LA DEBACLE DE LA MARINE
Le déclin ininterrompu de notre marine alarmait ceux qui avaient la responsabilité du commandement, le frère naturel et le beau-frère du roi. Dans des remontrances très vives (1), l'amiral du Levant traçait un parallèle navrant entre la suprématie que donnaient à Henri II ses cinquante galères et galiotes, et le discrédit de notre pavillon au temps de Henri III. Sur les dix-huit galères qui stationnaient à Marseille et Toulon (2), une couple de bâtiments, pas davantage, étaient en état de prendre la mer : des sept galères restées dans le Ponant, il n'y en avait plus de valide que deux, et avec quels équipages! Des gens « d'abjecte condition, au lieu des gallandz hommes » d'autrefois, des
(1) « Remonstrances au Roy sur Testât et enlretenemenl des gallères et armées de mer à présent commandées par le grand prieur de France » (Arch. nat.^ Marine R^ 1, foL 431). Henri d'Angoulême^ frère naturel du roi et grand prieur de France, fut nommé gouverneur de Provence et amiral du Levant le 10 mai 1579, après avoir rempli les fonctions de capitaine général des galères à la mort du baron de la Garde, le 31 mai 1578 (B. ]\., Clairambault 825, fol. 115).
(2) L'état du 1" janvier 1580 n'en comprend plus que quatorze et un brigantin (Bibl. de l'Institut, Portefeuille Godefroy 68, fol. 297).
avariés » qui infectaient le pays nantais de maladies contagieuses » (l), des condottiere et des forbans comme ces capitaines Paolo-Emilio Fieschi et Fouquet de Altovitis, que la Réale, commandée par le maréchal de Retz et en sous-ordre par Carlo Uccellini, était contrainte de pourchasser à l'embouchure de la Loire (2). Les débris de notre marine étaient aux mains des Italiens. Charles de Gondi allait succéder comme général des galères au grand prieur de France (3); Philippe Strozzi avait failli devenir amiral du Ponant, et c'était à Gian-Galeazzo Fregoso qu'était confiée, avec les deux dernières galères provençales, la garde des côtes du Levant (i). Autant « casser entièrement les galères, concluait mélancoliquement l'amiral duc d'Angouléme, que de les plus permettre en la pauvreté, désordre et misérable estai auquel elles sont! »
S'agit-il de châtier un corsaire tripolitain qui guette en Corse nos convois, ou le pacha de Tunis qui arrête à La Goulette nos bâtiments, la royauté se trouve incapable d'intervenir. Ne doit-elle pas recourir aux bons soins de Venise pour transporter à Gonslantinople l'ambassadeur de France (5) ! Si bien que, pour avoir justice, les villes provençales organisent à leurs frais une mission; le capitaine Bernard de Cuers l'emmènera vers la Sublime Porte sur la galère de l'amiral de Joyeuse (6).
(1) 1575 (B. N., Cinq-Cents Colbert 7, fol. 595).
(2) Leurs deux galères pillaient les vaisseaux qui traliquaient dans la Loire. 1579-1580 (Arch. mun. de Nantes, CC 338; CC 123, fol. 158; EE 217).
(3) 2Vjuin 1579 (B. N., Clairambault 825, fol. 115: P. Anselme, t. VII, p. 934-).
(4) Henri III au baron de La Garde, à Pierre Bon de Meuillon, au maréchal de Retz. Septembre 1576 (B. N., Dupuy 937, fol. 79 v», 80, 167 v").
(5) Lettre de Henri III du 30 avril 1579, citée par Pouqueville, dans les Mémoires de i Acadéinic des Inscriptions, t. X, p. 560.
(6) Cuers et le diplomate de Gardane emmenaient 7 officiers, 72 marins, 60 Soldats, 50 volontaires, 200 forçats. Piôle d'armement du 26 avril 1586 (Arch. de Toulon, BB 51, fol. 194. — MinEiR, lÀguc des ports de Provence contre les pirates barbaresques en 1585-1586, dans les Mélanacs
Anne de Joyeuse, amiral du Ponant (1) comme Henri d'Angouléme l'était du Levant, n'avait pas moins de soucis que son collègue. Succédant à une série d'incapal^les ou d'indifférents, à Honorât de Savoie, marquis de Villars (2), et à Charles de Lorraine, duc de Mayenne (3), il essayait de réagir. Une déclaration royale avait fixé ses droits (4), l'assemblée de Saint-Germain ses devoirs (5). On lui demandait d'augmenter les forces de mer pour assurer la sécurité de nos marchands; et il chargea un maître charpentier de marine de chercher dans les forêts normandes du bois propre à construire des robcrges royales (6) ; mais on oubliait de lui en donner les moyens. L'ordonnance maritime de mars 1584 obligea donc les navires de commerce à se défendre eux-mêmes, en exigeant un armement proportionné à leur tonnage, quatre canons et quatorze hommes pour un bâtiment de 40 tonneaux, di.x-huit pièces et quarante-cinq hommes pour un navire de 120. Le droit de visite était réglementé de façon très sévère; tout capitaine de vaisseau de guerre, coupable d'avoir pillé un navire qui avait amené ses voiles dès le coup de canon de semonce, était condamné au supplice de la roue (7). Mais, quel que fût le l)on vouloir de Joveuse d'y remédier, la guerre civile allait porter à notre marine le coup de grâce.
