IV
missaircs fut entièrement favorable : par des exemples tirés de l'histoire, il montrait qu'un pays maritime, pour se « dilater, » a besoin d'une marine puissante et que pareille institution, hors de proportions avec les ressources des particuliers, incombe à l'Etat.
LE PARTI ANTICOLONIAL
Le roi en était convaincu et, près de lui, la cause était gagnée d'avance. Il l'avait « tant à cœur » qu'il écrivait lettre sur lettre en Hollande, sans souci de sa peine « pour chose où il allait du bien, grandeur et réputation de ceste couronne» (1). IMais l'affection, la reconnaissance auxquelles il faisait appel, étaient neutralisées par un sentiment plus fort, l'intérêt.
Les Etats, le prince et le pensionnaire de Hollande, que les lettres royales pressaient de seconder les armements de Lintgens, n'avaient d'autre souci que de les entraver. L'ambassadeur de France fit observer à Henri IV qu'il n'était ni de la dignité royale de s'exposer à tant de refus des Hollandais, ni de bonne politique de passer « soubz leurs bénédictions ') , d'autant qu'on pouvait s'en dispenser. Un pilote fort habile, avec lequel Buzanval l'ambassadeur en question s'était abouché, était plus entendu au voyage des Indes que les meilleurs marins des Pavs-Bas : mais Garlety n'ayant
(1) Lettres de Henri IV aux États de Hollande, 13 mai 1605 (Bebger de XiVREY, t. VI, p. 430), à Barncveldt, 30 août 1605 (Archives de La Haye, Stulxken citées plus haut, n" 32), à Buzan^al, aux Etats de Hollande, au prince de Nassau et à Barneveldt (B. N.. Baluze 293). — Lettres de Buzanval à Villeroy et au roi. 27 septembre 1605 (Archives de La Haye, Stukken citées), 28 avril 1606 (B. N., Bricnnc 100, fol. 183 ^"; Van Deventep, Van Oldenharuevelt, t. III, p. 50).
pas eu l'heur de plaire à «ceulxqui se meslentde ce falct", le diplomate vexé se retirait sous sa tente avec « un extrême regret et desplaisir de se veoir aussy peu capable de servir Sa Majesté en ce qu'elle désire. » En dépit de tout, malgré la mort de Lintgens, advenue sur ces entrefaites, Henri IV ne se laissa point détourner de ses projets. Et, le 29 juin 1G06, le seul des associés qui fût familiarisé avec l'Extrême-Orient, Girard de Roy, compagnon du viceamiral Cornelis Van Foreestlors de l'expédition de Bantam en 1602 (I), recevait la commission de capitaine général de la Hotte des Indes orientales (2) ; il avait ordre de se rendre à Brest et de se tenir prêt à appareiller au premier signal.
Alors, le 9 septembre, les Etats de Hollande firent placarder partout défense de prendre du service à l'étranger pour les voyages au delà du cap de Bonne-Espérance ou du détroit de Magellan (3). Pris de panique, des marchands de Paris, Bordeaux, La Rochelle retirèrent l'adhésion donnée aux promoteurs de la Compagnie française des Indes. Chose curieuse, les associés étrangers ne se laissèrent point émouvoir : Lucas Panfi et Mathieu Colbus, dont l'apport s'élevait à six vaisseaux et 400 000 écus, s'acheminaient en février l()07 vers les Flandres pour y recruter des adhérents : ils comptaient rapporter au roi, au pied de leurs propositions, assez de signatures pour constituer la Compagnie (4). Mais que de précautions pour dérouter la jalousie hollandaise!
D'un riche négociant d'Amsterdam, Colbus disait qu'il n'y avait pas de marchand plus expérimenté et que ses avis pourraient procurer à la France d'infinis avantages. Originaire de cette ville de Tournai, dont les habitants, se plai-
(1) De Jongk, De Opkonist... /« Oost-Indie, t. II, p. 245, 482.
(2) B. N., Dupuv 318, fol 121.
(3) R. l\., Haliizc 293. — .\rehives de La Haye, Groot Plakaat boeh,
(4) B. N., Baluze 293.
sait-il à répéter, ont tous la fleur de lis clans le cœur, le célèbre Isaac Le Maire avait ramassé pilotes et matelots pour les amener en France : les tergiversations survenues lui avaient fait croire que les projets du roi étaicntabandonnés, et il avait dû embarquer ses recrues sur la flotte hollandaise des Indes. Eh bien! ce puissant armateur, ce patriote n'osa pas braver l'opinion. C'est sous le voile de l'anonyme qu'il recevait, du président Jeannin, les missives royales. C'est de nuit, dans le mystère, qu'il venait »n mars 1008 s'entretenir avec notre ministre à la Haye.
Si l'on eût écouté Isaac Le Maire, la Compagnie française eût été immédiatement constituée. Que les grandes villes du royaume, disait-il, y prennent des parts; que le roi donne l'exemple des souscriptions; les matelots français, les plus sobres et, par suite, les premiers marins du monde, s'enrôleront en foule; il sufhra, pour les guider, de quelques pilotes des Pays-Bas. Et, sans plus. Le ÎNIaire en embaucha sur l'iieure. Lui-même, dans sa généreuse ardeur, offi'ait à la Compagnie l'appoint de ses quatre vaisseaux long-courriers et le concours de ses trois frères, ses correspondants en Portugal, en Castille et en Italie (I). Ce fut Henri IV qui retint la bride au fougueux armateur. Il attendait, pour donner à la future Compagnie des Indes sa charte organique, qu'une question de droit international fût vidée. Dans le traité de paix qui se débattait entre les Espagnols et les Hollandais, avec l'aide amicale de nos plénipotentiaires, les Espagnols brûlaient leurs dernières cartouches pour garder à leur profit exclusif le commerce. Car ce n'était qu'en contrebande et armés en guerre que les vaisseaux des Compagnies anglaise et hollandaise se rendaient en Océanie. En acceptant tacitement le faitaccompli, le libre trafic des Hollandais aux Indes Orientales, les plé-
(1) Lettres du président Jeannin, 8 mai 1609, etc.
