 1340, fol 22 v»/.

(3) Arthur-John. Butler, Caleudar nf State papers, Foreign «<•?■/« (1581- J582), n° 551.

Le 16 juin, un code de signaux ([i fut remis aux capitaines et, presque aussitôt, le vaisseau amiral Saint-Jean^ Baptiste, où Don Antonio avait pris passage, hissa l'ordre d'appareiller. Aux côtés d'un marin aussi novice que Strozzi, la lourde charge de capitaine de pavillon était remplie par Jean de Goquigny (2), l'explorateur de la région brésilienne et le bouc émissaire des Espagnols (;i), voire de nos propres officiers (4).

Une rixe entre les marins d'un navire basque et les gens de Joseph Doineau de Sainte-Souline motiva une ordonnance de police très sévère, qui fut affichée au grand mât de chaque navire, puis une réprimande, dont Tamourpropre froissé du maître de camp garda une mortelle rancune. La mauvaise marche de la hourque aniirale eut une conséquence plus funeste encore : la prolongation du voyage amena une épidémie de scorbut. Particulièrement éprouvé, le capitaine Fumée proposa une relâche à Madère et du même coup la conquête de l'ile. IMais Brissac s'y opposa, dans la crainte de voir piller une terre dont il avait promesse d'être vice-roi. « Voilà comment souvent les particularitéz sont causes de la ruine du total. "

Le IG juillet seulement, au bout d'un mois de navigation, la flotte française jetait l'ancre en rade de San-Miguel, que nos pilotes, par une singulière méprise, leurs cartes étant trop courtes, avaient confondue avec Santa-Maria. Pour cerner la division Peijoto, abritée sous le fort de Punta- Delgada, le lieutenant général et les maîtres de camp débar-

(1) Peut-être ces « Ordonnances et signes qu'il est requis de bien observer pour naviguer la nuict ou le jour en une armée royale « , transcrites dans un ouvrage que le cosinographe Nicolay d'Arfeuille offrait, le 8 juillet suivant, à l'amiral de Joyeuse (R. N., Franc. 20008, fol. 52).

(2) Ch. et P. BnÉAiiD, Documents relatifs a la marine normande, p. 264.

(3) L'ambassadeur d'Espagne se plaignait de ses menées dès 1581 {Lettres de Catherine de Médicis, t. Vil, p. 354}.

(4j De Brissac entre autres (^Ibidem, t. VIII, p. 390).

quèrent douze cents hommes, culbutèrent les troupes de Lorenzo Nogueraet les refoulèrent en désordre sur la forteresse : mais au lieu de profiter d'un succès que le capitaine de Roquemaurel avait payé de sa vie, Philippe Strozzi différa l'assaut par » raison de philosophie » . La nuit venue, des bateaux envoyés par les capitaines de Beaumont, Goquignv, Limpiville et Maucomble pour reconnaître les navires de Peijoto, en enlevèrent quatre sous le feu du fort : le reste, deux galions et trois caravelles, s'était échoué. Sommée de se rendre par Don Antonio de Crato, la garnison refusa (1).

Sur ces entrefaites, on intercepta une patache que le capitaine général des galères d'Espagne envoyait au gouverneur Ambrosio de Agujar pour mander son arrivée. Si secrète que fût tenue la destination de notre flotte, l'ennemi était renseigné, ayant pour indicateur, on l'apprit plus tard, l'intendant général de Don Antonio, Miguel Vacz(:2). Et Don Alvaro de Bazan, marquis de Santa-Gruz, était à nos trousses avec l'escadre de l^isbonne (3). Les dépêches saisies à bord de la patache d'avis laissaient entendre qu'il avait ordre de ralliera San-Miguel la division Peijoto, d'y attendre l'escadre de Cadix (i), la jonction faite, de protéger la flotte des Indes, puis de nous écraser à Terceire. Divulguer ainsi un plan de campagne eût été bien naïf, si ce n'avait été au contraire une suprême habileté. C'était inciter l'adversaire à une action immédiate.