historiques, Nouvelle série, de la collection des Documents inédits, t. V,
(i) Suivant provisions d'office du 1"' juin 1582 (B. N., Morcau I-IVO,
fol. 23). Il était le beau-frère du roi.
(2) Pourvu de l'office d'amiral en 1569, puis, le 2^l• août 1572, après le meurtre de Coligny (le P. Anselme, t. YII, p. 884).
(3) Pourvu le 28 avril 1578 par la démission de son beau-père Villars (le P. Anselme, t. VII, p. 885). Une lettre du 1'^'' août 1579 donne pourtant à Villars le titre d'amiral (H. N., Franc. 3383, fol. 50).
(.V) 24 juin et 6 août 1582 (H. N., Moreau 1340, fol. 23).
(5) En novembre 1583 [Ibidem, fol. 23 v°).
(6) B. N., Franc. 4489, fol. cxviu.
(7) Pardessu,s, Collection de lois nuirilimcs antérieures au XVJII' siècle. Paris, 1821, in-4».
" Tout est ici dans l'épouvante d'une guerre subite, écrivait un diplomate accrédité près de Henri III (1); le roi l'a devant les yeux sans l'avoir prévue. Le cardinal de Bourbon est le spécieux auteur de ces troubles; mais, dans la vérité, les principaux moteurs sont les ducs de Guise, de Mayenne et le cardinal de Lorraine, frères, le duc d'iVumale, le marquis d'Elbeuf, leurs oncles, et enfin le duc de Mercœur, frère de la reine, gouverneur de Bretagne. » L'ostracisme des cultes réformés, imposé par les ligueurs et promulgué par l'édit du 18 juillet 1585, déchaîna une nouvelle guerre de religion. « J'ay tant d'afayres que je n'ay pas le loysir de me moucher, écrivait le roi de Navarre aux alliés habituels des protestants. Nous sommes prou pour nous défendre. Soyez dylygent; des navires et des hommes! » (2) Déjà, il attaquait. Mais avant que l'escadre anglaise parût, la place d'armes des catholiques, Brouage, s'était dégagée d'étreinte. LTn capitaine renommé parmi les catholiques, Médélin, croisait solitaire dans les mers de Saintonge, quand une flottille parut. Un bateau s'en détacha, passa sous le beaupré de Médélin, reçut la décharge de ses soixante mousquets et continua [)resque indemne : de loin, une voix ironique criait (3) : » Pendez-vous, bourreaux; car c'est le gouverneur d'Oléron » que vous avez manqué. Agrippa d'Aubigné, l'historien fameux, s'était mis en tête de se rendre maître d'Oléron. Que les régiments catholiques viennent m'en chasser avec l'aide de l'armée de mer, disait-il à l'amiral Guy de Laval; et vous lui tomberez dessus, quand elle sera dépourvue de ses équipages.
(1) AugcT Gislen de Rusbec à l'empereur Rodolphe. 25 avril 1585 (Cimber et Danmou, Archives curieuses de iliistoire de France, t. X, p. 130).
(2) Henri [IV] à Pardaillan, son ambassadeur en Angleterre. Nérac, 8 juillet 1585 (B. N., Cinq-Cents Colbert 401, fol. 112).
(ô) Le capitaine Prou, qui conduisait l'embarcation d' Agrippa d'Aubigné (Mémoires d' Agrippa d'AudigsÉ,. publiés pac Ludovfe Lalanne. Paris, 1889, in-12, p. 76).
Ses prévisions parurent se réaliser. Pour le déloger de l'ile, François d'Epinay-Saint-Luc, gouverneur de Brouage, dégarnit toutes les places de la région ; les cinq mille hommes, ainsi réunis comme troupes de débarquement, auraient pour escorte les dix grands vaisseaux armés en Normandie par le commandeur Aymar de Chaste, le Grand Biscaïen et les galères royales amenées de Nantes (1) par le capitaine Carlo Uccellini (2).
