TROÏLUS DU MESCOUEZ, VICE-ROI DES TERRES-NEUVES
Les explorations de Jacques Cartier au Canada n'avaient point eu de lendemain. Si admirablement compris que fût le corps expéditionnaire, où les marins et les arquebusiers voisinaient avec des charpentiers, des maçons, des marcchaux, des menuisiers, des vignerons, des laboureurs et des médecins (l), la colonie dont il était l'emljryon n'avait pu se fonder. Nous laissions le champ libre aux convoitises étrangères. Un de nos di|)lomates, en pressentant l'éveil, suppliait Catherine de Médicis d'organiser une expédition Il vers le nord, que les Bretons descouvrirent (il y) a plus de cent ans (2) » . Cent ans avant 15()7! Un quart de siècle avant Christophe Colomb!
(1) 120 marins, 40 arquebusiers, 30 charpentiers de marine, 10 mallrcs maçons, 12 couvreurs, une couple de marécliaux, serruriers, forjjerons, barbiers, apothicaires, médecins, lapidaires, chaussetiers, cordiers, des vijjuerons et des laboureurs, soit en tout 376 hommes « pour faire le voyafje que le Roy veut estre fait à Canada. » Septembre 1538 (Guillaume KiiiiKti, Lettres et Mémoires d'Estat. Paris, 1666, in-fol, t. I, p. 212 : ajoutez ce texte à mon récit des expéditions de J. Cartier, t. III, p. 315).
(2) Fourquevaux à Catherine de Médicis. 2 mars 1567 (B. N., Franc. 10751, fol. 691. — - Dovxis, De'pêclies de M. de Fourquevaux, ambassadeur du roi Charles IX, p. 305).
C'est dans ces conditions qu'un ancien page de la reine, (1 mû d'une singulière affection pour la réputation du nom françois» , offrit d'aller « s'appatrier aux Terres-Neufves, les faire siennes, toutes et chacune » fl ). Le 3 janvier 1578, le titre de vice-roi èsdites Terres-Neuves récompensait de son patriotisme Troïlus Du Mesgouez, marquis de la Roche- Helgomarc'h (2). Le fils préféré de la reine, François, lui ouvrit sa bourse (3) : les Bretons tinrent à sa disposition leurs vaisseaux (4).
Comme pour lui faciliter le voyage, un Basque de Ciboure, Martin de Hoyarsabal, donnait de Terre-Neuve une hydrographie si précise qu'elle ne devait être surpassée que deux siècles plus tard par les travaux du célèbre Cook. Condensées en une vingtaine de pages, les « Routtes, lieues, sondes, entrées, cognoissances des pors de Terre-Neufve, ainsi qu'il appartient sçavoir à chascun pilote (5) » , fournissaient toutes les coordonnées requises pour le cabotage insulaire : la distance, le rhumb de vent, la nature des fonds, les amers ou requêtes visibles du large, bref, tout un système de triangulation loxodromique.
Joignez-y les latitudes des principaux endroits; et, comme il fallait, pour corriger les données de l'astrolabe ou du bâton de Jacob, tenir compte de la déclinaison, le routier-
(1) Goaimission de Henri III pour le marquis de La Roche. Blois, mars 1577 (Miohelant et Ramé, Relation originale du voyage de Jacques Cartier, appendice, p. 6).
(2) Ibidem, p. 8.
(3) Arthur John BuTLtR, Calendnr of State papers : Foreign séries of the reiqn of Elizabeth (1577-1578), n«' 24, 83, 100, 252, 587, 592, 607, 639, 650, 837.
(V) Sur 1 ordre du vice-amiral Honorât de Bueil. Paris, 14 fé\rier 1578 (Archives de la famille de Lescoët).
(5) Les voyages avantureux du capitaine Martin de Hoyarsabal, habitant de Cubiburu, contenant les reigles et enseignemens nécessaires à la bonne et seure navigation. Bordeaux, Jean Chouin, 1579, in 4" : cf. Ch. de La Ro:(ciÈriE, le Premier routier-pilote de Terre-Neuve (1579). Paris, 1904, in-8°, e.xtrait de la fiihliotlii'iiiio de l'itcole des chartes, année 190V, t. LXV.
