‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 26 sur 106 · CAMPAGNE NAVALE DE LA SEINE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE NAVALE DE LA SEINE

Cependant la lutte était ouverte entre ses subordonnés, le vice-amiral de Chaste (2) et André de Brancas de Yillars. Des deux grands ports normands dont ils étaient gouverneurs, Dieppe tenait pour le roi, Le Havre pour la ligue, et chacun voulait avoir la suprématie maritime. Villars perdit la première manche. Il avait envoyé reconnaître six vaisseaux hollandais arrivés à Dieppe le 22 octobre 1590 pour servir le roi l'espace d'une saison (3). Son vaisseau monté de deux cent vingt hommes fut enveloppé et, après un long combat, coulé à fond : les naufragés furent pendus (4j.

Etreint à l'est par les corsaires ligueurs de la Somme (5), à l'ouest par ceux de la Seine, le commandeur de Chaste, pour se donner de l'air, tomba sur les premiers avec six

(1) Mémoires du marquis dk Hkauvais-Nanois, pul)Iiés pour la première fois pour la Société de l'histoire de France par MM. Monmebquf. et A. -H. Taillandier. Paris, 1868, in-8", p. 47 et suiv. — Biron fut pourvu de l'office d'amiral le 4 octobre 1592 (I.c P. Anselme, t. VII, p. 903).

(2) Nommé vice-amiral le 10 avril 1589 (B. ]N., Moreau 1340, fol. 25),

(3) Desmarquets, Histoire de Dieppe, t. I, p. 292.

(4j Henri IV à M™" de La Trémoille. 5 novembre 1590 (LetUes missives (le Henri IV, édit. Berger de Xivrey, t. III, p 295; t. VIII, p. 403. — De Thou, L. C).

(5) Qui avaient 13 navires de guerre. Lettre de Henri IV. 19 avril 1591 (Lettres ... de Henri IV, t. III, p. 383). Trois d'entre eux, la Françoise du Crotoy appartenant au sieur de Maigneux, un flibot et une barque, faisaient des prises sur la côte anglaise le 27 mars (^Arch. nat., Z'"' 5, fol. 17).

navires dieppois (1). Le capitaine de marine Robert de Bocquigny de Pallecheul prit par escalade la ville basse de Saint- Valéry; mais le château résista si bien (2), qu'il tenait encore quatre mois plus tard; le 4 décembre 1591, Chaste organisait une nouvelle expédition navale «pour l'exploit de Saint-Valléry (3) » .

Villars, durant ce temps, opérait sur la Seine et, par des succès répétés, devenait l'arbitre du parti rival. Maître de Honfleur, de Gaudebec, il arrivait au mois de juillet 159 [ en vue de Rouen, jurant qu'il ne partirait point de là avant d'avoir la licutenance générale de la Ligue. Quinze cents soldats, répartis à bord de quinze vaisseaux et une galère, appuyaient de leur présence son ultimatum : Mayenne dut s'exécuter (4). Non content d'être gouverneur de Rouen et du Havre, Villars, timbrant de ses armes le pavillon amiral de France (5), hissa sur le Grand Brissac la llamme du commandement.

Or, pour obtenir le concours de deux corps d'armée anglais en Normandie et en Bretagne, Henri IV venait d'engager en garantie de paiement les revenus de ces mornes villes du Havre et de Rouen ((>). Le gage était à recouvrer sur l'adversaire. C'est ce qu'entreprit, le 11 novembre 1591, l'armée royale du maréchal Charles de Gontaut-Biron.

(i) Henri IV demandait quatre vaisseaux de guerre à Caen pour les joindre à ceux que Dieppe lui avait offerts tout équipe's pour six mois. 8 a\ril 1591 (Lettres... de Henri IV, t. III, p. 368).

(2) Lettre de Henri IV au duc de Nevers. 5 août 1591 (Ibidem, t. III, p. 456; t. VIII, p. 370, note). En octobre, les corsaires dieppois Coqucrel et Peigné faisaient des captures dans la Manche (Arch. nat., Z''' 5, fol. 79).

(3) Lettre de Saldaigne au duc de Nevers. Dieppe, 4 décembre (B. N., Franc. 3619, fol. 108).

(4) Palma Cayet, Chronologie uovenaire, t. II, p. 357, dans la Collection de Mémoires Michaud et Poujoulat.

(5) Relation des funcrailles de l'amiral de Villars faites a Rouen le 5 septembre 1595, publiée par G. Le BonTKir.LER. Rouen, 1879, in-8°.

(6) Traité de Greenwich, 25 juin 1591 (Piymkii, Fœdcra, t. XVI, p. 102).

Mais l'investissement de Rouen restait illusoire, tant que la galère du commandeur de Bourgoult et les barques du capitaine Bontemps ravitaillaient la ville (1). Afin d'écraser d'un coup la flotte rivale, Aymar de Chaste massait à Dieppe les vaisseaux qui venaient de guerrover dans la Somme, des compsters hollandais (2), et six pinasses envoyées par 'a reine Elisabeth pour faire campagne dans la Seine (3).