Comme signe avant-coureur de la descente prochaine, une grande roherge vint donner contre une pointe de l'ile, où elle s'échoua. — Elle est à nous, pourvu que vous bordiez la grève, disent au gouverneur d'Oléron ses capitaines de marine ; et voilà Agrippa d'Aubigné qui part avec six compagnies d'infanterie pour enlever un vaisseau. La roberge se défend opiniâtrement de ses vingt-huit pièces de canon; mais chaque sabord, « chaque pertuis crache du sang; » les agrès sont en flammes ; les matelots harassés vont se rendre; déjà ils parlementent, quand on leur tue quelqu'un pendant les pourparlers. La colère leur redonne courage; le sergent Philipon prend au collet Le Franc, son capitaine, qui veut capituler, « le jette sous le tillac, tue le feu avec une pipe de vinaigre défoncée; » la mer monte, remet le navire à flot, amène le reste de l'escadre, qui foudroie les assaillants et force Aubigné à battre en retraite, avec soixante-huit tués et blessés.
Quatre jours après, au début d'avril 1586, Saint-Luc opérait sa descente dans l'île d'Oléron. Quatre colonnes d'un millier d'hommes chacune, avec une avant-garde d'enfants perdus, montaient à l'assaut du Château et des barricades, tandis que les galères d' Uccellini, entrées dans
(1) Agrippa d'AdbignÉ, Histoire iDiiverselle, édit. de Ruble, t. VII, p. 25.
(2) Lieutenant de Gondi, duc de Retz. Quittance d' Uccellini pour l'entretien des galères. Bordeaux, 6 décembre 1586 (B. N., Pièces originales 2901, dossier Uccellini, p. 2).
le port par la pleine mer, venaient « donner dix-huit volées dans l'eschine des barricades " . Gêné toutefois par le tir d'une batterie et par l'audace des soldats protestants qui se jetaient à l'eau pour lui tuer des forçats, Carlo Uccellini scia de l'arrière et se contenta dès lors d'embarquer les prisonniers, entre autres le vieux vidame de Chartres, Jean de Ferrières, qui expira pieds et poings lies dans la cale.
Il était convenu avec Agrippa d'Aubigné que les marins rochclais prendraient à revers l'escadre royaliste durant le débarquement. De fait, Guy de Laval et l'échevin Louis Gargouilleau avaient appareillé avec trente navires de guerre. Rencontrant dans le pertuis d'Antioche le Grand Biscaïen de 600 tonneaux, ils lui livrèrent combat, le forcèrent à s'échouer et l'emportèrent à l'abordage sans « lui pardonner » . Mais « les voilà en dispute qui auroit la gloire de l'emmener à La Rochelle " , au lieu d'écouter le rapport d'une galiote, disant qu'on ne tirait plus à Oléron. Ils laissaient ainsi à d'Aubigné la gloire d'avoir repoussé seul, avec huit cent cinquante hommes, le corps d'armée de Saint-Luc, qui en perdit près de quatre cents. Le 0 avril, veille de Pâques, l'expédition se disloquait, les troupes de Saint-Luc et l'armée navale tirant chacune de leur côté (1).
Par un triste retour des fortunes de la guerre, Brouage fut victime du procédé dont les catholiques avaient usé contre La Rochelle. Condé proposa de ruiner un port qu'on estimait le second havre de France, mais qui incommodait beaucoup ses partisans. En vain, un membre du conseil de guerre s'éleva-t-il contre la destruction d'un chef-d'œuvre de la nature. — « Les hommes dont il occasionnerait la perte, répliqua Condé, sont des chefs-d'œuvre autrement préférables à conserver. » En voyant paraître les quinze vaisseaux et les cinquante-quatre galiotes ou barquettes de
(1) De Tiiou, L. I.XXXV, — Agrippa D'AuniCNÉ, t. VII, p. 33.
Louis de Saint-Gelais, le gouverneur de Brouage, François d'Épinay-Saint-Luc fit avancer sur une seule ligne tout ce qu'il avait : cinq grands vaisseaux, la Réale d'Uccellini que ne manœuvraient pas moins de quatre cent cinquante forçats, une seconde galère et, dans les intervalles, seize petites pataches garnies d'espoirs de fonte. Tout le mois de mai se passa en escarmouches. Saint-Gelais était soutenu par les arquebusiers et les « hommes couverts, » — armés de toutes pièces, — que lui amena avec six bâtiments le comte de Laval. De nombreux volontaires de Saintonge combattaient avec Saint-Luc. Un jour de bonasse, les galères et les pataches de la défense « menèrent battant les galiotes » du blocus et les chassèrent. Mais le roi Henri de Navarre vint en personne diriger l'attaque et couler dans la passe vingt et un vieux vaisseaux chargés de pierres. Saint-Gelais parti, le gouverneur de Brouage tenta de les renflouer, au moyen d'allègcs et de tonnes vides. iNIais des plus gros bâtiments, il ne put avoir raison : ils obstruèrent l'entrée du port, et de là date la décadence de Brouage (1). Pour porter secours à Brouage pourtant, la royauté s'était ingéniée. Une aide de 25 sols par tonneau sur les longcourriers (:2), un impôt de deux liards pour l'entretien de trois galions dans la Gironde (3), une aide volontaire des Havrais et des Dieppois pour d'autres « navires gardes » (4), la contribution enfin des petits Etats de Bretagne (5) couvrirent
(i) Agrippa d'AcbignÉ, t. VII, p. 49. — Un beau portrait de François d'Épinay Saint-Luc se trouve à la B. IN., Clairambauit 1122, fol. 110.