LES TERRKS NEUVES 309
pilote avait en appendice une table perpétuelle ou « rc.^inient pour prendre l'alture du soleil et de l'estoille de nort pour les Terres-Neuf ves » .
Il ne manquait, dans ce manuel d'hydrograj)hie de Tan 1579, qu'un élément, d'un calcul trop délicat pour de simples pécheurs, la longitude : la longitude dont Cliamplain disait que Dieu n'en permettait point l'usage à l'homme (1). Forcés, comme les marins grecs, de recourir au vol des oiseaux, ils savaient que ces messagers de la terre apparaissaient à cent lieues de l'île.
Mais Troïlus Du Mesgouez n'alla point jusque-là. Sa liaison avec un prétendant au trône d'Irlande, James Fitz-Gerald, qu'il devait accompagner en 1575 à la tête d'une flotte malouine (2), l'avait rendu suspect aux Anglais. A peine le vice-roi eut-il pris la mer, au printemps de 1578, que son beau vaisseau était enveloppé par quatre bâtiments britanniques : la pinasse d'escorte ne put que rapporter en Bretagne la nouvelle du désastre (3).
L'ex-page de Catherine avait pour adversaire le favori d'Elisabeth. Élevé à l'école de Goligny, Walter Raleigh partageait en matière de colonisation les idées de l'amiral de France. Par ses discours, par l'exemple, il prêchait aux Anglais l'urgente nécessité de coloniser l'Amérique. Revendiquant pour eux la priorité d'une découverte qu'il faisait remonter jusqu'aux voyages des frères Zeni au quatorzième siècle, il convertit sa souveraine à ses idées. Stylé par lui, le fameux géographe John Dee avait montré à la reine Elisabeth ses titres au Groenland, à l'Estotdand et au Friscland, communément identifiés avec les régions septentrio-
(1) Samuel de Champlain, Traité de la marine et du devoir d'un bon marinier. Paris, 1632.
(2) Arthur-John Butler, Caloidar cité.
(3) Poulet à la reine Elisabeth. Paris, 7 juillet 1578 (Arthur-John Bi'TLER, Calendar... (1578-1579), n" 71).
nales du continent américain (1). Un frère utérin deRaleigh déterminait en même temps un courant d'opinion pour la recherche d'un passage nord-ouest (2); et il prit fantaisie à Humphrey Gilhert de joindre l'acte à la parole.
Il ne dépassa pas Terre-Neuve; le 5 août 158;î, il déployait le drapeau hrilannique sur la zone portugaise que l'onomastique si caractéristique de Bona-Vista, Fremose, Farilhon, Rognouse, Espère, Bacallan, Concession, fray Luis (3) suffit à localiser. Sans souci des droits du dernier des Corle-Real, qui en 1579 encore s'en était fait confirmer la seigneurie héréditaire (4), Gilbert exigea des pécheurs espagnols et portugais en rade de Saint-Jean et de Rognouse un tribut de vin, d'huile et de marmelade. Mais au lieu d'annexer le pavs par une prise de possession effective, — la seule valable selon la théorie anglaise (5), — il en aurait détruit les ressources par l'incendie des bois, si on ne lui avait représenté que la résine charriée par les ruisseaux mettait en fuite les morues (6). C'est que Gilbert et surtout son demi-frère Raleigh avaient tourné leurs vues vers un territoire })lus fertile que Terre-Neuve : ils l'appelèrent la Virginie en l'honneur de la Vierge des îles occidentales, leur reine.
Rien de tel que la concurrence pour stimuler l'apathie!
(1) John Dee, Diary. Camden Society, 1842, in-8°, à la date du 28 novembre 1577.
(2) H. Gilbert, Discourse to proue a passade by the Norlh West to CatJiaia and the East India. London, 1576, in-8'. — True discourse of the late voyage of that year, written by Dionyse Settle, édité pour l'Uakluyt Society. — N. Sainsuuhy, Calendar of State papcrs. Colonial séries. East Indïes (1513-1616). London, 1862, in-8», n"» 89, 93.
(3) Ces noms figurent déjà dans des cartes portugaises de 1505 (Henry Hareisse, Découverte et évolution cartographicfue de Terre-Neuve. Paris, 1900, in-4", p. 360).
