‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 46 sur 106 · LE PÈRE DE LA NOUVELLE-FRANCE SAMUEL DE CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

LE PÈRE DE LA NOUVELLE-FRANCE SAMUEL DE CHAMPLAIN

Autorisé en 1608 à reprendre ses projets de colonisation au Canada, Champlain était parti en compagnie de son fidèle Pylade, François du Pont-Gravé (2). Quatre-vingts jours

(1) Rapport du capitaine Fleury devant l'amirauté de liouen. 27 août 1614 (GossKH», p. 348 du Précis analjticjue, ou 41 du tirage à part. — BnÉAnD, Documents relatifs à la marine normande, p. 117, 123. — H. -P. BiGGAR, The early trading Companies of New-France. Toronto, 1901, in-8', p. 92. — PunCHAS, His Pihjrimages, Part. IV, p. 1808. — Le P. BiARD, Relation de la Nouvelle-France, de ses terres, naturel du pais et de ses habilans, item du voyage des P. Jésuites ausdictes contrées et de ce qu'ils ont fait jusques a leur prise par les Anglais. Lyon, 1G16, in-12).

(2) Samuel Ciiajipi.ain, Les voyages de la Nouvelle-France occidentale^ dicte Canada. Paris, 1632, in-4". liéédités par LaverdiÈre, OEiivres de Champlain. — N.-E. Dioxne, /,a Nouvelle-France de Cartier n Champlain (1540-1603). Québec, 1891, in-8"; et Samuel Champlain, fondateur de

après avoir quitté Honfleur, le 3 juillet, il jetait l'ancre dans un <i étranglement (1) » du fleuve Saint-Laurent. Des boulets oxydés, un pan de maçonnerie en ruines attestaient le séjour de Jacques Cartier; et le nom de Stadaconé, que portait alors l'endroit, est encore connu des Hurons de Lorette. Dans le lointain, brillaient ces fameux cailloux qui avaient ébloui et illusionné le pilote malouin, et du fleuve émergeaient les frondaisons superbes de l'île d'Orléans.

Ghamplain jeta bas un bois de noyers dont il fit des planches et des ais : ce magasin au bord de l'eau, ces trois corps de logis bordés d'un promenoir, ce fortin entouré de douves profondes, c'était Québec. Se prémunir contre l'attaque des indigènes eût suffi : mais il fallut prendre parti dans leurs sanglantes querelles : en suivant sur le sentier de la guerre les Montagnais et les coquets Algonquins aux peaux de cerf multicolores bordées de poils de porcépic, Cbamplain arriva, le 29 juillet 1609, sur les bords du lac qui porte son nom. Il y infligea une défaite aux Iroquois : de là, leur haine farouche contre les Français.

Un espoir, une chimère, désormais dominait sa vie. Lors de son voyage dans le golfe du Mexique, Cbamplain avait émis l'idée de percer l'isthme de Panama. Peut-être dans son optimisme exagérait-il la facilité de l'opération, qui n'eût consisté, selon lui, qu'à trancher sur un très faible parcours l'écorce terrestre. Il disait en propres termes :

Québec et père de la Nouvelle-France . Histoire de sa vie et de ses royaqes. Québec, 1891, in-8", t. I. — Etienne Charavay, Documents inédits sur Samuel de Champlain, fondateur de Québec. Paris, 1875, in-8''. — - S. Champlai>', Mémoire en requête pour la continuation du paiement de sa pension, publié par Gabriel Marcel. Paris, 1886, in-8". — LESCAnBOr, Histoire de la Nouvelle-France (16J2), édit. Tross. Paris, 1866, 3 in-S". — Sagard Théodat, Histoire du Canada, édit. Tross. Paris, 1866, 4 in-8''. — • Le P. C. DE RocHEMONTEix, Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIF siècle. Paris, 1895, in-S", t. I. — Relations des Jésuites. Québec, 1858, ?i in-8". — Parkman, Les pionniers français dans l' Amérique du Nord, Irad. de Clermont-Tonnerre.

(1) Québec signifie « détroit » en huron.

^ i?AlVLVEL DE ChA14PLA[N

Jcnidaùur de Quclcc/ Ca/iitaJo dw Tàys/do CcLi^uw^y

" En ce lieu de Panama, s'assemblent tout Tor et l'argent qui viennent du Pérou. On les charge sur une petite rivière qui vient des montaignes et qui descend à Portovella, laquelle est à quatre lieues de Panama... L'on peult juger, sy ces quatre lieues de terre estoient couppées, l'on pourroit venir de la mer du Su en celle de deçà (I). »

Mais Champlain crut trouver mieux au Canada par une économie, non plus de 1 500 lieues, mais du double : les navires passeraient par les lacs, sans courir le danger d'être emmurés par les glaces comme les explorateurs des mers glaciales, tant de la Nouvelle-Zemble que du détroit de Davis (2).

L'itinéraire était tracé d'avance : on remontait le Saint- Laurent jusqu'au (i lac de Zubgara près des Sept Cittés », lac salé d'où sort la rivière de « la Gada, qui tumbc au sud dans la mer Vermejo ou Californie. Par là, nous pourrions aler au Catay avec plus d'aisance et de seureté que par autre routte, parce que nous aurions garnison dans l'isle d'Avacal et dans celle de Conibas. Nous ferions le voiage dans un mois ou six sepmaines sans difficulté (3) » .