(2) B.N., Franc. 3310. fol. 60.
(3) Bordeaux, 2juin 1585 (Bibl. du dépôt des cartes et plans de la marine 87 , t. II, p. 48. — Archives liistoiir/ucs du département de la Gironde, t. XII, p. 80).
(4) Délibération des habitants du Havre. 9 avril 1586 (Bibl. de l'Institut, coll. Godefroy 68, p. 447). Henri III avait fait la même demande aux Rouennais le 24 janvier (B. N., Franc, 3310, fol. 38).
(5) Que leur demandait Henri III pour cinq vaisseaux et mille hommes. 21 juin (B. N., Cinq-Cents Colbert 10, fol. 114).
LA LIGUE 2i3
les frais d'un nouvel armement. Mais que de désarroi il révéla! En Bretagne, que d'autorités rivales! L'amiral de Joyeuse confiait le soin d'armer au vice-amiral de Fontaines (1), le gouverneur aux syndics des villes (2), le roi au maréchal de Retz (3). Et c'était un gentilhomme florentin, Jean de Tornabuoni, qui devait prendre le commandement des équipages bretons, soitdecinq vaisseaux etd'une dizaine de pataches (4).
Mais les Etats de la province ayant intrigué en Cour pour se faire décharger de cet armement (5), le vice-amiral Honorât de Bueil de Fontaines reçut avis ((3), que « Sa Majesté ne se voulloit pour lors servir de vaisseaux dudit pays de Bretagne " . Tout l'effort de la royauté se bornait à la mobilisation de huit navires de guerre normands (7), que les capitaines Etienne de Bris de Limpiville et Jean de Coquigny équipèrent à forfait (8j de deux mille hommes, soit des quatorze compagnies de Tanneguy Le Veneur de Garrouges, Pierrecourt et Gédéon de Monchy de Mons (9). Sous le prétexte que d'aussi faibles effectifs ne constituaient
(1) 21 mai 1586 (B. N., Nouv. acq. fraiu;. 4489, fol. 79).
(2) Ordre du duc de Mercœur (Arch. de Nantes, EE 217).
(3) B. N., Franc. 3310, fol. 59 v" et 61.
(4) Arch. de Nantes, EE 217. — B. N., Franc. 3310, fol. 49 v". — Sur Tornabuoni ou Tournebon, cf. B. N., Nouv. acq. franc. 7975, fol. 37.
(5) Ils versèrent 2 000 écus à ceux qui avaient fait des frais pour empêcher l'arinenient. 15 octobre (B. N., P'ranç. 8301, p. 393).
(6) Par le capitaine Roussel, émissaire de l'amiral. Le vice-amiral de Fontaines avait déjà armé la Catherine de Bordeaux et le Grand François de Saint-Malo (» Trésorerie généralle de la marine de Ponant : année finie le dernier jour de décembre 1586 : » B. N., Nouv. acq. franc. 21260, fol. 128 v°, anciennement dans la coll. Phillipps à Cheltenham, n° 205).
(7) Le Grand Brissac, le Petit Brissac du maréchal de Schouiberg, la Joyeuse Marguerite de Christophe des Isles, la Roberge de François Du Plessis de Richelieu, grand prévôt de l'Hôtel, le Jean de Roscoff, la Loyse d'Olonne, la patache I^'régose, le Pe'lican de Dieppe, de Nicolas Daval, la Salamandre de Dieppe, de Constantin Diel [Ibidem, p. 140).
(8) Moyennant 18 000 écus.
(9) B. N., Franc. 3310, fol. 84 v". — Quittance de Monchy. 4 juillet (Arch. de Reims, coll. Tarbé, carton XI, p. 112).
pas une charge digne d'un vice-amiral (1), le commandement fut dévolu au gouverneur de Dieppe, Aymar de Chaste (2).
Après une revue finale au Havre (3), Fescadre prit le 8 septembre (4) la route de l'Océan. Le sergent de bataille Nicolas d'Armand, dépéché vers Brouage afin de coml>iner avec Saint-Luc un plan d'opérations, ne put rapporter d'instructions, pour la bonne raison qu'il fut capturé à la hauteur de Ré par des croiseurs rochelais (5). Cette leçon de choses démontrait l'opportunité d'un coup de balai aux aljords de Brouage (G) ; Henri de Brest, Le (îall (7), Grapado, Guy de Saint-Gelais de Lanssac, fils du vice-amiral de Guyenne (8), ne demandaient qu'à s'y associer. Le commandeur de Chaste, d'accord avec de Gontaut-Biron, allait attaquer Royan, lorsque l'apparition des quatre plus forts bâtiments de la marine britannique bouleversa ces desseins. En rendant l'avantage aux forces du roi de Navarre (9), elle obligea le commandeur à battre en retraite : le l'^'' novembre 1580, il désarmait au Havre.