(4) H. Haiirisse, les Corte-Real, document xxxix.
(5) De la reine Elisabeth elle-même (Bergeron, Traicté de la navigation, p. 150).
(6) Lettre de Parmenius Budeus. Août 1583 (Hackluvt, Principal navigations, t. III, p. 161).
^c Si nous ne prenons pas une forle position aux abords du Cap-Breton, disait Haeliluyt, les Français nous expulseront de la grande baie de Saint-Laurent (1). » A quoi notre cosj niograpbe Thevet ripostait : construisons nous-mêmes une forteresse dans l'île d'Aiagascon, d'où nous tiendrons n en bride » toute la cote des Terres-Neuves (2).
Sans qu'on puisse saisir le fil bien ténu de notre politique coloniale, nos explorateurs se succédaient le long du continent américain. Champion, du Havre, rapportait de la Floride comme trophée un vieil étendard de guerre indien (3). Etienne Bellinger, de Rouen, subventionné par le cardinal Charles de Bourbon, explorait les rives accidentées de la Norombègue, découvrait un gros village à 100 lieues du Cap-Breton et revenait dans l'été de 1583 avec une cargaison de fourrures, — castors, loups cervlers, loutres et bisons, — peintes à l'envers de couleurs vives (4). A la même date, les cinq bâtiments malouins de Michel Frotet de La Bardelière ramenaient du Saint-Laurent des sauvages à apprivoiser, « pour d'aultant plus faciliter le trafic (5) » . Suivant un bruit sensationnel qu'un gentilhomme morlaisien (G) se hâta de colporter à la Cour, l'un des Malouins avait aperçu au delà d'Hochelaga l'Océan Pacifique.
L'occasion était propice pour Troïlus Du Mesgouez de
(i) Cf. note 4.
(2) André Thevet, le Grand Insulaire, B. N., Franc. 15452, fol. 149.
(3) En 1580 (N, Sai.nshury, Calendar of State Papers. Colonial séries (1574-1664), p. 2).
(4) Discourse on Western plantinç, ou A particular Discourse concerning the (jreat necessitie and manifolde commodyties that are like to qroive to this Reaime of Englande by the Western discoveries lately attempted, written in the yere 1584 by Richarde H.^ckhjyt, at the requeste... of Walter Rayhly, édit. Charles Deane and Léonard Woods, Docunientary Itisloiy of the State of Maine, t. II. Cambridge, 1877, in-8", p. 26, 84.
(5) Août 1583 (MicuELAXï et IIamé, Relation originale du voyage de Cartier, p. 37. — JouON des Lo:!<ghais, Jacgues Cartier. Paris, 1888, in-12, p. 76).
(6) « De Lcau » (IIackluyt, Discourse on Western planting, p. 115],
reprendre la roule des Terres-Neuves. Des Basques de Salnl- Jean-de-Luz s'offraient comme colons, les Malouins comme armateurs : bref, le vice-roi s'acheminait en 158i vers l'Amérique, lorsque son vaisseau sombra à la hauteur du Brouage : des 300 hommes de l'expédition, les survivants se trouvèrent trop peu pour mener à bien le voyage 11). L'amiral de Joyeuse y donna suite en 1585, soutenu par un groupe de ces financiers italiens que passionnait la recherche des voies d'accès en Chine (2). Florentins comme le fameux Verrazzano, Cesare Niccolini, Sernigi et Luigi Minucci s'enrôlèrent parmi les explorateurs qui allaient s'embarquer à Nantes pour le continent américain. On était persuadé qu'en remontant une rivière aux nombreux îlots, reconnue sur une longueur de 150 lieues, on trouverait à la source quelque émissaire pour accéder aux possessions espagnoles : auquel cas, la mission, après avoir construit des forts, reviendrait quérir des colons.
