IV
Dantzick; la Suède, le Danemark nous vendraient de prime abord une vingtaine de grands vaisseaux, les uns de 1700 tonneaux, les autres de 800, les moindres aussi forts que des roberges et maniables à la rame comme à la voile. Et sous la direction d'équipes françaises, toute une flotte serait mise sur chantiers en Danemark et en Norvège jusqu'à concurrence de cinquante bâtiments. Si l'on n'obtenait pas du roi Jean de Suède le prêt d'une division navale en dédommagement des torts faits à nos marchands (1), on pouvait compter sur l'appui des insurgés suédois. En échange des quatre galères stationnant à Nantes, ils offraient une douzaine de vaisseaux de 800 tonnes armés en guerre; qu'on y joignit deux mille soldats et trois cents ingénieurs, pilotes et marins, et ils verseraient deux millions (2).
Mais toutes ces négociations étaient à longue échéance. Don Antonio, qui s'était adressé aux Turcs, n'avait pu obtenir de la Porte l'envoi d'une flotte aux Açores (3). Et il fallait agir : sur les Basques par exemple, qui armaient une cinquantaine de vaisseaux pour intercepter tout envoi de renforts dans l'archipel (4), quel effet terrible aurait eu l'incendie des vaisseaux et des chantiers de Santander (5). Le coup ne fut point porté. Et pour venger le déni de justice fait à sa mère, Henri III ne mit en mouvement que des forces mesquines.
(1) Catherine de Mëdicis à Danzay, ambassadeur en Danemark. 13 novembre 1582 et 23 mai 1583. — Henri III à Danzay, 20 octobre 1583 (Bague- >AULT DE PucHESSE, Lettres (le Catherine de Médicis, t. VIII, p. 71, 103, 150 et note).
(2) A partir de juin 1583 (B. N., Brienne 340, fol. 121).
(3) Avis de Venise, 15 août 1583 (CharriÈhe, Néqociations de la France dans le Levant, t. IV, p. 209). — Don Antonio achète la Jacqucttc d'Olonne. Janvier 1583 (B. N., Franc. 5135, fol. 20).
(4) Octobre 1582 (B. N., Italien 416, fol. 179).
(5) Catherine de Médicis à Matignon. 21 janvier 1583 [Lettres, t. VIII, p. 81).
Le commandeur Aymar de Chaste, nommé lieutenant général en l'armée de mer (1), n'emmenait aux Açores que les neuf compagnies du maître de camp de Caravaques et du sergent-major Battista Servingi (2), dont le départ du Havre eut lieu précipitamment le 17 mai 1583, afin de devancer la flotte espagnole. A son arrivée à Terceire,il fut accueilli comme un libérateur : sur sa tête, pleuvaient des roses, et l'on baisait en pleurant les pieds de ses soldats (3) .
D'accord avec le vice-roi portugais Manuel de Silva, il prit immédiatement ses dispositions pour opposer à l'ennemi une défense opiniâtre. Détachant les cinq compagnies du capitaine Caries de Bordeaux à l'île Fayal, qui aurait pu servir de base d'opérations à son adversaire, il transforma l'île Terceire en un vaste camp retranché. Une ceinture de batteries côtières, — et derrière, nos compagnies d'infanterie, doublées chacune par des compagnies portugaises, — enveloppa l'île, reliant entre elles les deux places fortes de la côte, Angra au sud et la Praya à Test. La Praya n'avait pas moins de cinquante pièces de canon et dix redoutes: du port d'Angra, les vaisseaux franco-portugais barraient l'entrée et des compagnies de débarquement occupaient les travaux de défense (4).
(i) Par Henri III, le 6 mai 1583 (B. N., Fr. 11969, fol. 312). — Un « mémoire particulier » , anne.xé à ses instructions, lui commandait d'aller droit à Terceire et Fayal, en battant les flottes des Indes s'il les rencontrait : on lui donnait le commandeur Du Mayet pour lieutenant. 6 mai (B, N., Franc. 16121, fol. 457).
(2) DuRO, La Conrjuista, p. 452.
(3) 11 Discours et succèz du voyage de la Tercère, faict par M. le commandeur de Chaste, gentilhomme ordinaire de la Chambre du roy et gouverneur pour Sa Majesté de la ville et chasteux de Dieppe et Arques « (B. N., Dupuy 116; Cinq-Cents Colbert 29, fol. 589 : publié par Melchisédec TuÉve:(OT, Relations de divers voyages curieux qui n'ont point été publiés. Paris, 1696, in-fol-, t. II).
