‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 23 sur 106 · FANAL DE LA C A P I T A N F. DE S T R O Z Z I · texte numérisé non relu

FANAL DE LA C A P I T A N F. DE S T R O Z Z I

capturé par Santa-Cruz à Ia°^bataiIIe des Acores et conservé à l'Armeria de Madrù

Cependant, Le Picard Du Dresnay, en se dévouant pour sauver son chef, avait été tué; et Du Mesnll était resté accroché au San-Mateo, qui l'emportait comme un milan fait d'un poulet : quarante cadavres jonchaient son tillac, lui-même était hors de combat : u Tous noz bonshommes estoient ou mortz ou blessez, disait-il; n'espérions autre grâce ou miséricorde que celle de Dieu. » Vers le soir, la brise poussa hors de la mêlée le grand galion et à sa remorque notre petit navire, qui, las de la lutte, relevèrent mutuellement leurs grappins et se séparèrent. Brèvedent, de la division de Brissac, se dégagea de même (1).

Au prix de pertes énormes — sept cent soixante-dixsept tués ou blessés, — Santa-Gruz avait acheté la victoire (2), qui nous en coûtait environ le double, et notamment neuf cents hommes du régiment de la Reine : attaqué par trois vaisseaux, le maître de camp de Bus, capitaine des Gardes, avait péri avec les trois quarts de ses soldats. Si l'avantage matériel étaii insignifiant, — quatre vaisseaux pris ou brûlés, — le résultat moral était immense. Toute notre flotte était disloquée, Brissac en fuite vers la France, Sainte-Souline et neuf vaisseaux en retraite sur Fayal, Don Antonio lui ayant défendu de paraître ; le reste de la flotte, une vingtaine de navires et deux mille hommes, s'étaient réfugiés à Terceire avec Borda, Fumée, Du Mesnil, Llmpiville, qui otcrent au prétendant toute illusion sur le sort de la bataille. Le uiaréchal de camp Etienne de Borda était si découragé qu'il faisait son testament le 1'' août, à bord de la Salamandre (3j .

(1) Butler.

(2) Il avait été également abandonné par quelques navires que Philippe II manda d'arrêter. 28 août 1582 {Indices de los doctnnentos y papefes del arrhivn de Guipuzcoti . . . en la villa de J'olosn. San-Sébastian, 1887, in-i", p. 2(i4).

(3) Comte BvcrENAULT de Puchessk, l.ellres de ('ntlieriiie fie Me'dieis, t. VIII, p. 33, note.

C'est que, ce jour-là, le sort atroce des captifs français avait jeté l'épouvante parmi les débris du corps expéditionnaire. Après quatre jours de prison, sans boire ni manger, sans pansements de leurs blessures, après une agonie morale que leurs geôliers aggravaient de leurs moqueries, tous les prisonniers de Santa-Cruz, quatre-vingts gentilshommes et trois cent treize soldats et marins, furent condamnés à mort comme pirates et perturbateurs de la paix publique. L'auditeur général, Martin de Aranda, n'épargnait que les pilotes et les enfanis au-dessous de dix-sept ans : aussi, à la faveur des ténèbres, les jeunes hommes s'arrachaient-ils les poils dans l'espoir de tromper sur leur âge les bourreaux. On vit bientôt les vergues espagnoles se couvrir de grappes de pendus, tous matelots de France.