Ce continent mystérieux éveillait en France un tel sentiment de curiosité, qu'on se mettait fiévreusement en quête des relations de voyages parues à l'étranger : l'amiral Henri de Navarre réclamait, comme « fort nécessaire pour l'exécution d'aulcuns de ses desseins » , le fameux périple de Drake dans le Pacifique (3). Et les Malouins se faisaient
(1) IIackliyt, ihideiit, p. 26, 101. — Dans une lettre datée de Paris, "janvier 1854, Ilackluyt disait que l'expédition en partance pour l'Amérique du nord, avec des colons et des missionnaire.i, était commanditée par l'amiral de Joyeuse et le cardinal de Bourbon (Richard Hackluyt, Divers voyages totichinq the discoverj of America and the Islands adjacent. London, 1850, in-8", p. XI, note).
(2) .loyeuse avançait 4 000 écus, Dandini Martelli 3 000... Giulio Busini à Belisario Vinta. Paris, 5-29 mars 1585 (Abel DES.TAnnixs, Nécjociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. IV, p. 550, 552).
(3) Henri IV, alors amiral de Guyenne, à Walsingham. 12 mars 1585 (Lettres missives de Henri IV, édit. Bergeh dk XivnEv, t. II, p. 16). Francis Drake venait de faire le tour du monde du 13 décembre 1577 au 5 novembre 1580. Sa carte « dorée et diaprée » fut envoyée à Paris (B. N., Franc. 15454, fol. 133).
adresser Thistolre des découvertes toutes récentes d'Antonio de Espejo (Ij au nord du Mexique : en 1583, Espejo avait traversé des territoires bien peuplés, des cités bâties en pierres, des burgs inaccessibles {"2), la région, semblait-il, où devaient aboutir en 1585 nos propres explorateurs.
Les guerres de la Ligue, sur ces entrefaites, détournèrent l'attention de tout le parti colonial; l'amiral Henri de Navarre se battait pour conquérir la couronne de France; l'amiral de Joyeuse fut tué à Goulras; le vice-roi Troïlus Du Mesgouez, prisonnier des Ligueurs, allait gémir de longues années dans les cachots du château de Nantes (3). Restaient les Malouins, et surtout un petit-neveu de Jacques Cartier, Jacques Noél, qui chaque année se rendait au Canada. D'une haute montagne qui domine les rapides, il avait vu le Saint-Laurent s'élargir en amont, vers le Grand Lac sis, au dire des Indiens, à dix journées de marche. En 1587, il laissait à ses fds Michel et Jean, munis de ses instructions et de sa carte marine, le soin de percer le mystère (4j. Les explorateurs y perdirent trois pataches.
Formés en cotisortium^ les héritiers naturels de Jacques Cartier reprenaient la suite de ses entreprises. Des créances de leur grand-oncle sur l'Etat, Jacques Noël, Jacques Odieuvre (5) et Etienne Chaton de la Jannaye (6) se faisaient
(1) Jacques Noël, petit neveu de Jacques Cartier, à Jean Grout, étudiant à Paris. Saint-Malo, 19 juin 1587 (JoUon des Longrais, Jacques Cartier, p. 145).
(2) Histoire des terres nouvellement desconvertes par Antonio de Espejo et nommées le Nouveau Mexico, traduit par Martin Basakikr. Paris, 1586, in-8".
(3) De 1589 à 1596 (Dom Mohick et Dom T.iilla.ndier, Histoire de Bretagne. Preuves, t. II, col. 453).
(4) Jacques Noël à Jean Grout. Saint-Malo, 19 juin 1587 (Joi;oN des Longrais, Jacques Cai-tier, p. 145).
(5) Odieuvre se fit délivrer à cet effet un transumpt authentique des comptes de Cartier. 26 novembre 1587 (Michelant et Ramé, Relation...,
(6) Nommé capitaine de la marine royale le 29 août 1575 pour avoir capturé le secrétaire du prince de Condé (Michelanï et Ramé, p. 32).
un litre pour ol)tenir le monopole du trafic des mines et des pelleteries a aux pays de Canada, Conjugon et autres ». Soixante forçats exploiteraient les mines sous leur direction (I .
Mais à la nouvelle d'une mesure aussi restrictive, les Malouins s'éniurenl, tinrent réunion sur réunion (•2) et, munis d'une consultation juridique (3), obtinrent l'intervention des Etats de Bretagne (4). Le 5 mai 1588, Chaton et Noël voyaient réduire leur monopole aux territoires qu'ils pourraient découvrir (5); deux mois plus tard, Henri 111 révoquait purement et simplement leur concession comme attentatoire à la liberté du commerce; sa bonne foi, déclarait-il, avait été surprise ((î).