Et l'adversaire se laissa prendre au leurre. Dès que la

(1) 20 juillet (Ministère de la Marine, Bibl., ms. 109, p. 4).

(2) Comte Baguenault de Pochesse, Lettres fie Catherine de Médicis, t. VIII, p. X et XIII.

(3) Deux galions, 31 nefs et hoiirques, 11 zabres ou caravelles et 7 009 hommes de mer et de terre.

(V) Conmiaiidée par Don Juan Martinez de Renalde et Bénavidès, elle comprenait 35 bâtiments et 1-527 linnnius (C. FKn>A>Di;/. Di'iio, l.,i Cmi- (juistd de lus Azoïes, p. 297j.

liollc espagnole parul dans la matinée du :2:2 juillet par le travers de Villafranca, Strozzi rembarqua ses troupes. A robjection si naturelle qu'il était mauvais d'abandonner le terrain conquis : » Battons d'abord la Hotte ennemie, répondait-il : elle est de trente et un navires, la nôtre de soixantetreize. Si nous remportons la victoire, nous serons maîtres non seulement du Portugal et de ses îles, mais aussi de toutes les Hottes des Indes, de Galicut et du Pérou. » Ce jour-là, le connétable du prétendant eut le pressentiment que la partie était perdue : » Monsieur, écrivait-il à l'historien d'Aubigné, vous avez esté trop fidelle prophète de nos maladies... Mais je vous promets de prendre le remède d'une brave mort. Vous me plaindrez et n'aurez point honte de l'amitié que vous avait jurée Antoine, comte de Vimiose (1) » . Cet adieu expédié, il s'embarqua aux côtés de Strozzi.

La journée du 23 se passa en escarmouches et en manœuvres, les nôtres par trois fois essayant de doubler l'arrière-garde ennemie, afin de la prendre entre deux feux. Le lendemain, comme Santa-Cruz tentait d'entrer en communication avec Punta-Delgada, notre Hotte lui barra la route et arriva en trois colonnes sur l'arrière-garde de Don Miguel de Oquendo. Santa-Cruz, Figueroa, Eraso et Bobadilla, revirant aussitôt de bord, se portèrent vivement .lu secours de leur collègue pour le dégager, tandis qu'un coup de vent démâtait le vaisseau du maître de camp de Bus, et le faisait sombrer avec les deux tiers de son équipage.

Le 25, avant la diane, ils chassaient Beaumont avec vent en poupe; Strozzi demanda à quelques capitaines de maintenir le contact, tandis qu'il rallierait sa flotte dispersée : "ils refusèrent tout à plat » . Fumée s'offrit à marcher avec ses volontaires, pourvu qu'on le soutînt. Un navire traînait fort

(1) Agrippa d'Aubicxé, édit. de Ruble, t. VI, p. 318.

182 HISTOIRE DE LA MAËInE FRANÇAISE

loin derrière la flotte espagnole : Tattaquer, c'était ieter le désarroi parmi elle par la nécessité de porter secours au traînard. Fumée ne s'en tint pas là : il alla canonner le galion vice-amiral et, passant sur le front de Tarniée ennemie, lâcha toute sa volée au galion amiral, puis revira de bord sans cesser le feu. » L ennemy tint bride, de peur d'être houspillé, d Mais l'escadre de soutien, au lieu d'appuyer Fumée en donnant à travers les Espagnols, amena ses bourcets et recula à plus de deux lieues. » Les lâches! criait Fumée en sautant sur le tillac de Strozzi : il aurait faUu leur couper la tète dès la première reculade. Prenez-les comme otages à votre bord au moment du combat; et mandez à leurs lieutenants et enseignes que, s'ils ne marchent pas à l'abordage, ils seront, eux et leurs capitaines décapités. — Ce serait leur faire trop de déshonneur " , répliqua Strozzi. — « Ne feray de ma vie estât d'homme qui usera de vieils mots de philosophie au temps de résolution » , murmurait un de ses capitaines.