(4) Voici quelle était la répartition de nos cotnpagnies d'infanterie : le capitaine Bast à la pointe de la Sierra; le maître de camp de Caravaques, avec les capitaines Armisart, La Barre, Campetet Lignerolles, à Porto-Novo; La Grave et Bourguignon à Las Muclas ; Thevet de La Valade, Baset et
Mais là se produisit une panique, le 22 juillet, dès que les vigies postées dans la montagne signalèrent la flotte ennemie (1). La roberge de Gardillac de Sarlabous, le Roy, les navires des capitaines La Haye et Le Héricy de Pontpierre désertèrent, quelles que fussent les supplications et les sommations du commandeur de Chaste, qui les suivit longtemps en patache pour les rappeler au sentiment du devoir, de l'honneur.
C'est que la flotte en vue était capable, par son seul aspect, de jeter l'épouvante. Le vainqueur de Strozzi n'amenait pas moins de quatre-vingt-dix-sept bâtiments, douze mille huit cent trente-cinq hommes. Cet énorme déploiement de forces eût été inexplicable, si Terceire ou lile du Bon-Jésus n'avait pas été une position de premier ordre. Les flottes qui arrivaient de toutes les parties du monde v trouvaient un dépôt de vivres et de munitions, en même temps que deux ancrages très sûrs, de part et d'autre de la colline du Brésil (2).
Une douzaine de galères, qui avaient suivi Santa-Cruz, inspectèrent la côte, afin de reconnaître les points faibles de la défense. Et le 27 juillet avant l'aube, après avoir ébranlé les insurgés par une offre de pardon que deux de ses prisonniers apportèrent à la nage, le marquis de Santa- Cruz débarqua ses troupes de première ligne. Il avait bien choisi le terrain d'attaque : à la cale de las Muelas, distante d'une lieue de la Praya, le capitaine Bourguignon n'avail que cinquante Français à opposer aux quatre mille cinql cents hommes du marquis. Deux compagnies portugaises de
Pominet, à San-Sebastiào (Tuevet, Le grand Insulaire, B. N., Franc. 15452, fol. 141 v").
(1) C'est probablement par eux que la reine apprit l'urgent besoin de nouveaux renforts : le 21 août, elle faisait apprêter rembarquement de 800 liommes (Lettres de Catherine de Médicis, t. VIII, p. 127).
(2) Carte de Tcixeira, décrivant l'île du Bon-Jésus, appelée Tcixeira, lÔSl (Florence, Biblioteca nazionale, Portolano 1).
soutien ayant lâché pied sans tirer un seul coup^ Bourguignon se fit tuer avec trente-cinq des siens dans un combat héroïque, qui donna le temps aux commandeurs Du Mayet et de Chaste d'accourir avec les réserves. Cinq cents Français en tout, avec huit pièces de canon, chargèrent furieusement l'armée espagnole, que le marquis conduisait lui-même, marchant à la tête des siens pour leur donner du cœur. Une éminence, au pied de laquelle ses troupes étaient en bataille, fut prise et reprise : le commandeur de Chaste, à la nuit, était maître de la position.
Bazan de Santa-Cruz, effrayé des brèches qui s'étaient produites dans ses rangs, soixante-dix tués et trois cents blessés, débarqua la seconde ligne et six pièces de campagne (1). Par scrupule chevaleresque, Chaste ne voulut point user, pour y jeter le désordre, du stratagème qui avait réussi deux ans avant aux insulaires : ils avaient lancé sur les soldats de Valdès des troupeaux de vaches sauvages.
De leur côté, nos troupes, déjà si inférieures en nombre, n'avaient reçu aucun renfort; le lâche gouverneur Manuel de Silva et les siens avaient fui. Battre en retraite sur Angra n'était plus possible : la ville venait d'être prise sans combat par la division des galères espagnoles; les Portugais en avaient livré les clefs, sacrifiant du même coup les escadres à demi désarmées de Chaste et de Serrada, trente et un navires (:2) et quatre-vingt-onze bouches à feu. A la proposition de prendre le large, lui et ses officiers, que lui avaient faite le matin même les capitaines de marine Rosset,
(1) « Relacion de la jornada y conquista de la isia Tercera " (DcRO, p. 425). — Chaste avait 400 arquebusiers; de nombreux fuyards l'avaient abandonné et s'entassaient dans un bateau bordelais qui appareilla presque aussitôt pour la France (« Discours de la prinse de la Terceire ", par le capitaine Mathelin, de Bordeaux : B. N., Franc. 16121, fol. 459).