Noël était de ces Bretons têtus que rien ne décourage. En 1591, son fondé de pouvoirs, La Court-Pré Ravillon (7), reprenait le chemin du Canada. Apres avoir longtemps fait route avec le SoudiL et le Chaires, qu'une tempête sépara de lui, le Bonaventure du capitaine Ravillon découvrait le ;U mai une île où abondaient des troupeaux de vaches marines : elle fut baptisée l'île Ramée. C'est l'île de la Madeleine (8). Jusque-là, les Malouins pénétraient dans la baie du Saint-Laurent par le détroit de Belle-Isle, en longeant le Labrador, où les noms de Groix, Saint-Lunaire, Bréhat, Saint-Méen, Crozon, Saint-Mahé, le Four, Brest, Mengam marquent de façon indélébile leur passage. En 1591, leurs
(1) Paris, 14 janvier 1588 (Miciiklant et Ramé, p. 34). — Les lettres royales furent entérinées le il mars à Saint-Malo par le vice-amiral de Bueil (Lettres autographes. Charavay, 1899, n° 43831).
(2) Délibération des 9 et 27 février (Jouon des Loxgrais, p. 152).
(3) Signée : Dourdin, 11 mars (MiciiELAiST et Ramé, p. 44).
(4) Nantes, 17 mars (Jguo.n des Longrais, p. 154).
(5) JoL'ON DES LoKGRAlS, p. 157.
(6) Rouen, 9 juillet (Mighelanï et Ramé, p. 48).
(7) Mémoires de la Société historique de Montréal (1859), p. 101.
(8) Relation de la découverte de l'ile Ramée. 1591 (Hackluyt, Principal Navigations, '2," édit., t. III, p. 189).
LES TKRRES NEUVES 3l5
\ aisseaux eurent ordre de rallier les l)aleiniers basques (1), (jiii entraient au contraire dans le golfe par le défdé du sud, par le cap Brelon. Pour épargner aux terre-neuviers le contre-coup de nos guerres civiles, les armateurs du Vieux Rocher, non contents d'interdire tout acte de course sur le Grand Banc (i2), donnaient ce bel exemple de patriotisme de s'allier à des adversaires politiques. Ils en recueillirent aussitôt les bénéfices.
' C'est que les baleiniers basques, par leur hardiesse dans l'attaque des cétacés monstrueux, avaient conquis l'estime des sauvages : les Micmacs les aidaient à découper les baleines, sans attendre d'autre récompense qu'un morceau de pain (3). Il fallait, pour être entendu des tribus indiennes de la Grande Baie, parler le basque (4). Et la côte occidentale de Terre-Neuve garde une nomenclature que seuls peuvent expliquer les marins de Saint-Jean-de-Luz (5) : Ulycilho, Il le trou à mouches » ; Oporportu, « le vase à lait », dont un fâcheux à peu près a fait Port-au-port ; Portuchua, «le petit port " , devenu Port-au-Choix; Anngurachar, Amuix, nom du cap qui se profile à l'ouest de Saint-Jean-de-Luz et que nous appelons en français le Figuier (6)... La linguistique n'cst-elle pas le meilleur
(1) Déclaration du procureur de la coiiuuunauté de Saint-Malo. 7 mars 1591 (Frain, Registre d'écuyer Nicolas Bouleuc, greffier de l' Amirauté de Saint-Malo (1678). Vannes, 1902, in-8°, p. 122, note).
(2) Par acte daté de Saint-Malo, 7 mai 1591 (Jouox des LoNcnAis, Jacques Cartier, p. 197).
(3) WiiixnouRAK, A Discourse and Discovery of New-found-land . London, 1622, in-4.°, préface.
(4) Pierre de Lancre, Tableau de l inconstance des mauvais anges. Paris, 1613 : cité par H. Harrisse, Découverte et évolution cartographicjue de Terre-Neuve (1900), p. lxiii.
(5) Et qu'ils expliquent en effet dans un mémoire remis en 1710 à M. de Planlliion, syndic du pays de Labourd (B. N., Nouv. acq. franc. 20807. — Affaires étrangères, Espagne 203, fol. 644).