Bataille navale des açores

Ces (i vieux mots de philosophie » que Strozzi croyait encore de mise, c'était l'appel à l'honneur. Le 25 juillet 1582, il mandait à bord de l'amiral tous les capitaines; et leur rappelant que la mort et la dégradation attendaient ceux qui déserteraient la lutte, il leur fit signer à tous l'ordre de bataille (1) que voici (2) :

(1) Arrêté par un conseil de guerre, composé de Strozzi, Brissac, Vimioso, La Châtaigneraie, Korda, La Perrière et Pellicart. On le trouvera dans H. de ïorsay, la Vie... de Strozzi : Cimbku et Da.njou, t. IX, p. 453 : cet ordre de bataille fut rapporté par le secrétaire de Strozzi, Formiconi.

(2) Bataille navale des Açores, 26 juillet 1582 :

Sources fr.\nç.\ises : Relation anonyme, qui semble inspirée par Louis

LE SECRET DE LA REINE IgS

Tous les capitaines se tiendront vergue à vergue. Les tleu\ généraux, les capitaines Mauconible et Criniville aborderont tous ensemble l'amiral et le vice-amiral espagnols, au choix : l'autre de ces adversaires sera enveloppé par les maîtres de camp et Antoine Escalin. Les groupes suivants aborderont chacun un des plus grands vaisseaux ennemis : Thomas Brèvedent et Des Rivaux; Beuzelin de Lierre, Le Plessis et le Picard du Dresnay; La Barge et Montmort ; Fumée et Busey; enfin le Flibot et deux des vaisseaux capturés sous le fort de San-Miguel, que Brissac

Fumée, chef d'une division navale (B. N., Cinq-Cents Colbert 29, foi. 580 : publiée par le comte Raguknault de Pucuksse, Lettres de Catlieiinc de Médicis, t. VIII, p. 389). — Relation adressée à l'historiographe Du Haillan par le capitaine Du Mcsnil-Ouardel. Terceire, 17 août (B. N., Dupuy 87, fol. 147; Dupuv 844, fol. 345; Franc. 3958, fol. 192; Franc. 3959, fol. 96 v"; Franc. 17286, fol. 189 : publiée par le comte Baguenaclt de Plchesse, t. VIII, p. 397). — Autres relations, dont l'une de Formiconi, secrétaire de Strozzi^ publiées par Arthur-John Bi TLEI1, Calendar of State papers, foreiqu séries of the reicfii of Elizabctli (may-december 1582). London, 1909, in-8", p. 344, n" 353, et p. 362, n» 365. — Lettre de Villeroy, 12 septembre (B. N., Franc. 6631, fol. 68 : publiée par le comte Baguexaulï de Pucuesse, t. VIII, p. 405). — Agrippa d'Acbigné, Histoire universelle, édit. de Rublc, t. VI, p. 319. — De Thou, L. LXXV. — MÉZEBAY, Histoire de France, t. III, p. 524. — De Torsav, la Vie... de Strozzi, dans Cimber et Danjou, l'" série, t. IX, p. 453, — François de La Noue, Mémoires, dans la collection Petitot, t. XXXIV, p. 282. — Lettre de Paul de Foix, 4 novembre (Lettres de Messire Paul de Foi.v au roi Henri ILI. Paris, 1628, in-8», p. 617, 620). — Tiievet, Vie des hommes illustres, t. II, chap. LKxxiii. — Joachiin Amrert, dans la Revue des Deux Mondes, 1°'' janvier 1866, t. LXI. — Brastôme, t. II, p. 71, 82; t. VI, p. 87, 145.

