‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 39 sur 106 · LA FIN D UN REVE · texte numérisé non relu

LA FIN D UN REVE

En 1609, arrivait à Paris le premier explorateur français qui ait fait le tour du monde ; aussitôt, il demandait audience au roi pour l'entretenir de « particularitéz secrètes et importantes » . C'était un Breton de Vitré, Pierre-Olivier Malherbe, qui revenait au pays natal après vingt-sept ans d'absence. Mineur au Mexique, puis au Pérou, il était descendu dans les mines de Potosi où les hlons d'argent atteignaient cinq cents l)rasses d'épaisseur; il avait combattu les Patagons, navigué sur des jonques chinoises et admiré à Canton un monceau de pains en or massif qu'on évaluait à deux cents millions. Panama, Malacca, Calicut et Samarcande lui étaient également familiers. Il avait dîné à la tal)le du grand Mogol Akbar comme à celle du shah de Perse Abbas : a Et y a apparence, se disaient les Parisiens (2),

(1) Arniemenls du François, capitaine Nicolas Jjchon, pour le Cap (E. GossEUN, Documents... pour servir à ihisloirc de la marine normande. llouen, i875, in-8", p. 163), du Petit-Henry et de la Gabrielle, capitaine de Pontpierre, pour le Cap, 16 février 16t9 (Le P. Fot:'ii>fiER, Ilydroqrapliic, 2'' édit., p. 256). — Lebon Ht escale à PaiHsque et k Tagrin, d'où il envoya les 24 mai, IV juin et 3 novembre 16i5 des rapports à ses armateurs. Les pièces du procès qu'il eut avec eux ont été publiées par M. E. GuÉ^iN, dans la Normandie, t. XIII (décembre 1908), p. 397.

(2) Bergeron et Corneillan, qui nous ont livré ses confidences (B. N., Franc. 13423, fol. 275 v°, 287). — Bebgeron n'en a donné qu'un court extrait dans le Traicte de la naviyation et des voyages de deseouvertes. Paris, 1629, in-8°, p. 198. — Cf. Ch. de La Ho.nciÈre, Un manuscrit à retrouver, le premier voyage français autour du monde, dans la Revue hebdomadaire du 7 scptemjjre J907, p. 22. — [Fiuin], Mémoires... de

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qu'il avait charge tant du grand Mogol que d'autres de traiter quelque espèce d'amitié et alliance aveq le royde France. » Malherbe, en tous cas, proposait " plusieurs moiens faciles tant pour naviger en toutes ces Indes, y trafiquer et descouvrir davantage, pour se prévaloir aveq main forte de certaines mines d'or et d'argent de l'Inde orientale. Il s'offrait d'estre luy mesme le conducteur de ceus qu'on voudrait envoier par mer à la descouverte de ces mines » .

Or, la première division des transatlantiques qui devaient se succéder de six en six mois dans l'Océan Indien, allait appareiller sous l'escorte du capitaine Diable, de Simon Dansa (1); des menaces hollandaises, on faisait litière (2). Au moment où notre programme colonial se réalisait, la destinée aveugle faucha toutes nos espérances, en frappant le seul homme qui fût à même de le mener à bien. Henri IV était assassiné. Des hauteurs du rêve où planait la pen.sée royale, la chute ne pouvait manquer d'être rude.

L'amiral Charles de Montmorency tenta de l'amortir, en se déclarant le protecteur de la Compagnie, qui de son nom s'appela la Flotte de Montmorency (3). Girard de Roy et Antoine Godefroy firent renouveler leurs privilèges (4); de nouveaux adhérents vinrent s'inscrire au greffe de l'ami-

plttsicurs familles établies a Vilré aux XV", XVI", XV II'' pI. AI'///' siècles. Vitré, 1884, in-8", p. 19, 222 : Malherbe était apparenté aux Moucheron. — La véracité du voyageur est mise en doute par M. E.-W. Dahl- GniiN, Les relations commerciales et maritimes entre la France et les cotes (le l'Océan Pacifique. Paris, 1909, in-8», t. I, p. 86.

(1) 1609 (W.-N. Sainsbury, Calendar of State papers. Colonial séries. Eiist India, China and Japan, n"* 469, 473, 476. — (J. FAG.Mt:z, le Commerce extérieur de la France sotis Henri /F', dans la Fievue historique, t. XVI, p. 45).