Les gentilshommes furent exécutés, à la mode espagnole du garrot, sur un échafaud dressé à Villafranca. 11 y avait parmi eux de puissants châtelains et de simples écuycrs, dont les noms nous sont parvenus, maquillés sous la prononciation espagnole : Vivonne de La Châtaigneraie, d'Estreville de Caen, de Bussy, de Forges, de Loyselet, Jean de la Rozicre, Guillaume de Saint-Clair, Jean de Latrcs, Pierre de Vian, huissier de la Chambre royale, Philippe Mentosi, de la maison de Guise, Claude de Ponmolin, lieutenant de Beaumont, les de Lannoy, Rémy de Saint-Martin, Alexis dei La Rivière, Pierre de Marivaux, que sais-je ! Il y avait encore,! dans le funèbre cortège, le commandant des aventuriers, Jean » de Vuis », les capitaines d'infanterie d'Orival,! Jacques, Antoine « de Bresio » , de Porquet, le capitaine de marine Beuzelin de Lierre, commandant l'Espérance, lel médecin en chef Abraham, le neveu de l'ancien ambassadeur de France à Lisbonne, Fabius " Ganyet » , qui était] parti contre la volonté de ses parents et qui demanda, avant de mourir, la permission d'écrire à sa pauvre mère. L'aumônier fut supplicié le dernier, comme le pire des crimi-1

ncls (1). Strozzi, s'il n'avait passé de vie à trépas, eût été ccartelé en mer, tiré par quatre grands bateaux à rames (2).

Dans les affres de l'agonio, le connétable de Vimioso, deux heures avant de succomber à ses Ijlessures, le lendemain de la bataille, révéla le plan de l'expédition française, l^t sa déposition montre qu'il était dans l'ignorance du secret de la reine, du but final de l'expédition. Strozzi, à l'entendre, venait occuper les Açorcs, après avoir battu tour à tour les flottes de l'Inde et de la Nouvelle-Espagne. Une nouvelle escadre de trente grosses bourques, chargée des régiments allemands du colonel baron « de La Fuler d , et des régiments de Landreau et Don Antonio de Meneses, toucherait soit près du Vigo, soit à Lagos : et avec l'appui d'une quarantaine de bâtiments anglais, on tenterait de reconquérir le Portugal (3).

Ija conséquence naturelle de la victoire, sa conclusion logique, c'était notre expulsion des Açores. Sanla-Cruz se présenta en forces devant Terceire, où le vice-amiral de Landreau avait massé dix-sept bâtiments pour protéger Don Antonio. Mais la tempête empêcha toute agression et força le vainqueur à reprendre la route d'Espagne.

Don Antonio tenta d'atténuer son échec, en provoquant des soulèvements en sa faveur; il envoya un détachement de six vaisseaux et cinq compagnies d'infanterie, avec les capitaines Moro, Manuel Serrada et Bernard de Saint-Pasteur, aux îles du Cap-Vert. Lui-même gouverna sur Madère. Mais l'expédition Moro-Saint-Pasteur échoua dans une

(i) Liste, en espagnol, de la majeure partie des prisonniers, qui étaient au nombre de 28 châtelains et seigneurs, 52 gcntiisliouimes^ 313 soldats et marins (B. N., Franc. 16108, fol. 3'i'5). — » Les noms des exécutés à l'isle de Saint-Michel, nobles >. {Ibidem, fol. 445. — Bdtler, p. 213, n" 213).

(2) S'il fallait en croire son secrétaire, Formiconi, qui s'échappa et rapporta des nouvelles de la bataille (BuTLicn, p. 329, 334, n"' 340, 343).

(3) Déclaration du comte de Vimioso, deu.v heures avant de mourir, 27 juillet (Duno, La Conquisla..., p. 295. — Bdtleh, p. 377, n° 383).

attaque contre Santiago (1). Et Don Antonio ne put opérer contre Madère, parce que ses navires anglais s'étaient égarés (2). En octobre, il regagnait tristement la France.

Les épaves de la brillante expédition reparaissaient sans discontinuer en Europe. Une des hourques engagées contre le San-Mateo s'était traînée hors de la mêlée, avec quatre matelots seulement et dix-sept soldats sur cent quarante et un hommes. Quand on la découvrit de Sétubal, elle errait à l'aventure; on n'apercevait aucun marin sur le pont; à bord, pourrissaient des cadavres; sur l'un, un carnet de notes s'arrêtait au début de la bataille (3).