SoDRCEs ESPAGJSOLES : Elles ont été presque toutes reproduites par C. Ferna^iDEz Dl'ro, dans la Conquista de las Azores. Telles : « Lo succecido a la armada de Su Magestad de que es capitan gênerai el marques de Santa Cruz », par le marquis lui-même (B. N., Italien 416, fol. 155 : DrRO, p. 276). — Relation de Don Miguel de Oquendo. 29 juillet (DuRO, p. 306). — Relation de Don I,ope de Figueroa. 3 août (Duro, p. 334). — Pastero-Pastera, Arniata navale, texte étudié par A. Jal, dans son Archéoloqie navale, t. II, p. 273. — La bataille des Açores a été peinte •dans la salle des Batailles du monastère de l'Escorial : la fresque, intitulée Batalla naval de la isla de San Micjuel el dia 26 de julio de 1582, a été reproduite en gravure par D. Ramon Seoase y Ferrer, marques de Seoane, Navegantes Guipuzcoaiios. Madrid, 1908, in-8°, p. 46-47.

a pourvus d'équipages. Quant aux autres, « ils prendront party, chacun selon que l'occasion s'en présentera, et n'y aura navire qui n'aborde. Est fait commandement à tous les maîtres et contremaîtres qu'en abordant, ils mettent de bonnes saisines aux navires de l'ennemy. Les pataches suivront dans les eaux des vaisseaux, arquebusant les équipages espagnols. Afin de se reconnaître, les bâtiments arboreront un guidon blanc au bout de l'artimon; capitaines et soldats porteront l'écharpe blanche sur leurs accoutrements de feste. »

Le 26 juillet, de grand matin, Strozzi passa de vaisseau en vaisseau pour mettre l'armée en bataille : comme il avait entendu murmurer que l'amiral avait une hourque lourde et pesante pour demeurer derrière, il avait transporté son pavillon du Saint-Jean-Baptiste sur un des meilleurs voiliers de la flotte, celui de Beaumont, bâtiment bien léger, bien petit pour se mesurer avec un gigantesque galion (l). Don Antonio n'était plus avec lui : de l'île de Terceire, il allait suivre de loin la bataille, qui déciderait de son sort.

Au moment d'attaquer, vers midi, » les Français avaient toutes choses à souhait, les vents, le reflux, le soleil et la terre, mais non cette alégresse et cette généreuse gayeté qui promet les victoires » {'2). Une vingtaine de bâtiments s'étaient défilés; des autres, c'est à peine si une quinzaine se trouvaient en ligne, cinq derrière Strozzi, six sur la gauche avec Brissac et quatre à l'extréme-gauche avec Sainte-Souline (3). « Cappitaine Du Mesnil et toy aussi, cappitaine Baret, dit Stiozzi à ses voisins, lenez-moy parolle; comme vous me verrez à bout, venez-moy secourir,

(1) En vain, Coquigny, son capitaine de pavillon qu'il laissait derrière lui, lavait-il supplié de rester à bord du Saint-Jeaii-Baptiste et de ne point s'aventurer ainsi. En vain, Beaumont et le capitaine de Lierre joignirent-ils leurs instances à celles de Coquigny (Bdïler).

(2) MÉZERAV.

(3) Agrippa d'Aubigné.

cl abordez par la poupe et moy par la proue. Et le voilà narti d'une espouventable façon " contre l'ennemi.

Les deux flottes, éloignées de dix-huit milles de l'île San- Miguel, couraient la bordée du nord, bâbord amures, avec vent de nord-nord-ouest favorable aux Français. Strozzi se jeta sur le grand galion San-Maleo, battant pavillon viceamiral de Don Lope de Figueroa, maître de camp, qui couvrait le flanc de la flotte espagnole et lui faisait un rempart de sa double batterie de trente pièces. Strozzi l'accroche à lîâbord, Brissac lui jette ses grappins à tribord, Du Mesnil- Ouardel, Baret et un autre le prennent d'enfdade de poupe en proue. Quatre autres de nos bâtiments attaquent et tiennent en respect la hourque San-Pedro du maitre de camp Don Francisco de Bodadilla. Et c'est là tout l'effort d'une flotte de soixante-treize voiles.