(2) Les Hollandais menaçaient de la pendaison tous ceu.x de leurs compatriotes qui seraient trouvés à bord de nos vaisseaux. 8 janvier 1610.

(3) Éditdu 2 mars 1611 (B N., Moreau 1340, fol. 32). — Du Fresnk r>K FnAX'.nEviLLE, Histoire de la Compagnie des Indes. Paris, 1738.

(4) 2 mars 1611 (B. N., Clairaud>ault 370, fol. 306; JNouv. acq. Franc. 1754, fol. 64. — Henrv Wkhkr, La Compagnie francai.'ie des Indes. Vav'ih, 1904, in-8").

raiité. ^lais quelle n'est point notre stupeur de ne relever parmi eux que des marchands de Londres, au nombre d'une vingtaine (1). Que dis-je! le Saint-Louis, équipe à Brest pour i< les Indes Orientalles, isles arabicques et indicques, royaulme de la Chine et isles interjacentes » , avait pour commandant un Anglais, John Janson Mol (i).

L'année suivante, on confiait encore à un Anglais, sans savoir qu'on s'adressait à un bandit (;H), le généralat des trois vaisseaux qui appareillèrent le 26 mars 1615 pour l'Extrême-Orient. John Fearne s'était présenté comme un capitaine expert, capable, par ses relations aux Indes, de nous rendre les plus grands services. Il amenait d'autres Anglais, Arthur Ingham, Lionel Cranfield et le maître d'équipage Eustace Mann (4) ; il disposait d'un vaisseau et d'une patache; il était naturalisé Français; on ne lui demanda pas d'autres garanties.

A peine eut-il gagné le large qu'il prit prétexte d'une avarie au beaupré du Cerf-volant pour relâcher en Angleterre. En vain, l'un des directeurs, Thomas Marteau de La Chaize, s'y opposa-t-il ; en vain, les charpentiers du bord offrirent-ils de la réparer en mer. Un vaisseau de guerre croisait comme par hasard sur la route du Cerf-volant^ qu'il arrêta et conduisît à Milford dans le pays de Galles. Le bâtiment fut confisqué, et un décret ne exeat regno lancé

(1) John Janson Mol, Paul Cuyper, David Wison, etc.; de plus, le gentilhomme de la Chambre, Paul Tournemine, et Elye Fruict, marchand de Paris. Paris, 8 février 1614 (Arch. nat., Z''' 6, fol. 201, registre de l'amirauté à la table de marbre. — B. N., Nouv. acq. Franc. 1754, fol. 82).

(2) Congé délivré par l'amiral de Montmorency à John Janson Mol. Paris, 20 novembre 1613 (Arch. nat., Z"' 6, fol. 200 v°. — British Muséum, manuscript Stowe 155, fol. 51 : Jolin Janson ou Johnson Mol est dit ici capitaine du Hope).

(?i\ John Fearne, en 1611, croisait au cap Saint-Vincent avec une escadre de pirates (Julian S. Corbeït, Eik^IuikI in ihc Mc-ditciiaiican. London, 1904, in-8», t. I, p. 41.).

(4) Délibération du Conseil de l'East India C*. 3 février 1615 (W. N. SilNSBriiv, Calendar of Slale papcis. Colonial Séries. East India, n" 892j.

contre les Anglais des équipages. Fearne était de connivence avec l'ambassadeur Edmonds, gros actionnaire de l'East India G^. Il gagna Londres, vendit l'artillerie du bord et, sans plus, s'enrôla parmi les aventuriers que Raleigh menait en Guyane (1). Sa félonie demeura impunie : les parties lésées n'avaient point encore obtenu satisfaction sous Louis XIV.

Dupés par les Anglais, Girard de Roy et C'*^ (2) eurent recours à un capitaine hollandais, Hans van der Varen, qui reçut mandat de mener le Cerf-volant et le Faucon aux Indes, en Chine et au Japon (3). En vain, invoquait-on 1 es[)rit de solidarité pour former « une Gompaignée généralle, hors laquelle nul ne pourroit naviger » aux Indes Orientales : en vain, montrait-on les avantages qu'il y avait pour nos vaisseaux à marcher en un seul convoi et à ne point provoquer, par une concurrence fâcheuse, un renchérissement des marchandises, « diamants de Bagalate, rubis de Zeilan, esmerauldes de la Perse, perles d'Ormus, muscade de Bantam, clouds de hieroffle des Moluques, poyvre de la Taprobane et gingeml)re de l'Inde (4) » . Gens de Brest, de Saint-Malo, de Dieppe armèrent chacun pour leur compte, sans lier partie entre eux.