LA DÉFENSE DE l'iLE TERCEIRE

A la Cour, l'indignation l'emportait sur la stupeur. On reprochait à Sainte-Souline sa lâcheté, à Brissac sa brusque retraite, sans rapporter de la bataille d'honorables cicatrices (4), et son peu de zèle à Landreau, qui était revenu lui aussi avec des propos de revanche (5). Borda, le seul qui échappât au blâme, fut mandé de Dax pour faire au roi la relation du combat (6). Sans attendre le rapport officiel, la reine mère donnait ordre d'arrêter Antoine Escalin et de le " très bien chasticr, » tant il s'était mal comporté durant la campagne (7).

(1) Ddbo, p. 487. — DrcÉRÉ, Les Corsaires hayonnais, p. 350.

(2) De Thoc, L. LXXV, édit. de Londres, t VIII, p. 592. — Butler, p. 489, n» 498.

(3) Deho, p. 59, 344

(4) Lettre de Henri III. Octobre 1582 (Comte Baguesault de Pcchesse, t. VIII, p. 407).

(5) De Thou, L. LXXV.

(6) Le 22 janvier 1583 (Comte Baguenaui.t dk Pichesse, t. VIII, p. 33).

(7) Catherine de Médicis à Mnti{;non, 22 janvier [Jhùlein, t. VIII, p. 81).

Mais si les lâches pouvaient être frappés, qui châtierait les hourreaux? Des cruautés espagnoles, « il nous faust vanner avant an et jour. Dyeu nous y aidera! » criait Henri III dans un transport de rage. Et s'il faut qu'une armée digne d'un grand chef marche, mon beau-frère, Joyeuse, est amiral. Mais envoyer un tel chef, ajoutait-il dans une restriction mentale, ce serait me déclarer, et l'état de mes affaires ne le comporte pas (l).

Puis, cette grande armée navale, où la trouver? En vain, des volontaires comme le capitaine Tiercelin offraient-ils leurs vaisseaux (2) : en vain, le vice-amiral de Bretagne faisait-il passer en revue tous les bàtimeuts de la province (3). Nulle part, en Erance, il n'y avait des navires en état de se mesurer avec les gigantesques galions ou les galéasses de nos adversaires. C'est alors qu'apparut avec évidence notre détresse maritime. Ailleurs encore, dans un coup de main sur Anvers, le 18 janvier 1583 (4), le duc François d'Anjou allait subir un sanglant échec, sans qu'on pût lui porter secours.

Avec une activité fébrile, le roi, la reine, l'amiral tentèrent d'y remédier : le roi, par un devis d'accroissement de nos forces navales, qu'il soumit aux députés de la nation (5); la reine, par des appels répétés aux Scandinaves et aux villes hanséatiques, à Lubeck, Hambourg, Brème,

(1) Lettre de lienri III (B. N., Nouv. acq. franc. 1245, fol. 50. — Comte Baguknault dk Puchesse, t. VIII, p. 65 note, et p. 407).

(2) Catherine de Médicis mande au capitaine Tiercelin de se tenir prêt à apparpiller au premier signal. 10 septendjre (Ibidem, t. VIII, p. 58).

(3) Le vice-amiral de Fontaines à François de La Garde. 23 novembre (B. N., Cinq-Cents Colbert 292, fol. 59).

(4) Agrippa d'Aui!IG«É, édit. de Ruble, t. VI, p. 346. — Le 19 février précédent, le frère du roi avait fait une entrée triomphale dans ce même port, où les insurgés brabançons l'appelaient comme souverain : il était à bord d'une escadre anglaise (15. iN., Cinq-Cents Colbert 140, fol. 240). Son attaque contre Anvers fut un coup d'Jitat manque : il eût voulu asseoir au.\ Pays-Bas un gouvernement sans contrôle.

(5) Asseuddée de Suiut-Gcrmain. 1583 (B, N., Morcau 1337, fol. 207).

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