La campagne de 1586 fut la dernière manifestation vitale
(1) Henri III au vice-amiral Jean de Moy Je La Meilleraye. 3 juillet (B. N., Franc. 3310, fol. 81).
(2) Le 30 juin (B. N., Nouv. acq. franc. 21260, fol. 140).
(3) Passée par Nicolas de Armand, capitaine en la marine du Ponant. Ville françoise de Grâce, 31 août 1586 (Bibl. du ministère de la marine, G 183, pièce 9).
(4)B. N., Nouv. acq. franc. 21260, fol. 1.
(5) B. N., Franc. 4489, fol. 117. — Agrippa d'Aurigné, t. VII, p. 66.
(6) Instructions de l'amiral de Joyeuse. 30 juin (Le P. P'oi rmpjh. Hydrographie, %" édit., p. 253).
(7) Capitaines de l'Ho-miiie et du Lion (Arch. de Saint-Malo, B 599, fol. 11).
(8) Catherine de Médicis à Villeroy. 18 décembre (Lettres de Catherine de Médicis, t. IX, p. 120). — Lanssac avait obtenu, le 28 octobre 1585, les provisions de vice-amiral de Guyenne, Poitou et Aunis (Le P. Forn- NIER, p. 253).
(9) Lettres de Catherine de Médicis des 28 septembre, 4 et 27 octobre (t. IX, p. 54, 58, 75).
de notre marine de guerre, le dernier spasme avant la mort. 11 n'en restait plus que l'ossature, les cadres : deux vice-amiraux, cinquante-quatre capitaines, une douzaine de commissaires, une douzaine et demie de commissaires de l'artillerie, quatre maîtres canonniers, autant de charpentiers, cinq pilotes, — Jacques de Vaulx, Jean Cossin si renommés par leurs cartes marines, — seize écrivains, une demi-douzaine de trésoriers, contrôleurs et gardes des arsenaux. Mais plus de solde! [)Our vivre, les capitaines de vaisseau montent à cheval et suivent les troupes en Poitou (I). Plus d'amiral! Joyeuse est tué à Coutras (2). Chacun se taille un lambeau d'autorité dans le patrimoine en déshérence : l'amiral du Levant, Jean-Louis de La Valette, duc d'Epernon, étend ses attributions au Ponant (3), sans qu'on se préoccupe de ses capacités, mais seulement de ses bonnes « vie, mœurs et conversation catholique » (4). En Bretagne, le gouverneur Mercœur reprend toute liberté d'action en matière navale (5). En Picardie, le vice-amiral Gouffier de Bonnivet affecte l'indépendance (0).
Plus de vaisseaux! Il fallut en acheter un, la Joyeuse Marguerite, pour former, avec le Grillon du commandeur de Chaste et une patache, la maigre escorte des convois du Ponant (7). En Bretagne, on recourait aux bons offices de Crapado pour tenir en respect, avec ses deux bâtiments, les
(1) « Trésorerie et recepte généralle de la marine de Ponent, année 1587 >. (B. N., Franc. 4489).
(2) Le 20 octobre 1587.
(3) Ordres au vice-amiral de La Meilleraye. Avril 1588 (Dépêches de l'amiral d'Epernon : B. N., Franc. 5156, fol" 14-15).
(4) 11 janvier 1588 (B. 2^., Moçeau 1340, fol. 287).
(5) Déclaration royale du 17 avril 1588 (B. N., Cinq-Cents Colbert 292, fol. 30 v").
(6) 1587 (B. N., Franc. 3728, fol. 32).
(7) Avec 350 hommes d'équipage et les capitaines Christophe des Isles de Réville, Pète de Saint-Séverin et Roussel (B. N., Franc. 4489, fol. 94, 106 V", 110, 134).
pirates de La Rochelle (I). En vain, le chef de la Ligtie, Henri de Guise, avait-il montré que le roi de Navarre, par ses passeports, par ses prises, qui lui rapportaient 800 000 écus l'an, était le véritable maître de la mer. La flotte de trois mille hommes nécessaire pour le réduire (2), comment la former?