(6) Carte de Terre-Neuve faite à Saint-Jean-de-Luz par Denis de Rôtis. 1674 (Dépôt hydrographique de la marine, arch. 116, 19). — Liburu hau (la ixusco nabiyacionecoa Martin de Hoyarzabalec;. Bayonan, 1677, in-8°,
ténioifjnage de notre double prise de possession du French Shore, par les Basques d'un côté, par les Malouins de l'autre.
Même ailleurs, nos braves marins n'étaient pas d'humeur à supporter que le léopard britannique fit la loi. Ayant vu fouler aux pieds leur pavillon et voler leurs routiers, charte-parties et cargaisons [l), nos terreneuvas se vengèrent. Le '2Ty septembre ir)0(), Michel et Martin de Sancé pénétraient à la tête de trois vaisseaux dans le port Saint- Jean, en criant : « Rendez-vous! » Et une détention d'une semaine, le pillage de leurs navires démontra péremptoirement au capitaine Glarke et aux officiers britanniques qu'ils n'étaient point les maîtres à Terre-Neuve... (2).
Pas plus que dans le golfe du Saint-Laurent! Le 18 juin 1597, le Hopewell et le Chanceivell de Jjondres, chargés des disciples du fameux réformateur Robert Brown que l'Eglise anglicane avait excommunié (3), mouillaient en vue de l'île Ramée. Il y avait au havre d'A-la-bouline, abrités par trois collines qui s'épanouissent en fleur de lis, quatre de nos bâtiments basques et malouins. Le commodore Charles Leighles somma de livrer leurs poudres et, sur leur refus, fit occuper par des détachements les navires de Giboure (1). La riposte eut quelque chose de foudroyant : deux cents
p. 124 : réédition en basque du routier d lioyarsabal, exécutée par Pierre d'Etcheverry.
(i) En 1591, entre autres, le Saint-Esprit de Saint-Jean-de-Luz fut capturé par l'Elisabeth Bonnaventure et le galion Dugby, capitaines Crose et Then {Lettres missives de Henii IV, édit. Bkrger de Xivhey, t. III, p. 715). Autres plaintes de Henri IV contre Cooper. 24 octobre 1602 {Lettres... t. V, p. 686. — Laffleur de Kermainga:(t, Mission de Cliristophe de Harlay, p. 269).
(2) W. Noël Saixsbury, Calendarof State papers. Colonial Séries. America and West-Indies (1574-1660). London, 1860, in-8°, p. 4.
(3) Noël Sainsbury, Calendar of State papers. Colonial séries. America and West-Lidies. Addenda (1574-1660). London, 1893, in-8", p. 31-32.
(4) Il The voyage of M. Charles Leigh and divers others to Cape Hriton and the Isle of Ramea » (Hacki.uyt, Principal navigations, t. III, p. 195).
Français, trois cents sauvages, soutenus par une batterie de trois pièces, bordèrent la côte. Pris à revers par le vaisseau malouin du capitaine Charles, le conimodore eut tout juste le temps de s'éclipser sous pavillon parlementaire. Un boulet le salua, quand il vint réclamer sa chaloupe. Et c'est peutêtre à notre fière attitude d'alors que l'ex-ile Ramée, l'île de la Madeleine, doit d'être occupée aujourd'hui par des habitants de race et de langue française, qui jouissent d'une autonomie presque absolue (1).
Ainsi, notre situation aux Terres-Neuves restait intacte, lorsque le vice-roi Troïlus Du Mesgouez, enfin sorti des cachots de la Ligue (2), fit revivre ses pouvoirs de lieutenant général en pays de Canada, Hochelaga, Terre-Neuve, Labrador, Norombègue et île de Sable (;V). L'île de Sable! tel était, pensait-il, le point stratégique de ses vastes territoires. Il la fit reconnaître en 1597 par une mission mdilaire : et quand la Catherine de Honfleur eut ramené le capitaine Kerdement, le lieutenant de Kéroual, l'enseigne normand de Mondreville (4), Troïlus prit lui-même passage à bord (5) ; il gagnait l'ile de Sable, y laissait cinquante hommes extraits des geôles normandes (6), faisait une pointe
(I) Eug. Kkvkl, Français d'Ameiii/uc. Les Acadicns. Paris, 1909, in-8".
