‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 35 sur 106 · LE PROGRAMME COLONIAL DE HENRI IV · texte numérisé non relu

LE PROGRAMME COLONIAL DE HENRI IV

Si les voyages isoles aux Indes ne pouvaient avoir qu'une fâcheuse issue, l'exemple de nos voisins montrait combien étaient fructueuses les opérations d'une puissante Compagnie. Les petites Sociétés qui avaient expédié des navires aux Moluqucs en 1590 et en 1598 s'étaient fondues, le 20 mars 1602, en une grande Compagnie des Indes, dont les dix-sept directeurs étaient nommés par les chambres de commerce néerlandaises (I). Et telle avait été la prépondérance prise aussitôt en Extrême-Orient par la Société nouvelle que les Espagnols effarés offrirent aux Etats une paix honorable en retour de sa suppression. » Autant présenter une belle selle à un cheval auquel on veut couper les jarrets! » répliquèrent ironiquement les Etats généraux (2).

Au retour de l'expédition de 1602-1604, un marchand d'Amsterdam, Pieter Lintgens, ne s'estima pas suffisamment rémunéré de ses peines, ou, selon d'autres, il se trouva choqué dans ses convictions d'anal>aptiste par la guerre faite aux Portugais. Accompagné de son père, le mécontent vint offrir ses services à Henri IV. Moyennant un monopole commercial de quinze années, la concession d'un })ort d'armement et le prêt de deux pièces de canon par vaisseau, il se chargeait de fonder une Compagnie française des Indes, à trois mille livres la part, dont tout gentilhomme pourrait se mettre sans déroger (3). Henri IV

(i) B. N., Dupuy319, fol. 69.

(2) B. N., Franc' 23026, fol. 191.

(3) « Articles proposez au roy par Pierre Lingues et ses associez qui entreprennent de fère les frais et advances nécessaires pour le voyage des

se hâta de souscrire aux propositions de Lintgens; le l" juin 1604, il lui assignait Brest comme port d'armement et le mois de juillet de Tannée suivante comme date à laquelle le premier départ devrait s'effectuer.

Dans les lettres patentes rédigées pour signifier à qui de droit le nouveau monopole, le roi raillait, avec une verve gasconne, la timidité des capitalistes français, qui mettait l'État à la merci de nos voisins. Les premiers associés de Lintgens étaient presque tous d'origine étrangère : aux Flamands Matthieu Colbus, Lucas Antoine Panfi, Girard de lloy et Pierre de Beringhen, faisaient seulement contrepartie un trésorier royal, Antoine Godefroy, et un bourgeois parisien, Philippe Hugues. Faut-il ajouter la reine Marie de Médicis? La fille des banquiers florentins risqua une certaine somme sur quatre vaisseaux long-courriers armés au Havre, dont, en bonne comptable, elle prenait soin de faire vérifier l'inventaire au retour (1).

De tous les Français, celui qui prenait le plus à cœur la création d'une Compagnie des Indes, c'était le roi. Le 20 juin, il demandait pour Lintgens l'autorisation d'équiper aux Pays-Bas des navires long-courriers, guidés par des

Indes orlentalles « , l''' juin IGOV (H. ]\., Kaliize 293) : mêmes articles proposes par Pierre de Beringhen, Luc-.\ntlioine Plianfy ou Panfi et Mathieu Coulhus, 29 mai (H. N., Dupuy 313, fol. 117, original), par (îérard de lloy, Antoine Godefroy et associés, i"' juin (Dupuv 318, fol. 115; (^oli. Brienne, vol. 319, fol. 106). — ^Minute des lettres patentes de Henri IV publiant le monopole accordé aux associés allant au.x Indes, 1604 (H. N., Franc. 16738, fol. 16). — Lettre de Henri IV à Paul de Buzanval, ambassadeur au.\ Pays-Bas, accréditant Lintgens, 20 juin 1604; ^Notification au.x Etats de la lettre royale demandant pour Lintgens l'autoi-isation d'armer, La Haye, 25 octohre ; Réponse des Etats de Hollande, 1"' novendirc (Ibidem, fol. 155). — Minute des lettres patentes commettant Pierre Lintgens, père et tils, à la construction et à l'achat au.x Pays-Bas des vaisseau.x nécessaires pour le voyage des Indes, 1605 (Baluze 293).