Point de marine royale (3), plus de corsaires! Par humanitarisme, avec cette sensihlcrie qui marque les époques de décadence, le conseil privé a supprimé les lettres de marques, udroict odieux! — Droit divin et humain, ont objecté timidement quelques conseillers. — Le port est un refuge de salut, réplique la majorité. — Contre les tempcstcs, oui; mais contre la justice, non », ont rétorqué sans succès les dissidents. A la course, est substituée une taxe de 10 sols sur les navires étrangers, de G deniers sur les marchandises (4) : moyen terme suggéré par Tamirauté de Rouen auquel nous accule l'impuissance de faire respecter le pavillon (5).
L'alarme est partout. En Normandie, Jumellac, baron de Quoquellct, à la tête des marins du roi de Navarre, doit tenter un coup de main sur un château-fort; on ne sait lequel (0). Le 10 décembre 1587, le lieutenant-général Hervé de Longaunay se })orte précipitamment à l'encontrc de trente voiles suspectes qui ont paru devant Heugueville, près de Coutances (7). Le maréchal de Matignon entretient
(1) Suivant congé des amiraux de Joyeuse et d'Epernon. 10 mai 1587 et 25 avril 1588 (B. N., Franc. 5156, fol. 15).
(2) Mémoire du duc de Guise sur le moyen de s'opposer à l'accroissement des forces navales du roi de Navarre. 1588 (fJritish Muséum, Lans- (lowite manuscripls 57, fol. 7V, p. 28 : Copie à la Bibl. du ministère de la marine, G 193).
(3) Deux vaisseaux et des galères levantines délaissées à Nantes (Recueil des cahiers généraux des trois ordres. Paris, 1589, t. III).
(4) 8 mai' 1589 (B. N., Dupuy 671, fol. 213).
(5) 14 mars 1589 (Ibidem, fol. 212).
(6) Catherine de Médicis aux lieutenants-généraux du roi en Normandie. 21 octobre 1587 (Lettres de Catherine de Médicis, t. IX, p. 254).
(7) Ibidem, p. 317.
LA LîGUE an
dans la Gironde deux pataches « potir avoir l'œil » sur l'ennemi (l). Au vice-amiral de Bretagne, le roi mande de faire bonne garde sur la côte, ne sachant si les Espagnols n'y débarqueront point (2) : et Drake avise les Rochelais, en promettant du secours, que le projet de dcl)ar(juement est dirige contre eux (3). Mais il se trompe; c'est lui qui est menacé.
\n drame poignant va se jouer entre la marine espagnole et la marine anglaise, entre les vengeurs et les bourreaux d'une victime qui fut reine de France (i), mais qui légua ses droits à Philippe 11. Les sympathies des ligueurs sont pour les premiers : des Malouins leur servent de pdotes (5); trois . corsaires dicppois ont accepté une commission d'Alexandre Farncse, régent des l^ays-Bas, pour courir sus aux Anglais. Des subsides sont envoyés à Brest (G), des ordres envoyés aux gouverneurs de Bretagne et de Normandie pour faire aux vaisseaux de l'armada « le bon acccud qu'exigeaient la paix et alliance existant entre les deux couronnes (7) Il . Mais voici que l'amiral d'Epernon fait saisir les corsaires dieppois (8), que nos sympathies ou nos aversions se dissimulent, pour ne point offusquer l'Angleterre. Rester les muets témoins du duel qui .«e livre pour la maîtrise de la mer, tel est notre lot, tel est le mot d'ordre de la Ligue. Par contraste, Henri de Navarre ne craint point de
(1) Jean-Pol d'Esparbès de Lussan paie en conséquence les gages des équipages. 15 mars 1588 (B. N., Nouv. acq. franc. 20030, fol. G9).
(2) heure de Henri Ht. 10 mai 1588 (B. N., Franc. 3394, fol. 67).
(3; La Rochelle, 25 mai ( L.\ Popku.mkre : B. N., Franc. 20782, fol. 530 v").
(4) Marie Stuart morte sur l'échafaud le 18 février 1587.
(5) Lettre de Henri III du 10 mai, citée.
(6) LeUre d'Howard à Walsingham (John K\OX Laughton, State papcrs retaliiig to thc dcfeat of tlic spaiiish Armada (1588). London, 1895, in-8», t. I, p. 245; t. II, p. 92).
(7) 12 juin (Arch. nat., K 1568, pièce 48).
(8) Ordre au vice-amiral de La Meillerayc et au commandeur de Chaste. Avril 1588 (B. N., Franc. 5156, fol. 14)."
prendre parti; il offre à Drake ses services (1) et lui dépêche quatorze vaisseaux rochelais, mais quels vaisseaux! les plus gros ont !()(► tonnes {"2). Ils n'entreront point en ligne.