LES ROUIES DE L'INDE 2?t
iiiiDbiéritiaires leëpagnols ne voulaient jibhit que cette refonnalssancd fût couchée sur le traité^ de peur que d'autres nations en prissent texte pour s'en prévaloir à leur tour.
A vrai dire, Sully, en désaccord avec le roi, ne tenait nullement à une solution pacifique. Ennemi acharné du roi 'Catholique, le huguenot conseillait de frapper l'Espagne au cœur et dans les entrailles, » que j'estime, pour le présent, résider aux Indes Occidentales, " écrivait-il le 26 février ÏGt)8 au président Jeannin (1) : notre rôle est de bouleverser la rude domination espagnole, sans prétendre rien édifier sur ses ruines. Nous ne pourrions « conserver de telles conquestes, comme trop éloignées de nous et, par conséquent, disproportionnées au naturel et à la cervelle des François, 'que je reconnois, à mon grand regret, n'avoir ni la persévérance ni la prévovance requises pour telles choses, mais qui ne portent ordinairement leur vigueur, leur esprit et leur courage qu'à la conservation de ce qui leur touche d^ proche en proche (2). I^es choses qui demeurent séparées de notre corps par des terres ou des mers étrangères, ne nous seront jamais qu'à grande charge et à peu d'utilité. »
Qu'une pareille négation de notre rôle colonial par un ihomme comblé de faveurs (3) eût un motif intéressé, c'est 'ce qui ne pouvait me venir à l'idée. Le hasard a voulu
(1) Joachim Amdkht, De la poluique du calvinisme eu Fiance, dans la 'Revue des Deux Mondes, 15 février 1848.
(2) Richelieu, le londateur de notre empire colonial pourlant, partageait les vues de Sully : « Je n'entre point dans le détail du commerce qui se peut faire aux Indes orientales et en Perse, paice que l'humeur des Français étant si prompte qu'elle veut la Hn de ses désirs aussitôt qu'elle les a conçus, les voiages qui sont de longue haleine sont peu propres à leur naturel " (Testament politicjue d' Armand Duplessis, cardinal de Richelieu. Amsterdam, 1708, t. II, 2*^ part., chap. x, sect. 6).
(3) Comme « conseiller d'Estat, grand maistre de l'artillerie, grand voyer de France, superintendant des Hnances et des fortifications et hastimcns 1), il émargeait pour 60 000 livres au budget de l'épargne (B. N., Cinq-Cents Colbert lOG, fol. 68).
qu'un ingénieur distingué (1) me mit sur la trace de secrètes intrigues, dont les archives de la Haye portaient la trace. De délibérations des Etats généraux en date des i29 octobre, 2 et 4 novembre IG05, il résulte que la Compagnie hollandaise des Indes envoya des tapisseries superbes et trois lits d'or aux ministres du roi, Sully, Sillery et Villeroy : l'agent Aersens, sous le couvert duquel elles étaient expédiées, devait les distribuer au mieux des intérêts de la Compagnie, de façon à ruiner les projetsde Pieter Lynlgens (2).
Or, il y avait deux partis dans l'entourage royal, Sully d'un côté, et de l'autre « tous ceux qui eussent bien voulu voir les affaires de France tourner sur les pivots de Rome et d'Espagne, selon les pittoresques et dures expressions des OEconomies royales (3), les sieurs de Villeroy et Sillery. » De Villeroy, les lettres des 23 novembre 1607 et 28 février 1609 au président Jeannin ne laissent aucun doute qu'il restât le fidèle instrument de la pensée royale dans l'organisation de la Compagnie des Indes.
Près de Sully, Aersens trouva plus facile accès. Le grand ministre avait le défaut d'être économe jusqu'à l'avarice. On le disait même assez sensible aux présents : Tambassadeur de Toscane l'écrivait à son maître à toutes fins utiles. Bref, la sympathie avouée de Sully pour la Hollande, au point qu'il songeait à s'y retirer après la mort de Henri IV, J donne lieu de craindre que sa conscience s'endormit sur le ' lit d'or des Hollandais. Hélas! la tiédeur que notre ambassadeur en Hollande témoignait pour les projets de Henri IV,
(1) M. Collet.
(2) Archives royales de La Haye, Acten en Resoluiien van de Slaten generaal (1605), fol. 743, 751 v", 762. — Bakhuizkn van den Brisk, Studien en Schetsen over Vanderlandsche Geschiedenis en Letteren, t. IV, p. 252. — Van Ree.s, Geschiedenis den Kolonisch Politiek van de Republiek der Vereenigte Nederlanden. Utrecht, 1868, in-8", p. 32 : la reine reçut elle-même, en présent, quinze cents écus de bijou.x.
(3) Chap. eu.
avait aussi un mobile intéressé. Les Etats avaient voté à Ghoart de Buzanval, déjà actionnaire de leur Compagnie des Indes, une pension de quinze cents florins (Ij : quand il mourut à La Hâve en 1607, les Hollandais lui firent des funérailles magnifiques, comme un soldat mort « sur le rempart que sa valeur et industrie avoit si longtemps défendu [2). » Est-il, sous forme d éloge funèbre, ironie plus fine.