(2) L'escadre française comprenait sept nefs, quatre galions, une caravelle, la hourque la Foituiic de Maître Nicolas, les navires anglais Falco)i elJitaiia(p\:RO, p. 436).
Chauvin et Girard, le commandeur avait répondu avec indignation : « Plutôt me donner un couj) de dague dans le cœur! » Après une dernière résistance dans la montagne, il dut capituler, le 2 août. Et si le brave de Chaste obtint le rapatriement des siens, épées et dagues sauves, il eut le chagrin de rendre les dix-huit vieilles bannières de ses compagnies, ses tambours et ses lifres.
Ce jour-là, le capitaine Caries de Bordeaux livrait à Fayal la dernière halaille. Bien qu'il n'eût que quatre vaisseaux à opposer aux trente-deux galères et pataches de Miguel de Oquendo, bien que cinq cents Français seulement (I) fussent en ligne contre les deux mille cinq cents fantassins de don Pedro de Toledo, duc de Ferrandina, et d'Augustin Iniguez de Zàrate, le capitaine bordelais défendit opiniâtrement la plage. Bientôt débordé, ayant cent hommes hors de combat, Caries se replia sur la forteresse. Mais la résistance était impossible. Il dut capituler aussi. Et le 8 août, la division Oquendo ralliait Terceire, après avoir réduit tout le reste de l'archipel, Fayal, San-Jorges et Pico.
La campagne d'Alvar de Bazan, marquis de 8anta-Cruz, était décisive. Les Açores étaient perdues pour Don Antonio; et l'escadre française, capturée tant au port d'Angra qu'à Fayal, allait servir à la garde des îles et des colonies portugaises de Guinée. Le vainqueur eût voulu de même utiliser nos troupes pour une campagne au Maroc. Mais Chaste exigea l'exécution pure et simple des termes de la capitulation, le rapatriement de ses soldats.
Le 14 août, notre petite armée évacuait l'archipel, entassée à bord de quatre vaisseaux basques, sous la conduite des commandeurs de Chaste et Du Mayet, des capitaines Caries et Campaignol. Pendant cinquante jours, de l'eau puante, du biscuit où grouillaient les vers, de la morue pourrie
(1) Commandés par les capitaines Milet, Cognet, Clos et Sesefin (DuRO, p. 475).
furent « le plus grand festin » de nos pauvres blessés : et les matelots de Biscaïe, de leur donner des coups de pied par le ventre, « disant que c'estaient des pourceaulz de faire le sang soubz eulz ». Deux cents cadavres, sur le seul navire de Chaste, avaient été jetés par-dessus bord ; on allait tirer au sort qui serait mangé, tandis que le capitaine basque dans l'éclat de la tempête se vouait au diable, quand on prit terre à Guétaria. En touchant la plage d'Hendaye le 4 octobre, les malheureux survivants tombèrent les bras en croixetbaisèrentla terre de France. Ils étaient si décharnés, ils faisaient tellement pitié à voir que les femmes du pays, après leur avoir apporté des vivres, se précipitèrent sur leurs bourreaux et les chassèrent à coups de poing dans le dos. Les hôpitaux et charités de Gascogne furent peuple's de ces épaves humaines.
... La perte des Açores entraînait l'écroulement des rêves ambitieux de la reine mère, au moment où nous prenions pied au Brésil; des Normands avaient fondé un établissement au rio de Parahiba, à dix-huit lieues de Pernambouc, dans une région abondante en bois d'œuvre. Et ils étaient à l'ancre à l'abri d'un fortin, lorsqu'une escadre de huit vaisseaux espagnols se présenta à l'embouchure du rio. Diogo de Florès avec sa frégate, Diogo Vaz avec le navire de Pero Gorrea de Lacerda et toutes les chaloupes de l'escadre franchirent la barre, sous une nuée de flèches que lançaient nos alliés, les Indiens Petigûars. Après un vigoureux duel d'artillerie, où nos marins se montrèrent très inférieurs au canonnier breveté Andres de Espinosa, les Normands prirent le parti de brûler eux-mêmes trois de leurs navires pour renforcer l'équipage du dernier. Et celui-ci repoussa si bien l'abordage des capitaines Rodrigo de Rada et Juan de Salas, qu'il les força à sonner la retraite.
