‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 44 sur 106 · LA FONDATION DE PORT-ROYAL EN ACADIE · texte numérisé non relu

LA FONDATION DE PORT-ROYAL EN ACADIE

Édifié par la triste aventure des déportés de l'ile de Sable, le Nestor de la marine française ne voulut plus laisser partir de colons avant d'avoir un rapport approfondi sur les Terres- Neuves. L'explorateur auquel s'adressa Aymar de Chaste avait donné des preuves d'une étonnante sagacité au cours d'un voyage dans le golfe du Mexique. Samuel de Champlain allait décider de l'avenir de la Nouvelle-France (2) : la Boune-Rennniinée, qui l'emporta le 15 mars 1603 en compagnie du Malouin François Du Pont-Gravé, mouillait le 24 mai à Tadoussac, près d'un campement d'Algonquins, de Montagnais et d'Etchemins, nos amis.

Le long du Saint-Laurent qu'il remonta jusqu'au ra])ide de la Chine, Champlain fixa son choix, pour les colonies futures, sur l'antique Stadaconé de Cartier et sur une île charmante au confluent des Trois-llivières. Au sortir du fleuve, il poussait dans le sud du golfe jusqu'à la rivière des Souriquois, où il relia ses reconnaissances à celles du malouin Jean Sarcel de Prévert. Prévert avait découvert au nord de la baie de Fundv un gisement argentifère : et le laissant ex|)loiter à coups de ciseaux par les Souriquois, il rapporta de son excursion en Acadie une impression si

(1) Le 2 janvier 1602 (H. N., Nouv. acq. frani;. 9388, fol. 289).

(2) Des sauvages, ou voyage de Samuel Giiainiplain, de Brouac/e, fail en la France Nouvelle l'an mil six cens trois. Paris, 1603, petit 111-4".

agréable (1) que le nouveau vice-roi décida d'y fixer sa résidence. La Kadf, dans la langue des Micmacs aborigènes, ne signifie-t-elle pas terre féconde!

Vice-roi et capitaine général tant par mer que par terre (2), Pierre Du Gua de Monts avait pour commanditaires des négociants de Rouen, Saint-Malo, La Rochelle et Saint-Jean-de-Luz, dont la Compagnie (3) s'engageait à expédier annuellement outre-mer cinq navires et soixante colons. Ai-je besoin d'ajouter qu'elle exigeait en retour le monopole du trafic des pelleteries fi); «depuis le cap de Raje jusques au 40' degré " , la concession n'embrassait rien moins que « toutte la costte de la Cadie, terre de Cap breton, bayes de Sainte-Claire, de Challeur, isles Percées, Gaspey, Chichedts, Metlan, Lesqueman, Tadoussac par la rivière de Canada. »

Ce fut le capitaine Charles Bougard de La Barbotière, un marin de Caen, qui détermina, dit-on, l'emplacement de la capitale acadienne. A la suite d'un naufrage aux Bermudes, le 17 décembre 151)3, les débris de son équipage avaient péniblement gagné le Cap Breton, puis le banc de Terre-

(1) 8 novembre 1603 (B. N., Dupuy 318, fol. 100. — Marc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France (1609), étlit. ïross. Paris, 1866, in-8', t. Il, p. 408). L'avant-veille, Du Gua de Monts avait exposé ses plans au roi, dont il était un îles gentilhoninies de la Chaudire (Collection de nianiiscrits relatifs a la Nouvelle-France, t. I, p. 40).

(2) Au capital de 90 000 livres; les deux «cinquièmes furent sfiuscrits par les Malouins, un cinquième par les Rouennais, le reste par les Rochelais et les Basques. 10 février 1604 ((Josselin, Nouvelles glanes historiques normandes. Les Normands au Canada. Rouen, 1873, in-8", p. 21. — Cli. de Beaurepaire, Notes sur Pierre Du Gua, dans la Nortnandie. Rouen, juillet 1893, p. 10).

(3) Monopole accordé le 18 décembre 1603 à Du Gua (R. N., Dupuy 318, fol. 105. — Lescarbot, t. 11. p. 415). Au refus d'entériner ces patentes comme préjudiciables à autrui, Henri IV répliqua par une lettre de jussion, sommant le parlement de Rouen de s'exécuter (Lettres missives de Henri IV, édit. Berger de Xivrey, t. VII. p. 897. — H. Harri.sse, Notes sur la Nouvelle-France, p. 280.)

(4) Le 20 septembre 1603, l'expédilinn ramenait à Honlleur un lot d'Indiens iroquois et souriquois.

Neuve, où ils avaient été recueillis par nos pécheurs. Au cours de leur odyssée, ils avaient remarqué certain ilôt au coin dune baie qui rappelait l'une des Bermudes (1). C'est là, dans l'ile Sainte-Croix, que Du Gua élut domicile en 1604 avec centvingthommes. Trois bastions garnis de douze pièces protégeaient les logis du vice-roi et des gentilshommes de sa suite, Orville, Champlain, Champdoré, Beaumont, La Motte-Bourioli et Fougeray, et la maison commune où toute la petite colonie, officiers, suisses, artisans, se réunissait les jours de pluie. L'hivernage fut très dur : un tiers des colons périrent du scorbut. Aussi, le printemps venu, on délogea pour aller s'établir à vingt-cinq lieues de là. Le Port- Royal, à l'entrée d'une rivière, dans un pays très boisé, était abrité contre les vents du nord-ouest par une chaîne de collines. Après San-Agustin, ce fut la première ville fondée dans l'Amérique du nord (2). On l'appelle aujourd'hui Annapolis. Laissant à La Vallée de Briqueville le soin d'explorer la côte entre les 30" et 40°, Du Gua de Monts revint en France chercher des colons : les spécimens qu'il rapportait de la faune indigène, élan gigantesque, massacre énorme de cerf, écrevisse monstre, geai bleu et noir, merle doré... (3), étaient de nature à frapper l'imagination des coureurs d'aventures. Et il détermina la vocation d'explorateur d'un avocat, Lescarbot, qui devint l'historien de la colonie (4).

(1) Avant de faire naufrage, La Barbotière avait recueilli aux Antilles, à I ile Mona, les débris de l'expédition Lancaster, qui revenait des Grandes Indes (Hackluyt, Principal Navigations, 2" édit., t. III, p. 573. — Palnia Cayet, Chronolocjie novenaire, t. II, p. 319).

(2) Champlain nous a laissé le plan primitif du Port-Royal, comme celui de Sainte-Croix. Après le départ du lieutenant général pour 1 Europe en 1605, il y resta hi\erner avec une quarantaine d'hommes.

(3) Oiseau mouche nerido, tomahawk, canot d'écorce de bouleau, etc. « Animaux et oiseaux rapportés d'Accadic par M. de Monts. » iNovembre 1605 (B. i\., Dupuy669, fol. 31j.

(V) Marc LEscAnuor, Histoire de la JSouvelle-Francc . Paris, 1609, in-8". Lescarbot raconte longuement sa traversée de La Rochelle au Port-Royal sur le Jonas, en 1607.

Page 1