{2^^ En t59(i (Dom Morice et Doin Taillandier, Histoire de Brelaqne. Preuves, t. III, col. 1482, 1663. — II. P. Hicoar, The early Iradintf Conipanies of New-France, p. 38).
(3) Lettres patentes du 12 janvier 1598 (LK.snARiior, Histoire de la yoHvelle-France (1866), t. II, p. 398). Mais l'acte ci-dessous fait mention fi un « pouvoir du roy et de l'admirai de France » , qui lui aurait été donné dès le 16 février 1597.
(4) Contrat passé avec le capitaine de la Catherine, Thomas Chefdostel. Honfleur, 4 mars 1597 (Ch. et P. Bréard, Documents relatifs à la marine normande, p. 75).
(5) Contrats passés avec les capitaines de la Catherine et de la Françoise, Chefdostel et Girot, qui devaient embai-quer le lieutenant général et ses hommes à la Hougue. Honlleur, 16 et 18 mars 1598 (Ch. et P. Bréard, p. 79-83).
(6) Areh. de la Scine-Infériein-e, P;irl('m<'nt, arch. sc<'rèles (20 ol 23 mai 1598), fol. 189 v", J92.
318 HISTOIRE DE LA MARIiNE FRANÇAISE
vers le continent, puis ramenait en France les deux cents derniers condamnes qui avaient énergiquement refusé de se laisser débarquer au Canada (I).
Durant cinq ans, les déportés de l'île de Sable furent retrancbés du monde. En 1G03, quand Troïlus, obsédé par un triste pressentiment, les envoya quérir par le capitaine Chefdostel, onze individus décharnés, vêtus de peaux de phoques, sortirent des terriers qu'ils s'étaient creusés dans le sol. C'est tout ce qui restait de la colonie (2).
Presque ruiné, Troïlus Du Mesgouez avait délégué ses pouvoirs à un gros armateur honfleurais, capitaine de la marine royale et mestre de camp par surcroit (;5). Pierre Chauvin de Tonnetuit promit de mener cinq cents colons outre-mer; à l'entrée du Saint-Laurent, en vue des monts Notre-Dame oià s'ouvre la brèche de Roland, on procéda au baptême des colons néophytes avec les cérémonies burlesques qui marquent le passage de la Ligne. Ce fut le baptême de la Nouvelle-France. De là, en effet, de l'année 1600, date notre premier poste au Canada : seize hommes s'établirent à Tadoussac, au confluent du Saguenay et du Saint-Laurent (4). Les Malouins n'avaient pas manqué de reprendre contre le monopole de Chauvin la défense de la liberté du trafic, en se réclamant de leurs relations presque
(1) GoSSELiN', les Norinanih au Cuiuula, dans le Précis aiu!/yli(jiie des ravaux de V Académie... de Rouen (1872), p. 321.
(2) On comprend que le parlement de Rouen ait fait des dil'ticultés pour remettre à Troïlus de nouveaux condamnés (Arch. de la Seine-lnféricure. Tournelle, 17 octobre 1598 : Bicgar, p. 41, note 4 : (Jossklin,
(3) Pierre Chauvin de Tonnetuit, nommé lieutenant générai au Canada et en Acadie dès le 22 novembre 1599 (le P. FounxiKit, Hjdroçjruphie, 2"= édit. p. 255), reçoit le 4 avril 1601 pouvoir d'y retourner, en qualité de lieutenant de Troïlus Du Mesgouez, marquis de La Roche (B. N., Nouv. acq. franc. 9388, fol. 287). M. Ch. Bréard a retracé sa biographie {^Documents lelalifs à la mai'ine noi-inande, p. 66).
(4) « L'abitasion du capitaine Chauvain l'an 1600 » est figurée dans les Voyages du sieur de Cuamplain. Paris, 1613, in-S", p. 172.
séculaires avec les sauvages. Et Chauvin mourut avant que le commandeur de Chaste, nommé arbitre (l), eût mis les parties d'accord en partageant le monopole de la traite entre deux navires, l'un de Rouen, l'autre de Saint-Malo.