LA COMPAGNIE MALOUINE DES INDES
Vœ soli! Pourtant, inconscients du danger, les Malouins faisaient bande à part, sans tenir compte de l'édit qui assu-
(1) Eugène (tUf;nin, La fut d'un corsaire hon fleurais : le capitaine l.clièvrc. Paris, 1902, in-8", extrait du Pays normand, mars-avril 1902. Le Lièvre avait pour commanditaire le distillateur de la maison royale, Eustache des Cotils, qui dut rapporter l'affaire à la Cour.
(2) Thomas Lefèvre du Grand Hamel, Discours de la navigation. Paris, 1632, in-8", p. 191.
294 HISTOIRE DE LA MAlilISE FRANÇAISE
rait (1) à la Flotte de Montmorency le monopole du commerce aux Indes. Des négociants d'Anvers leur avaient avancé sous le couvert d'un des leurs, hal)itué à Saint-Malo, près d'un demi-million (:2). Des Hollandais partagèrent, comme officiers ou marchands, la direction des deux vaisseaux de 600 tonnes qui appareillèrent, en 1610, à Saint- Malo : Lodewyk Heyntsze, autrement dit Louis Hans de Decker, commandait le Saint-Michel; Nicolas Frotet de La Bardelière, auquel succéda Jean Pépin, avait son pavillon sur le Saint-Louis (3).
Après escale à l'entrée de la mer Rouge et du golfe Persique, l'expédition malouine, gouvernant sur l'île de Sumatra, échangea à Atjeh les toiles et les merceries d'Europe, les cotonnades de l'Inde contre des pierreries, des lingots d'or, des barres d'argent, de l'ambre, de l'indigo, des tapis, des satins, des coffrets de Chine (4). Elle s'engageait dans les Détroits, faisant route sur Java, quand le général hollandais Real sortit de Jacatra, la Batavia future, pour leur barrer le chemin. Il n'avait à ce moment que deux navires, le Baniam et le Nassau; mais il eut la bonne fortune de n'avoir affaire qu'au Saint-Michel^ le 28 décembre 1617, près des petites îles qui couvrent Bantam de leur rideau. Real fit saisir Hans de Decker et seize de ses hommes
(1) Pour douze ans. 2 juillet 1615 (Du FnES>E de Fkaxciikville.)
(2) 455 691 livres.
(3) Cl Mémoire instructif du dernier voyage faict soubz la bannière de France aux Indes Orientales .- (B. N., Franc. 17871, fol. 308). — Nous ne possédons plus les journaux de route de l'expédition qui étaient, en 1622, entre les mains du syndic des États de Bretagne (cf. le chapitre : Un précurseur de Richelieu). — De Jo.xce, De Opkoinst van het nederlandsch Verlacj in Oost Indie, t. IV, p. xliii. — Toiele, De Eiiropeers in den Maleyschcn Archipel. 1887, t. YIIl, p. 347, note. — W. N. S.unsbury, Calendar of State papers. Colonial Séries. East Indics, China and Japan (1617-1621). London, 1870, in-8°, p. 115.
(4) Les marchands anglais d'Atjeh ou Achem vendent du poivre aux Malouins : le roi fait de même, mais exige le paiement en or et non en réaux d'argent. 28 juillet et 20 août 1617 (Sai>srdi\y, p. 43, 52).
comme déserteurs hollandais; pour dix autres marins ou marchands, il répéta la même opération à jjord du Saint-Louis. Conduit sous honne garde à Jacatra, Decker parvint à s'évader en route et à se réfugier sur la frégate anglaise Ceylmi. Mais son vaisseau fut retenu en gage, quelque menace que fît le gouverneur de Bantam de ruiner la factorerie hollandaise, si notre bâtiment n'était pas relâché (l). Et les tailleurs de Jacatra exposèrent, comme spécimen de la mode, les vêtements des officiers du Saint-Michel qui venaient à décéder, tandis que nos canons faisaient le bonheur du roi Malais (2). Le Saint-Louis revint solitaire à Saint-Malo, avec une cargaison d'un million et demi, ramenant vingt-huit hommes seulement sur deux cents, ayant, il est vrai, laissé des facteurs pour fonder un comptoir dans l'Insulinde.
Les Malouins, par l'intermédiaire des Etats de Bretagne (3) et du roi, adressèrent aux Etats de Hollande d'énergiques réclamations, justifiées par le trouble de leur commerce de Madagascar, des Moluques et du Japon. Fort ennuyée déjà des menées britanniques aux îles de la Sonde, la Compagnie hollandaise chercha à désarmer la légitime fureur et les projets de vengeance des Malouins, en offrant 550 000 livres de dommages-intérêts (4). L'offre fut agréée. Et ce fut, en définitive, Pierre Brasseur, le représentant des commanditaires anversois, qui se trouva de l'aventure le mauvais marchand. Il fit banqueroute (5).
(1) Lettres du directeur ou président J.-P. Coen aux directeurs de la compagnie hollandaise. Bantam, 10 janvier, 11 mars, et Jacatra, 24 juin 1618 (De Jo>GE, t. IV, p. 73, 83). — Lettres des Anglais Nicolas Ufflete. Jacatra, 31 décembre 1617 et 8 janvier 1618; et Stonywell. Bantam, 17 et 26 janvier 1618 (W. N. Sainsbury, p. 95, 101, 104, 113).
(2) Lettre d'Ufflete. Jacatra, 30 mai et 17 août 1618 (Sai^sbury, p. 168, 183).
(3) 3 octobre 1619 (R. N,, Franc. 8290, fol. 473).
(4) Transaction du 20 octobre 1623, à La Haye (De Joxge, t. IV, p. XLvi, note). Mais la liquidation de l'affaire n'eut lieu que le 2 mai 1637.
(5) B. N., Franc. 17871, fol. 308.
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EXPÉD^rIO^■s de «la flotte de montmorency»