Santa-Cruz avait formé sa ligne en alternant les hourques flamandes et les nefs guipuscoanes, que deux capitaines maintenaient en ordre, rectifiant les distances et répétant de navire en navire les commandements. Elle s'étendait Il en deux branches -n , les galions amiraux en pointe, avec une réserve de sept bâtiments. Le San-Martin, galion amiral, faisait face à notre extrême gauche. Ayant jugé aux manœuvres de deux bâtiments de Sainte-Souline qu'ils s'apprêtaient à fuir, le pilote réal fit part de son observation à Santa-Cruz; toute l'aile droite se porta aussitôt en avant, huit bâtiments contre la division Sainte-Souline, neuf contre le groupe que Brissac venait de quitter. Notre extrêmegauche recula sans combattre; le maître de camp suivit « l'espouvente des siens » (1). " Allons à bord, Monsieur, pour sauver M. de Strosse, criaient à leur chef les soldats du régiment de Sainte-Souline. — Ventre de Dieu, allez-y si vous voulez, répliquait l'obèse maître de camp : voilà la

(1) Agrippa d'Aubigné.

186 MiSïOiRE DE LA MARINE FRANÇAISE

chaloupe. » Et il ne fit pas tirer un coup de canon, pas un coup de mousquet pour appuyer son chef, gagnant ainsi les soixante mille écus qu'un agent espagnol, au moment du départ, lui avait promis comme prix d'une trahison (l).

L'attaque du San-Mateo avait été extrêmement violente. I Criblé de boulets, brûlé par des fusées qui avaient cinq fois allumé des incendies, la moitié de l'équipage, cent vingtdeux hommes, hors de combat, le galion espagnol était réduit à toute extrémité; on ne voyait plus sur le pont " qu'un viel homme et ung petit garson » , lorsque la réserve donna. La Juana de Garagarza et la Galarra de Biscaie prennent Strozzi à revers, tandis que la Concepcion d'Oquendo, la Maria de Villaviciosa et le navire de Benesa enveloppent Brissac, préalablement détaché du vice-amiral espagnol par une charge à toutes voiles de la Concepcion.

Mais Juan de Villaviciosa, capitaine de l'escadre de Guipuscoa, qui s'est accroché à l'élrave de Brissac, est luimême investi par le Sacre de Dieppe. Et cet octogénaire à barbe blanche ne parvient à se rendre maître de son adversaire qu'au prix d'une blessure mortelle : quatre-vingt-dixsept de ses hommes gisaient près de lui. Par les sabords espagnols, on voyait « ruisseler le sang gros comme la jambe » .

A bord de notre vice-amiral, la l^ordée d'Oquendo avait emporté dès le début cinquante hommes et troué le navire qui faisait eau : Miguel d Oquendo était maître du pont; le ca[)italne de notre compagnie de débarquement, Oiival, était son prisonnier; déjà, les vainqueurs, notre pavillon bas, déménageaient les meubles et jusqu'à la vaisselle d'argent de l'état-major. Seul, Brissac, barricadé dans sa cabine,

(1) Paul DunAXD-LAPii;, Dom Antoine 1'% roi de Portugal (1580-J595), p. 61. — Cf., sur la trahison de Sainte-Souline, la lettre de l'ambassadeur de France Ségusson de Longlée à Henri III. 1" juin 1584 (Albert Mousset, Un résident de France en Espayne au temps de la Liijue (1583- 1590), Pierre de Ségusson. Paris, 1908, in-8°, p. 41).

résistait encore. Et bien lui en prit. Le capitaine Etienne de Bris de Limpiville, «grand marinier» qui s'était évadé des prisons de Londres en sciant les barreaux de sa fenêtre (l), arrivait à la rescousse; avec l'aide du capitaine Cavelier de JMauconible, il jetait par-dessus bord les Espagnols et dégageait son chef. La Coticepcion, très maltraitée à son tour, perdait quarante et un hommes et ne pouvait empêcher Brissac de quitter le champ de bataille (!2). S'il avait accompli durant l'action « ce qu'ung Caesar pouvoit faire » , Brissac eut le tort de venir lui-même et le premier en dire les Commentaires à la Cour.