(1) 1605 (B. N., Cinq-Cents Colbert 86, fol. 254 v"). — Cf., sur la création des grandes compagnies à monopole, P. LEnOY-BE.\uLiEu, De la colonisation chez les peuples modernes. Paris, 1891, in-S", p. 144. — CastokîvEï des Fosses, l'Inde française avant Dupleix. Paris, 1887.

pilotes experts. La fin de non-recevoir qu'on lui opposa ne rebuta point Henri IV. De nouvelles instances près du grand pensionnaire Barneveldt et du prince Maurice de Nassau provoquèrent, de la part des Etats généraux, une déclaration catégorique, que François d'Aersens apportait à Paris le 23 février 1605 (1). La concurrence d'une Société française tuerait notre Compagnie et servirait trop le roi d Espagne pour qu'elle n'ait pas été inspirée par lui. Ne serait-il pas mieux dans l'intérêt commun des deux pays d'exploiter des régions où l'Espagnol n'a pas encore été atteint par la rivalité étrangère? Ce qu'il faut à la France, c'est une Compagnie des Indes occidentales, — Et les Etats généraux prêchaient d'exemple, en allouant une subvention d'un million de florins à qui l'organiserait.

Si insinuant que fût Aersens, son vieux compagnon d'armes à Dreux et au siège de Paris, Henri IV ne prit pas le change. En Amérique, il était nanti : c'était aux Indes orientales qu'il voulait planter son pavillon, afin de « tirer des deulx boutz du monde tout ce que la nature a produict » . Sa flotte, — qu'on n'eût à ce sujet aucune inquiétude, — serait égale à celle des Hollandais : elle partirait au printemps pour les Indes, où elle occuperait divers points de la côte avec le concours des agents du sultan (2) .

A cette amitié de longue date avec les musulmans, Henri IV venait de faire un gros sacrifice, et peut-être de lâcher la proie pour l'ombre. Refusant les présents du shah, ennemi du sultan, il avait défendu à l'ambassade persane,

(1) B. N.. Baluze 293. — Cf. aussi la lettre d Aersens au Grand Pensionnaire (Vas Devester, Johan van Oldenbnrnevelt en ^yn tijd. La Haye, 1865, in-8», t. III, p. 30).

(2) 23 février 1605 (B. ^., Franc. 16738, fol. 149).— Masson, Hùloire (lu comnieice français dans le Levant au XVIP siècle. Paris, 1897, in-8", p. 372, note 4. — Arch. royales de La Haye, Stukken betieffende triistinqrn naar Onst-Indie in Frankrijk, door Lyntqens, Lemaire, etc., 1602- 1610, lokctkas Holiand Oost-Indie, n" 59.

tlébarquée à Marseille, de passer outre (l). Mais en retour, nous avions partout l'appui moral des mahométans. Aux Maldives, Pvrard de Laval ressentit les bons effets de l'intervention d'un chérif qui déclarait avoir vu entourer d'égards, partout où il avait voyagé, les Français et leurs alliés, Anglais ou Hollandais. Là, du reste, le naufrage du Corbin avait plus servi qu'une expédition heureuse à donner de nous une avantageuse idée parmi les populations de l'Inde. Il n'était bruit, à plusieurs centaines de lieues des Maldives, que de la beauté des canons du Corbin, à telle enseigne que le roi de Bengale envoya une escadre de seize galères tout exprès pour s'en emparer.

Les Hollandais n'avaient point cette réputation qui constitue, pour les nations, un vrai capital. Les rajahs avaient si peu de confiance en eux que deux envoyés du roi de Siam débarquaient en 1607 aux Pays-Bas pour s'assurer que les Hollandais n'étaient pas de simples écumeurs de mer. Plus d'un potentat oriental posait aux capitaines de la Compagnie néerlandaise cette question naïve : Est-ce que le grand roi de France ne nous aidera pas à chasser Espagnols et Portugais?

Il n'était pas jusqu'à un Chinois qui n'eût fait à Henri IV des offres de services. Le Céleste se disait en mesure de nous procurer des diamants à moindre prix que ne les achetaient sur les lieux mêmes les Portugais : il s'agissait d'exploiter certaine mine sise sur la route des Indes.

(1) Harangue de l'ambassadeur de France, baron de Salagnac ou Salignac, au sultan. 1" mars 1605 (B. N., Franc. 7161, fol. 126).

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