Le 31 décembre, les pinasses britanniques de Thomas Grove paraissaient tout à coup à la hauteur du Vieux-Palais de Rouen, au moment où les assiégés opéraient une sortie que le roi de France, " pareil au Dieu Mars », repoussait par une charge furieuse (4). Quatre jours après, le comte Philippe de Nassau arrivait avec le gros de la flotte francohollandaise et trois mille hommes, entre autres les gardes du corps du prince Maurice. Le 13 janvier 1592, il embossait vingt-sept bâtiments de guerre devant le Vieux-Palais : mais le feu des assiégés eut raison du bombardement, et Nassau se replia sur Croisset (5).

Villars avait mandé à la rescousse les galères espagnoles du Blavet (6) et les Malouins, afin de prendre à revers la flotte des confédérés dans l'espoir de dégager ainsi la ville de Rouen. Jugeant imprudent de se démunir. Don Juan del Aguila, gouverneur du Blavet, refusa son concours : et seule, l'escadre malouine de François Grout amenait au

(1) Palma Cayf.t, Chronoloqie novoiairc, t. II, p. 359.

(2) Lettre de Saldaigne au duc de Neveis. Dieppe, 8 décembre 1591 : la flotte quitta Dieppe le 19 décembre (B. N., Franc. 3619, fol. 114.)

(3) Instructions de la reine à Grove, maître de l'une des pinasses armées à Chatham, Charles, Moon, Spy, Gonne et deux autres (British Muséum^ Cotton Manuscripts, Caligula E VIII, p. 85. — Rymeb, t. XVI, p. 137).

(4) Témoignage de Coningsby, dans P. de Keumaisgaxt, le siège de Rouen par Henri IV, et ses préliminaires, d'après des documents anglais (1591-1592), publié dans le Bulletin de la société' de l'histoire de Normandie, t. VI, p. 363.

(5) Palma Cayet, t. II, p. 367. — B. N., Franc. 1817, fol. 411.

(6) Lettre de Mercœur. Nantes, 31 déccu)bre (G. de CakkÉ, la Correspondance du duc de Mercœur, t. I, p. 108).

Havre un milliei' de soldats, que Mercœur dépéchait au secours des assiégés avec son frère, François de Lorraine, marquis de Chausseins. Comme elle était trop faible pour faire une trouée dans la flotte de blocus, le gouverneur du Havre renvoya en Bretagne troupes et vaisseaux (1), laissant aux Espagnols d'Alexandre Farnèse le soin de sauver Rouen.

Et en effet, Henri IV lâcha prise au moment où le blocus le plus étroit pouvait amener la reddition de la ville. Outre la croisière d'aval, trois batteries flottantes épaulées par des bastions fermaient le fleuve en amont. Malgré la brillante escarmouche d'Aumale où il stupéfia son adversaire, Henri IV ne put enrayer la marche du prince de Parme. Le 20 avril, il levait le siège de Rouen.

La ville était sauve; elle restait affamée. En amont, Henri IV tenait Pont-de-rArche. La flotte de blocus, en aval, à Caudebec, « bridoit le cours des vivres " . Pour ouvrir le passage aux transports du Havre, il fallait enlever Caudebec. En reconnaissant la place le 23 avril, Alexandre Farnèse eut le bras fracassé; mais la » continuelle gresle d'harquebuzades qui sortoientdes vaisseaux» ne suffit point à contenir l'infanterie espagnole. Les faubourgs furent enlevés; une batterie, dressée par Mayenne au sommet de la colline, foudroya le lendemain la flotte confédérée et coula le Charles, pinasse amirale d'Angleterre; deux autres bâtiments s'échouèrent; l'amirale de Hollande n'avait plus que dix hommes debout. Mais les Hollandais parvinrent à sauver l'artillerie du vaisseau coulé, à part huit canons; la marée du soir renfloua les navires en panne; et l'escadre, en se repliant sur Quillebeuf (2) , détruisit un convoi havrais qui remontait la Seine (3) .

(1) 28 février 1592 (" L'Histoire de Saint-Malo pendant les troubles » (1590-1592), dans B. N., Franc. 5553, fol. 89, 90, 113, 117 v°).

(2) Relation des actes d'Antoine Monbeton, seigneur de Sai::<t-Pol (1588-1593), chef ligueur : B. N., Franc. 4018, fol. 73 v».

(3) Lettre de Bongars. Francfort, 10 mai 1592 [Lettres de Jean de Bos-

Bien mieux! Sous couleur de porter des vivres à Rouen, une palache anglaise et quelques ])ateaux surprenaient quelques jours plus tard la galère du commandeur de Bourgoult, qui venait au-devant du convoi. De l'équipage, il n'échappa presque aucun homme (1).