Strozzi restait seul. Il était six heures du soir, il y en avait cinq qu'il combattait. Au te'moignage des Espagnols, «jamais soldars ne fisrent mieulx; et sy quinze des milleurs navires eussent abordé, ilz eussent emporté le marquis sans doubte (:i). » Goquigny se traînait, avec sa lourde hourque, au secours de son chef (4). Le capitaine La Barge, gentilhomme de Brie, lui avait fait passer quelques troupes fraîches; mais les munitions manquaient, le vent devenait contraire, Strozzi ordonna la retraite et commanda à ses deux matelots, Du Mesnil et Baret, de soutenir le combat, tandis qu'il se dégagerait. La manœuvre fut des plus malaisées, parce qu'une ancre du San-Mateo, entrée par un sabord, retenait accrochée notre capitane. Elle réussit pourtant : et Strozzi, à trois cents pas de la mêlée, se croyait hors de danger, quand la division de Santa-Cruz vint à toutes voiles se jeter sur lui.

Attaqué des deux bords à la fois, son petit bâtiment de

(1) En septembre 1577. Le secrétaire de l'ainbassade de France lui avait apporté une lime et une corde. Dès le mois de décembre, Limpiville organisait une expédition de quatre grands navires pour les Indes Occidentales (Calenclar of Statn papers, Foreiqn (1577-1578), p. 475 et 497).

(2) Il n'avait plus en vie que 60 hommes (Butler).

(3) B. N., Franc. 16108, fol. 401.

(4) Butler.

200 tonneaux avait à lutter contre un galion de 1 200, le San-Martin, et un autre vaisseau de haut bord, la Catalina, dont les feux l'écrasaient. Du pont, de la chaml)re de poupe et des hunes du galion-amiral, les mousquetaires de Gamboa, Herrera et Gallo exécutaient un tir plongeant, que secondaient, de la Catalina, les arquebusiers de Don Juan de Yivero. Par une résistance désespérée, Strozzi parvint à faire encore subir à ses nouveaux adversaires une perte de cent cinq hommes (1). Mais il avait la cuisse brisée. Beaumont était tué, le connétable de Vimioso blessé à mort, des centaines de cadavres jonchaient le tillac, où le sang ruisselait à flots.

Quand il n'y eut plus d'espoir, l'enseigne du bord, par un acte sublime de patriotisme^ plutôt que de rendre son drapeau, s'en fit un suaire et se laissa couler dans l'abîme. Mais Santa-Cruz put joindre à ses trophées, aux fanais des capitanes turque, algérienne et portugaise, la grande lanterne au dôme doré soutenue par des cariatides, qui était à bord de son adversaire l'insigne du commandement (2) . Des six cents hommes qui avaient combattu aux côtés de Strozzi, trois cents vivaient encore, la plupart blessés. Ils étaient prisonniers.

Transbordé sur le San-Martin, Strozzi avait été posé sur le pont de cordes du galion : un soldat espagnol, dit-on, glissant son épée à travers les mailles du pont, la lui plongea « dans le petit ventre » . Et Santa-Cruz, sans daigner regarder son prisonnier, fit signe de le jeter à la mer. Ainsi mourut, après s'être comporté en « homme advantureux, furieulx et désespéré, mais non comme un grand cappitaine " , celui qui aurait dû nous doter du Brésil.

(1) La Catalina perdit 20 hommes; le San-Martin, 85 (DcRO, La Conr/uista..., p. 292,323).

(2) On peut encore la voir à l'Armeria de Madrid. Elle a été reproduite par El Conde V. de Vale:ngia de DO>f Juan, Catalogo historico descriptivo de la real Armetia. Madrid, 1898, in-8°, p. 382.

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