LE FORT DES ESPAGNOLS, A CROZON
Gardez bien vos ports, disait la reine Elisabeth en montrant à l'ambassadeur de France la carte de nos côtes (4). Le rusé Béarnais, qui disputait aux convoitises des Anglais
(1) Agrippa d'Aubigné, édit. de Iluble, t. IX, p. 149. — La lettre de Matignon, datée de Plassac, 30 avril, est conservée à la Bibl. de jXantes dans la Coll. Dugast-Matifeux, liasse 101.
(2) F. Duno, Armada espanola, t. III, p. 85.
(3) 1592 (Pai.ma Cayeï, Chronoloqie noveuairc, t. II, p. 393). {h) Bibl. de l'Institut, Portofouille Godcfroy 68, fol. 267.
et des Espagnols les lambeaux du territoire, prit la recommandation à la lettre. En retour des renforts du général Norris qu'elle envoie en Bretagne pour empêcher les Espagnols " d'engloutir leur proie » (l), Elisabeth n'obtient ni Brest, qu'elle veut, ni Paimpol et Bréhat (2), qu'on lui offre (3), mais qu'elle trouve trop infimes et impossibles à fortifier (4), ni Morlaix, que le roi lui accorde, sous la clause spécieuse qu'il n'y entrera aucun protestant, c'est-à-dire aucun Anglais : façon fort habile de donner satisfaction au maréchal d'Aumont et aux Etats, qui refusent de perdre ainsi « cinquante mille escus de rente et le meilleur et plus beau havre de toute la Basse Bretagne » (5).
Pourtant, c'est au concours britannique qu'est due depuis le 2 septembre 1594 la reprise de Morlaix. Alarmée des progrès des Espagnols, la reine a promis quatre mille hommes de pied, cent lanciers, une batterie et huit vaisseaux de guerre avec quinze cents marins (6). A l'illustre explorateur Martin Frobisher et au vice-amiral George Fenner, dont les pavillons battent à bord du Vanguard et du Rainbow (7), Raleigh a donné cette consigne : « Vous
(1) Requête des États de Bretagne à Elisabeth. 15 octobre 1593 (Memoires -pour servir de preuves a l'histoire de Brctaquc, t. III, col. 1 573).
(2) Bréhat avait été repris par Kerhallec, gouverneur de Tréguier, que le roi félicita par lettre du 22 juin 1594 (Mémoires... de Bretagne, t. III, col. 1596).
(3) Paimpol, septembre 1594 (A. de B.^rthÉlemy, Choix de dorumcnts sur l'histoire de la Licjue en. Bretagne, p. 143).
(4) Saint-Luc les accordait aux Anglais à la condition de ne les point fortifier. Elisabeth au.v Etals de Bretagne. 29 mars 1594 (Mémoires... de Bretagne, t. III, col. 1588).
(5) Lettres du maréchal d .\umont et des Etats de Bretagne. 18 octobre 1594 (Ibidem, t. III, col. 1613).
(6) 16 août 1594 (H. ?{., Franc. 15970, foi. 38). — Cédules des frais auxquels montera lentretien de l'armée expéditionnaire et de la flotte, certifiées par William Cecil, grand trésorier d Angleterre. Londres, 18 octobre 1594 (B. jS., Franc. 15970, fol. 40) : les marins étaient en réalité au nombre de onze cent quatre-vingt-dix (Calendar of State papers, Domcstic séries. Elizabeth (1591-1594), p. 562, 564).
(7) Les autres navires étaient le Crâne, capitaine Humphrey Reynolds,
VOUS souviendrez que l'honneur de la reine vous commande d'assaillir et non pas de vous défendre. " Belle maxime en vérité que cette apologie de l'offensive et bien faite pour l'audacieux explorateur des mers polaires; pour lui être fidèle, il va sacrifier sa vie.
Avec les escadres légères de Bertendona, Zubiaur, Villaviciosa et cinq mille cinq cents Espagnols à bord, le gouverneur du Blavet, Juan del Aguila, avait paru brusquement dans le goulet de Brest. A l'extrême pointe de la presqu'île de Quélern, sur une langue de terre triangulaire qui surplombe de 150 pieds les flots, l'ingénieur Cristobal de Rojas élevait rapidement un fort, qui rendrait désormais difficiles les approches de Brest. En vain, la garnison de cette ville avait-elle tenté d'entraver les travaux : elle avait été repoussée, tant par les soldats de garde que par les douze flibots de Zubiaur, embossés au col de la presqu'île (1)J
Mais le 1 1 octobre 1594, le gouverneur de Brest, René de Rieux de Sourdéac, revenait à la charge avec les troupes de Liscouet, du baron de Molac et les contingents anglais. Tome Paredès n'avait que trois cents hommes contre cinq
le Quittance, capitaine Henry Saville, le Clientes, capitaine Nicholas Franklvn, et le Moon, capitaine John Merryweather, le Swiftsure, capitaine Cross, et le Dreadiiought (Oppesueim, The naval tracts ofsir William Monson in six boohs. London, i^avy records society, 1902, in-8", t. I, p. 304, 309. — J.-S. CoRBETT, Drake, t. II, p. 404, 407). — Le Crâne et le Quittance faisaient partie de la fameuse brigade des crompsters, croiseurs légers armés d'une centaine d'hommes et de seize coulevrines et demi-couleuvrines, spécialement construits pour faire face aux galères (Julian S. CoRBEïT, The successors of Drake. London, 1900, in-S", p. 56).
(1) M.vRiATEGCi, El capitan Cristobal de Rojas. Madrid, 1880, 8". — Correspondance de Don Juan del Aguila (Madrid, Coleccion Sans de Baruteli, art. 4°, n" 1123; Arch. nat., fonds de Simancas, K 1581, p. 29). — C. Fernandez Duro, Armada cspanola, t. III, p. 67. — P. Levot, Histoire de la ville et du port de Brest. Brest, 1864, t. I. — D'Avila, t. II, p. 1 142. — Mémoires de René de Ilieux de. Sourdéac, gouverneur de Brest (B. N., Franc. 3 861, fol. 213).