Il y eut dans la nuit une vive alerte. Une grosse troupe de cavalerie et d'infanterie était signalée. C'était une colonne
de cent dix cavaliers, trois cents aventuriers, et trois mille Indiens des capitaineries de Pernanibouc et d'itamaraca, que Fructuoso Barbosa amenait à la rescousse de l'escadre espagnole. Nos marins n'eurent que la ressource de mettre leurs chaloupes à la mer pour se réfugier parmi les Indiens. Et la construction d'une forteresse, la Felipca, fixa sous la domination espagnole ces rivages amis (1).
Le cartographe Jacques de Yau reçut mission d'en chercher d'autres plus loin vers l'ouest, vers l'immense fleuve des Amazones, dans une région où il signalait, dès 1579, des gisements d'or. Tl n'agissait plus dans le mystère; des instructions formelles de l'amiral et du roi l'envoyaient en exploration à bord du navire de Guillaume le Héricy de Pontpierre, pour n rapporter, tant par carte que autrement, des moyens et commerce d'iceluy pays (2) » . L'autre explorateur du Brésil, le capitaine Coquigny, était de l'expédition. Et il était en route pour son lointain vovage, lorsque son navire, entré en relâche à Wight, fut arrêté a soubz umbre de bonne foy et parolles d'amitié (3) « . Par lui, les
(1) K Relacion cierta y vercladera que trata de la -sictoria y touia de Paravva, que el ilustre senor Diego Flores de Valdés tomo con la armada de Su Majestad Real, de que iba por capitan gênerai en la jornada de Magallànes y guarda de las Indias, 1584, » en vers : publiée par G. Ferxaxdez DuRO, Arca de Noé, t. VI des Disquisiciotics uauticas, p. 465. — « Roteiro gérai com largas informaçoes. .. do Rrazil, 1587 « (B. N., Portugais 43, p. 12). — « The Historié of Lopez Vaz a Portugal, taken by captaine Withrington at tlie river of Plala, anno 1586 » (Purchas, His Pilgrimcs, t. IV (1625), p. 1441). — Hackluyt, Principal navigations, 2" édit., t. III, p. 787, 795. — Varnoages, t. I, p. 290. — Plaintes des marchands de Rouen, 20 août 1584 (E. de FRf:viLLfc-, Mémvii-c sur le commerce de Rouen, t. II, p. 503).
(2) Jacques de Vau reçoit en conséquence 50 écus pour son voyage. Rouen, 20 novembre 1584 (Gosselis, p. 167. — N. Sainsrury, Calendar of State Papcrs. Colonial. Addenda (1574-1674), p. 24, n° 31).
(3) Réclamations de l'amiral de Joveuse au grand trésorier d'Angleterre, Paris, le 16 janvier 1585 (British Muséum, Lansdownc Manuscripls, 14-73, Burghley papers). — Coquigny vécut encore longtemps : en 1610, il était le premier des capitaines en la marine de Ponant (B. N., Nouv. acq. franc. 999, fol. 35).
An(]lais espcraient-lls savoir le vSecret de la reine? Je ne sais. Mais c'était à eux désormais que Don Antonio, déçu dans l'espoir qu'il fondait sur nous, remettait le soin de sa fortune. Un suprême projet de revanche, alors que de son empire subsistaient les Indes Orientales, avait été sa dernière illusion. Mais quelle illusion!
l'occupation des isthmes et des drtroits
Avant l'absorption totale, tandis que les vice-rois de l'Inde et de rinsulinde «ployaient» sous l'inéluctable nécessité de trouver dans les pays es[)agnols des débouchés commerciaux, un de nos hommes d'Etat les plus avisés, Philippe Du I*lessis-Mornay indiquait le moyen de les lil)ércr de servitude (1). Son plan, d'une simplicité et d'une hardiesse également admirables, ne comportait ni » grands frais, ni grand'pcine, une négociation d'ung an » au plus, que facilitait la présence à Paris d'officiers ou pilotes venus des Indes par voie de terre, par Tripoli de Syrie (2). C'était de redresser l'axe commercial du monde, en ramenant vers Suez, VHeroum portus des Anciens, le trafic des épices et des produits d'Extrême-Orient, que les Portugais avaient
(i) Discours de Du IMessis-Mornav touchant les moyens de diminuer l'Espagnol, adressé par lui à licnri III, le 24 avril 1584. — Philippe II craignait, au début, que les Portugais des Indes Orientales ne voulussent point recevoir les Castillans. Et il ne pouvait trouver des Portugais de race à y envoyer comme gouverneurs. 1581 (B. N., Franc. 16108, p. 35).