Passe encore si le principe fondamental du commerce proclamé par Grotius, si le Mare liberum avait été une réalité. Mais autre chose en était la lettre, autre chose l'esprit. Cette liberté qu'ils revendiquaient contre les Espagnols, les républicains bataves la déniaient à autrui. Rien là que

(1) Plainte des associés, entre autres llélie l^'^uict (B. N., Clairauibault 370, fol. 306; Franc. 16738, fol. 153; Franc. 18195, fol. 596. — Arcli. nat., E 61'', fol. 242).

(2) Paul (le Cuypcr, Elie Fruict et les associés flamands.

(3) Congé de l'amiral de Montmorency, en date du 9 juillet 1615. Le Faucon, de 100 lonneau.v, était commandé par Nicolas Scvain (Arcli. nat., Z''' 5, fol. 220 V", 222).

(4) !•• Mémoire touchant la navigntion pour la conjonction des mers et caues >, (13. N., Franc. 17329, fol. 514).

de très humain! \Li l'un de leurs plus grands vaisseaux croisait au large de l'Afrique, pour arrêter au passage nos long-courriers des Indes Orientales. Si les Armoiries de Zélande ne réussirent pas dans cette besogne, nous pouvons juger du sort qu'elles comptaient infliger à nos marins.

Le 15 mars 1616, la Magdeleine de Honfleur, lestée de quatre boisseaux d'or et d'argent enlevés à un galion espagnol, faisait joyeusement route pour la France, quand elle rencontra, au sortir de la rade de San-x\.ntonio, un vaisseau de quarante-cinq pièces de canon. Deux bateaux chargés d'hommes s'en détachèrent. Quelques boulets de la Magdeleine les tinrent en respect, mais provoquèrent d'effroyables bordées des Armoiries de Zélande. Avant d'avoir pu envoyer les papiers du bord pour montrer qu'il arborait loyalement son drapeau, le capitaine Le Lièvre eut les jambes emportées par un boulet. Une escouade hollandaise jeta à la mer son corps tout palpitant et emmena prisonniers les survivants de l'équipage. Garrottés, les jambes passante travers le treillis du pont de corde, les malheureux restèrent deux jours sans boire, ni manger, tout nus. A leurs cris de souffrance, le sinistre capitaine César-Jacques Pancrau, dit Vitrebol, répondait en jurant : « Votre roi est un chien, un traître, un Judas parlant français, le gendre de l'assassin de son père; mon navire est plus que lui et son royaume. »

Détail navrant! il y avait, parmi les six cents hommes d équipage des Armoiries^ des Français épars, Malouins ou matelots de Ré, et un chirurgien rouennais, qui assistèrent impuissants au supplice de leurs compatriotes. Le second de la Magdeleine, Gosari de Belle-Isle, sommé de révéler où était le trésor de son chef, fut traité avec tant de cruauté que les yeux lui sortirent des orbites. En bas, la torture; en haut, la mort; treize matelots honfleurais hurlaient de douleur, tandis qu'on les poignardait. Le reste de l'équipage fut abandonné à la merci des flots avec une

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livre de pain pour trente hommes. Quatre jours aprrs, la caravelle qui les portait eut le malheur de croiser de nouveau les Artnoiries. Le monstre n'était pas repu; Vitrehol fit suspendre à ses hauhans les infortunés, et il ordonna à son tils et aux mousses de leur brûler la plante des pieds. Estropiées, folles de douleur et nues comme la main sous un ciel ardent, les victimes furent reportées dans leur caravelle, qui aborda au Cap Koxo, au sud de la Gambie. Elles débarquèrent : Cosari, aveugle désormais, s'attachait à leurs pas, en s'appuyant sur son fils. Un roi nègre, Farran, donna aux Hollandais une leçon d'humanité; grâce au bon Samaritain, nos malheureux marins, transportés en canot au Cap Vert, revirent la France (1). J'espère, pour Vitrebol, qu'il échappa à la peine du talion; car l'amirauté de Rouen, en frappant ses compatriotes de représailles pour 600 000 livres, le condamna, lui, à être tenaillé par les mamelles avec des pinces ardentes, avant d'être rompu vif sur la roue et écartelé : son cadavre dépecé devait être exposé comme épouvantail sur les grèves de Calais (2) .

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