Avec huit mille hommes, Drake doit faire face au plus formidable armement qui ait menacé l'Angleterre, à llnvincihle Armada (3j. Medina-Gœli est entré dans la Manche le 30 juillet 1588, à la léte de cent trente vaisseaux de haut bord et de trente mille marins, que le duc de Parme doit rallier à Dunkerque avec les transports des Pays-Bas et trente mille hommes de troupes. Dans la nuit du 7 au 8 août, les adversaires prirent contact. De Dieppe, on mandait la victoire des Espagnols, de Calais, leur désastre : c'était un désastre sans nom. La suprématie espagnole sombrait d'un seul coup. ,
Des épaves en flammes, des vaisseaux en fuite ne laissèrent là-dessus aucun doute. La galéasse capitane de Hugo de Moncada, une merveille, s'enlisait dans les bancs de Calais, où les forçats turcs de la chiourme, en touchant la terre de France, recouvraient la liberté (4). Un galion du Gulpuscoa, à la dérive, s'échouait sur un écueil, qui du San-Salvador naufragé (5) fut appelé Calvados ou Calvados (6). Une galère s'était sauvée au Blavet, allégée de ses provisions pour aller plus vite. A la Hougue, puis au Havre, le 9 septembre, se
(1) LeUre à Drake. La Rochelle, 25 août (Lettres de Ileini IV, édit. Bercer de Xivrey, t. II, p. 389).
(2) La PoPELixiÈRE, B. N., Franc. 20782, fol. 530 v°. — Martin A. -S. Hume, Caleudar of State papers reluting to Ençlisli affairs preserved in the archives of Simancas, t. IV, p. 363.
(3) C. Fernandez Duro, la Armada Invencible. Madrid, 1884, 2 in-8°; et Armada Espanola, t. III, p. 25. — Julian S. Corbett, Drake uiid llie Tudor Navy. London, 1898, 2 in-8°.
(4) 6 août. Lettres de Bernardino de Mendoza et d'Alexandre Farnèse, duc de Parme. 10-20 août (Arch. nat., K 1567, B 60, p. 115, 117, 121).
(5) Gravure représentant l'abandon du San-Salvador (F. DuRO, Armada espanola, l. III, p. 28).
(6) Cf. la dissertation de l'abbé De La Rue, Essais Itistorii/nes sur la ville de Caen et son ari-ondissement. Caen, 1842; et la comuiunication de M. Emile Travers à F. Duuo (La Armada invencible, t. I, p. 205).
traîna la capitane de Biscaye, la Santa-Ana que poursuivaient trois, puis sept vaisseaux anglais. Le maître de camp Nicolas de Isla, en défendant le Irésor de l'Armada contenu dans les Uancs du navire, tombait assommé par la chute d'une vergue; sur les trois cent vingt-neuf hommes de l'équipage, quarante étaient tués, un plus grand nombre blessés, quand une batterie ouvrit le feu du haut de la falaise de Sainte- Adresse. C'était le gouverneur du Havre, Villars, qui faisait respecter le droit d'asile. Des lors, les marins basques étaient à l'abri, et leur étendard sauf. Le 4 octobre, ils étaient rejoints par la galéasse Ziiniga, capitaine Saavedra, qui n'avait pu suivre dans sa douloureuse retraite par les mers d'Ecosse le duc de Medina-Gœli (I).
A des vaincus exaspérés, les corsaires du roi de Navarre tinrent lieu de boucs émissaires. Le bordelais Jacques Du Casse, qui commandait un grand bâtiment de Biarritz, fut écrasé lors d'un sanglant combat contre trois vaisseaux espagnols (2). Et pour servir d'épouvantail aux corsaires qui rodaient en 1589 le long de la cote hispanique, Clément Touin d'Oléron et les quarante-trois hommes du Courant furent empalés au sommet du cap Saint-Vincent. Le capitaine Edouard de La Piochelle et l'équipage de la Louise leur firent pendant sur la cime du cap Sainte-Marie (3).
La victoire des Anglais assurait par contrecoup à leur allié un triomphe que précipita le massacre du duc Henri de Guise le 23 décembre 1588, l'assassinat fortuit du roi Henri III le 1" août 1589. Le roi de Navarre devenait
(1) Lettre de Nicolas de Isla au duc de l^arme. 29 août (Aicliivo de Simancas, Kslado Flandes, Icgajo 594), et lettres de Mendoza (F. DuRO, Ibidem) : la Zuniga ne quitta Le Havre que le 3 août 1589 avec un équipage révolté.
(2) En compensation de la perte de ce vaisseau de 300 tonnes, l'auiirauté du roi de Navarre alloua 5 000 écus à Du Casse. 24 mai 1589.
(3) jRcmonstraiice très humble en forme d'ndvertlssement fjiie font au Roy cl à Nosscigueiirs de sou conseil les capitaines de la marine de France, s. I. n. d., p. 9 : B. N., Dupuy 464, p. 52.