(3) LeUre de Richard Hackluyt. Paris, 7 janvier 1584 (Richard Hackluyt, Divers voyages touchinq thc discovery of America and thc Island adjacent. London, 1850, in-8°, p. xi, note). — On se préoccupait, depuis quelques années, de reprendre les navigations aux Indes Orientales interrompues depuis 1530. Guillaume Lefèvre envoyait de Dieppe, le 18 décembre 1575, le voyage des frères Parmentier à Sumatra (Schefer, Le Discours de la navigation de Jean et Raoul Parmentier^ p. 1).
dérivé vers l'ouest par le périple africain. La fortune d'une nation était liée à ce trafic : il avait enrichi Gènes et Venise, lorsqu'il empruntait la voie de la nier Noire ou des Echelles du Levant; et les Anglais cherchaient à l'accaparer, en lui ouvrant une nouvelle voie par l'Obi et la mer Glaciale.
Rendre au lac méditerranéen sa fonction primitive, en faire de nouveau le bassin central du monde, c'était servir, au détriment de l'Espagne, tous les intérêts ; c'était entraîner Venise dans l'orbite de notre politique économique, en relevant son opulence ; c'était combler les vœux des Turcs, en ouvrant le passage de la mer llouge et de Suez au grand covirant commercial entre le Levant et les pays du Nord, que le sultan rêvait de créer : les denrées de l'empire turc, transitées par Marseille et Bordeaux pour éviter le traquenard du détroit de Gibraltar, eussent gagné Anvers, alors au pouvoir du frère du roi de France, où des négociants ottomans comptaient fonder un grand entrepôt (1).
Gela fait, de Gibraltar on fermerait la porte aux convois espagnols qui amenaient au fond de l'ancien continent les produits des Indes d'Orient et d'Occident. Pour couper les communications de l'Espagne avec l'Italie, la Sicile et autres pays de l'est, une « personne de qualité » avait formé le projet de s'emparer d'une place où elle avait des intelligences, et de s'y installer sous le couvert du roi de Navarre ou du roi de Portugal, si Henri III lui refusait son aveu. Deux mille arquebusiers suffisaient comme garnison, quatre galères et autant de flûtes comme escadre de croisière. Cette place était Majorque.
Interdire au pavillon espagnol l'accès des mers intérieures, barrer le Sund comme le détroit de Gibraltar en faisant appel aux amitiés danoises, occuper les isthmes, Suez comme Panama, tel était l'admirable plan de Du Plessis-
(1) Ea 1582, des négociants turcs avaient fait des ouvertures en ce sens au duc de Brabant (De Tuou, t. IV).
Mornav pour réduire à merci notre redoutable adversaire. De divers entretiens avec de grands navigateurs, qui en avaient déjà soumis au roi " les beaux desseings » , il concluait que l'occupation de Panama était possible : quatre mille hommes et huit vaisseaux de guerre suffiraient, grâce à l'appui des nègres marrons (1) et de ces Indiens indomptés, dont les arrière-petits-fils descendent encore aujourd'hui de leur gîte dans la montagne pour protester contre la domination espagnole et battre les flots qui amenèrent les conquistadors. Maîtres dvi no'ud des deux continents, les Français auraient commandé les Océans et, de Panama, gagné à leur gré les Moluques " sans circuir l'Afrique » .
Le plan de Du Plessis-Mornay, trop grandiose pour être apprécié d'un roi aussi faible que Henri III, et dont une autre nation allait, des siècles après, montrer la lumineuse clairvoyance, suffit à faire trembler Philippe II. Mais il émanait d'un huguenot. Il n'en fallait pas davantage pour exciter la suspicion des Guise et du parti inféodé à la catholique Espagne. Et la diplomatie de Philippe II couronna la victoire de ses armes, en obtenant de la Ligue, le 31 décembre 1584 (2), l'abandon de notre politique extérieure : la répudiation de l'alliance turque et la promesse de ne plus aller aux Indes.
Catherine de Médicis n'avait point encore souscrit à sa défaite. Onze jours après la honteuse capitulation de la Ligue, elle tenait à l'ambassadeur d'Espagne un langage menaçant; elle exigeait une déclaration " franche et prompte » des compensations qu'elle était en droit d'at-
(1) Don Alonso, héraut de Castille, à Panama, se plaignait précisuinenl de l'aide donnée aux corsaires anglo-français par les nègres marrons. Panama, 14 avril 1579 (DucÉnÉ, p. 350).