Caudebec fut, peu après, témoin d'une magnifique opération militaire, Tune des plus belles retraites du temps. Pour gagner « un païs plus gras que la stérilité des désers de Caudebec », le duc de Parme franchissait la Seine en face de l'ennemi. Un énorme bac glissait le long des fdins amarrés au mât qui émergeait de l'épave du Charles ; cette plate-forme flottante de six grands bateaux transportait, à chaque voyage, deux ou trois cents chevaux. Au bout d'une semaine, le 13 mai, l'opération touchait à sa fin, lorsque Henri IV s'en avisa. L'artillerie royale tonna du haut du fort de la Justice; l'escadrille anglaise, venue avec le mascaret, « vomit furieusement " ses projectiles contre le pont de bateaux; la galère capturée donna la chasse aux troupes rouennalses (2). Il n'en restait pas moins que le duc de Parme, acculé au fleuve, menacé en flanc [)ar l'escadre, avait échappé avec armes et bagages.

Un village enfoui dans un fond entre de hautes falaises, à peine clos d'un fossé, défendu par une garnison dérisoire de cinquante-cinq hommes, la seule base d'opérations de la flotte royaliste sur la Seine, était investie le 3 juillet par cinq mille hommes et une escadre, par Mayenne et Yillars. Ah! la belle et réconfortante histoire, au milieu de nos dis-

CARS, résident et ambasuadcur du roy Henry IV vers les électeurs, princes et États protestants d'Allemcifi ne. La Haye, 1695, in-12, t. I, p. 193).

(1) Lettre de Mooenigo au cIojtc. Chartres, 10 mai (B. N., Italien 1741, fol. 33 v°. — Franc. 40J8, foL 76).

(2) MoNBEïON, B. N., Franc. 4018, fol. 78-80. — Bkrger de Xivbey, Lettres de Henri IV, t. III, p. 638. — Une gravure du temps, de HogeslîErtG, représente le passage de la Seine: u Le ducq de Parme pour secourir à la ville de Rouan en Norandie (sic^, vient en France. 10 mai 1592 » .

cordes, que celle de Quillebeuf. Pour garnir les fossés de leur bicoque, les corsaires qulllebois débarquèrent une quarantaine de pièces : c'étaient de rudes marins que les capitaines Guillaume Gesse, Gossin Mahétre, Nicolas (1) et Noël Dupuy, deux frères d'armes associés par serment à rester unis dans la bonne comme dans la mauvaise fortune (2). Ils coulèrent bas un des vaisseaux de Villars ; mais ils ne purent empêcher l'amiral ligueur de passer le 6 juillet et de fermer en amont la ceinture du blocus. Le Grillon et cinq autres bâtiments bien armés, envoyés de Dieppe à leur secours, devaient la briser : mais trois des capitaines, des Hollandais, après avoir » bu comme des Allemands « à la table du commandeur de Chaste, se sentirent défaillir en arrivant dans la Gueule de la Seine; rien ne put les décider à passer outre (3). Le 19 juillet, le sort de Quillel»cuf se décida sans eux : l'assaut fut donné de toutes paris et de toutes parts repoussé; Thorigny, sur un grand vaisseau qui barricadait le fleuve, Serrecane, au boulevard de la falaise, Grillon, partout, avaient fait des merveilles. Le siège fut levé le même jour. Au baptême du feu, la vaillante petite cité gagna le nom d'Henricarville ou Ville-Henri, en mémoire de son royal parrain et reçut en cadeau une galiote de guerre, spécialement affectée à sa protection (4).

Dans cette rude campagne navale de la Seine, plus d'un officier gagna le bâton d'amiral; tel Biron que le roi investit

(1) Une gratilication de 9560 écus leur fut donnée pour services rendus aux sièges de Rouen et de Ouillcbeuf-llcniicarville. 6 novembre i59't (B. N., Franc. 18159, fol. 411).

(2) Serment prononcé en présence des équipages de leurs caravelles. 19 août 1590 (Cil. et P. BnÉ.vuD, Documents relatifs a la marine iiormaïule, p. 28).

(3) David AssKLiNE, Les Anliipiile'z de Dieppe, t. II, p. 97 : Dieppe, 9 juillet 1592.

[^) Henri IV léclamc des forçats pour l'armer. 12 août (tiEncEii de Xivrey, Lettres de Henri IV, t. III, p. 658).

de l'amirauté (1), tel son compagnon Jacques Skele, qui présida dans la suite aux destinées de la marine suédoise (:2). Mais leur adversaire restait le véritable vainqueur : Villars avait réussi à conserver Rouen et Le Havre; il gardait libre l'accès de la capitale, où il alla recevoir sa récompense le 16 février 1593, en se faisant reconnaître par le Parlement comme amiral de France (3). « Nulle victoire pour nous, ny lieu asseuré pour nostre retraicte, ny aultre chose que vault 1 hazard de nous affoiblir (4), » telle était la moralité, pleine de désenchantement, que la reine Elisabeth tirait de la guerre. Elle y perdait les gages de son intervention. Espérait-elle en obtenir un autre en détachant plus tard le Rainbow et le DreadnougJit avec quatre cent cinquante hommes au secours de Boulogne (5)? Le fait est possible, car elle ne cherchait qu'à prendre pied en France.

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