Henri IV, roi de France. Mais la capitale lui ferma ses portes. Entre les deux religions, incarnées en deux familles, Lorraine et Bourbon, la lutte continuait. En face du premier Bourbon, se dressait le lieutenant-général delà Ligue, Charles de Lorraine, duc de Mayenne : un autre Lorraine, Philippe-Emmanuel, duc de Mercœur, tenait en échec dans les landes l)retonnes un autre Bourbon, le prince Henri de Dombcs; Claude de Lorraine, chevalier d'Aumale, colonel de Tinfanterie de la Ligue, faisait contrepoids aux Bourbon- Conti et aux liourbou-lNIontpensicr de l'armée royale ; et de même que le roi Henri avait été amiral de Guyenne, des Lorraine se firent marins.
C'est alors qu'apparurent pour nous les conséquences du désastre de l Invincible Armada. Henri lY, serré de près, dut son salut à l'intervention anglaise. Aussitôt roi, il avait couru chercher à Dieppe les troupes et les subsides que lui adressait la reine Elisabeth. Mais déjà Mayenne, au Polet, barrait l'accès du port; Aumale, que ses caravanes de chevalier de Malte avaient aussi familiarisé avec la marine (J), s'était embossé dans la rade avec des bâtiments de Saint- Valéry et de Dunkenjue. Le 2i septendjre, il enveloppait l'avant-garde de la Hotte anglaise; deux robergcs, chargées d'armures, de munitions et de présents, une selle brode'e de perles, entre autres, cadeau personnel de la reine à Henri IV (2), devenaient son butin.
Le lendemain, la situation cbangca totalement. Le gros de la Hotte du vice-amiral Henry I^almer, — treize vaisseaux,
(1) En 1586, il avait encore sa galère à Marseille (MiREun, Liquc des ports de Provence, dans les Mélanges hisloriijues de la Coll. des documents inédits, Nouv. série, t. V, p. 623].
(2) Lettre de Bernardino de Mendoça à Philippe II. Paris, 28 septembre (B. j\., Cinq-Cents Colbert 33, fol. 314). — Discours de la priiise de deux grands navires envoyées de la part de la royne d'Angleterre au roy de Navarre, et du combat naval faict sur la mer par Monsieur le chevalier d'Auinalle. Paris, 1589, in-8°.
— entrant à Dieppe sans encombre, apportait une cargaison de munitions, de vivres et d'uniformes, dont l'ambassadeur AVentworlh de Stafford fit remise à Henri IV. a Le succedz de ce voyage est plein de miracle, — s'écriait un spectateur,
— et monstre comme Dieu protège les roys » . Le bombardement de Mayenne continuait : trois vaisseaux avaient été atteints dans leurs œuvres vives, quand le vice -amiral à la tête de douze navires reparut le W septembre. Il amenait douze cent soi.vanle highlanders du colonel a Douyn (1), vestus comme les figures de l'antiquité, avec Jacques de maille et casques de fer, couverts de dra|) noir comme bonnet de presbtre d , qui défilèrent au son des musettes et des bautbois (2). Le surlendemain, Willoughby arrivait avec un convoi d'Anglais.
Le chef nominal de notre marine était alors Antoine de Brichanteau, marquis de Nangis (3), le successeur de Bernard de La Valette, que le vœu des Etats générau.x; contre le cumul des cbargcs avait forcé de démissionner. Jamais amiral de France n'eut rôle plus falot, plus effacé. Pourtant les dcu.x partis se disputèrent son adbésion : Mayenne lui fit offrir, parle secrétaire de l'amirauté, la citadelle de Rouen et le gouvernement de la Normandie; Henri IV passa tout exprès en Brie (4), où l'amiral se terrait, pour le forcera se déclarer. Mais à peine Brichanteau venait-il d'épouser la cause royale qu'un rival, le fils du maréchal de Biron, pro-
(1) (I Récit véritable de ce qui s'est passé au voyage du roy Henry quatricsinc de Dieppe jusques à son retour, par Charles Du Ciiesne, médecin du Roy, présent lors >. (R. N., Franc. 13765, fol. 17, 20, 21 v"). — Relation de Lupercio Latras, prisonnier à bord de l'Aiitelope, commandée par Palmer (F. DcRO, Ainnada espaiiola, t. III, p. 470).
(2) Récit de Charles de Valois, comte d'Auvergne, duc d'Asgotjlème, Mémoires. Paris, 1G62, in-12, p. 585. — Lettres de Henri IV, cdit. Berckk
DE XlVREY, t. III, p. 53.
(3) Pourvu de l'oftice par lettres du 20 février 1589 (Le P. Anselme, t. VII, p. 888). — Les provisions seraient du 25 février, selon le ms. Clairandjault 825, fol, 100.
[h) En mai 1590.
duisait une démission de l'ex-aniiral de La Valette en sa faveur. Au lieu de dénouer l'imbroglio en acceptant le bâton de maréchal, Brichanteau maintint sa 't fantaisie sur la mer » et perdit contre Charles de Biron son procès (1).