('2j Par le traité de Joinville. Ajoutez que Du Plessis-Mornay s'était fait du duc de Guise un ennemi mortel, en publiant son Discours du droit prétendu pour ceux de la maison de Guise à la couronne. Paris, 1583.
tendre pour sa part clans la succession de Portugal. « Mais je ne diray jamais ce que je demande; au contraire, disait-elle, attcndray ses offres qu'il fault qui soient raisonnables. " De quelle arme la vieille reine prétendait-elle donc user contre Philippe II pour peser sur sa décision (l)? De l'arme redoutal)le du chantage! Le jour même où elle formulait son ultimatum, une déle'gation envoyée par toutes les provinces des Pays-Bas sur une escadre de quatorze vaisseaux, venait offrir à Henri III la souveraineté des Pays-Bas vacante depuis la mort de son frère (2). Les sujets rebelles de Philippe II se donnaient à la France.
Or, les esprits les plus éclairés, Olivier de Serre après Du Plessis-Mornay, un conseiller des Guise après un ami du roi de Navarre, reconnaissaient la nécessité de faire diversion par une guerre étrangère à la discorde des partis (3). Henri III y semblait enclin. Il avait déclaré que les Espagnols seraient traités « au Pérou " comme ils nous traitaient nous-mêmes, « par toute hostilité ouverte (4). " Nombre de nos corsaires s'y acheminaient. Six d'entre eux incendiaient Santiago de Cuba, non sans laisser sur place leur commandant et une cinquantaine d'hommes, le tiers des troupes de débarquement (5). A eux seuls, en une saison, les corsaires bayonnais enlevaient vingt-quatre navires, en provenance ou à destination des diverses colonies espagnoles, Guinée, San-Tomé, Madère, Acores et Brésil (6). En retour, le capitaine Guillaume Malherbe, du Havre, ne perdait pas moins de trois vaisseaux de guerre, le Jeune, le Saint-Laurent et
(1) Catherine de Médicis à Longlée, ambassade iir en Espajjne. 11 janvier 1585 (Lettres de Catherine de Médicis, t. VIII, p. 232).
(2) Ibidem, p. 233, note.
(3) B. N., Cinq-Cents Colijert 30, fol. 15 v°.
(4) B. N., DupuySiS, fol. 157 v°.
(5) F. DuRO, Armada Espaiiola, t. II, p. 399.
(6) Ces prises, faites d'août à novembre 1585, valaient 700 000 ducats (Coll. Yargas Ponce, pièce publiée par DccÉrÉ, Corsaires bayonnais, p. 350).
le Tigre, avec leurs deux cent vingt hommes d'équipage, en combattant les sept galères garde-côtes de la mer des Antilles (l).
Mais le rêve de Catherine de Médicis s'était évanoui. Philippe II n'avait rien voulu céder des colonies portugaises : les délégués des Pays-Bas, un moment retenus à Paris pour lui faire impression, étaient repartis sans que le roi acceptât d'être leur souverain. La Ligue pouvait asservir au.x visées espagnoles notre politique étrangère, depuis que le traité de Nemours, le 7 juillet 1585, abandonnait nos grands ports d'armement, Rouen et Dieppe au cardinal de Bourbon, chef nominal du parti, Nantes et Saint-Malo au duc de Mercœur, l'un des chefs effectifs. Mercœur ne s'abaissait-il pas jusqu'à violer les lois de l'hospitalité pour livrer à l'Espagne le prétendant portugais (2). Lorsque Don Antonio eut remis le soin de sa fortune au grand corsaire anglais Drake, la vieille reine avouait tristement que le temps des illusions était passé pour elle : u A présent, il est miculz assisté qu'il ne soulloit » avec moi (3),
(1) En 1586. Il perdit les Jeux premiers vaisseaux et 140 hommes à la Marguerite, le dernier en revenant " des Indes du Pérou » [Jicnioiistiaitccs des capitaines de la marine de France, réimprimées dans les Nouvelles Annales des Voyages, t. I, p. 75. — Gosselin, Docianents relatifs a la marine normande, p. 159).
(2) Henri III le lui reproche vivement dans une lettre en date du 12 août 1585 (F. Ddrand-Lapik, p. 67).
(3) Catherine de Médicis à M. de Châteauneuf, ambassadeur en Angleterre. 30 juin lôSQ {^Lettres de Catherine de Médicis, t. IX, p. 18).