Avec ce sens critique que la jalousie aiguise quand elle ne l'oblitère pas, les Malouins combattirent l'hypothèse d'un passage interocéanique. Champlain, pour eux, n'était qu'un « peintre » désireux de voir du pays aux dépens du roi et des marchands. Les sauvages auraient promis de le mener en quatre jours de Québec à la mer du Sud? Mais de la part de ces mécréants, quelle est la valeur d'une pro-

(i) Brief discours des choses les plus remarciuablcs que Samuel Champlain, de Brouaqe, a reconnues aux Indes Orientales (1599-1601J : B. N., Nouv. acq. franc. 9256; édit. Lavebdièbe, OEuvres de Champlain. Québec, 1870, in-4», t. I.

(2) Champlain exposa à maintes reprises celte idée dans ses Voyages et jusque dans un Mémoire en requête pour la continuation du paiement de sa pension, publié par Gabriel Marcel. Paris, 1886^ in-8°, p. 13.

(3) B. N., Franc. 17329, fol. 454- : le mémoire est postérieur à la naissance du dauphin (1601).

328 IHSTflIRE DE LA MARINK FRANÇAISE

messe? Un explorateur roucnnals, envoyé en Kill sur les lieux, vient justement de rapporter que le Saint-Laurent est coupé de tant de cataractes que seuls de petits canots y peuvent naviguer. Quand bien même on trouverait par là un canal de huit cents lieues pour gagner la Chine, il serait impraticable (1).

Mais voilà qu'un témoignage inattendu infirma la thèse des Maiouins, en indiquant une nouvelle route. Nicolas de Vignau disait avoir accédé à l'Océan boréal par la rivière des Algonquins. « Il avait veu le bris et fracas d'un vaisseau anglois qui s'estoit perdu à la coste, où il y avait quatrevingts hommes (2). » Tout semblait confirmer son récit, et la découverte par Hudson de la mer qui porte son nom, et l'incertitude où l'on était du sort de l'explorateur abandonné en juin 1611 par son équipage (3). Champlain, quittant donc la France en 1612, se mit en quête par la rivière des Algonquins, par l'Ottawa, tandis que la Discove?y et la Résolution recherchaient Hudson par le nord. Après de pénibles journées de navigation, Vignau, confronté avec des chefs indiens à l'île des Allumettes, se décida à confesser son imposture. 11 avait forgé un conte à plaisir. Des naufragés britanniques, les sauvages n'avaient point connaissance.

Mais la robuste conviction de Champlain résistait à tous les déboires. Le voilà en route vers les grands lacs, afin de reconnaître la mer, écrivait-on de Québec en 1615 (4).

(ij B. N., Franc. 23 343, fol. 165 : Annuaire du conseil lie'raldigne de France (1894), p. 48.

(2) Champlain. — Antoine de MostcubÉtikn, Traicté de l'OEconomie politique (1615), p. 283. Vignau avait fait sa déclaration à Paris devant Brissac et le président Jeannin.

(3) Descriptio ac delineatio geographica detectionis freti sive transilus ad occasum supra terras Âmericanas in Chinam atrjue Japoniam ducturi, recens investigati a M. Henrico Hudsono, Ançlo. Amsterdam, 1613, in-4".

(4) Lettre de Denis Jamet. Québec, 15 juillet 1615 (B. N., Cinq-Cents Colbert 483, fol. 581).

LES TEURES NEUVES 329

L'existence d'un jiassagc « par le nort ou le su pour aller à la Chine » , finissait par s'imposer aux esprits les plus prévenus (l), tels le vice-roi de la Nouvelle-France et l'un de nos meilleurs géographes. Celui-là encourageait son lieutenant à rechercher un « chemin facile pour aller, par dedans ledit pais, au royaume de la Chine (2) » . Celui-ci inscrivait dans une large échancrure au delà des lacs canadiens, cette légende suggestive : C'est la route pour gagner le Japon (3).

Mais que devenait la colonisation de la Nouvelle-France? Elle sommeillait, à l'ébahissement des économistes de voir délaisser l'exutoire naturel du trop-plein de notre po})ulation, un pays qui nous était «comme acquis en propre (4)» . Certain mémoire proposait comme expédient la conscription coloniale : chaque paroisse de France eut fourni un homme, chaque terreneuvier le passage. Gaspé à l'entrée du Saint- Laurent ou Plaisance à Terre-Neuve eussent été les points d'arrivée de ce grand courant d'émigration, dont les flots divisés se seraient répandus vers le pays d'Apalache, vers les montagnes vertes des Iroquois et vers la baie de Fundy, dite baie Française. Une misérable somme de 36 000 livres eût couvert les frais d'envoi des six cents premiers colons (5).

Déjà, un diplomate, Sainte-Catherine, organisait sur le papier le départ des colons : le ban par toutes les paroisses des concessions faites outre-mer, l'enrôlement des volontaires et leur embrigadement par compagnies mixtes de

(1) Sonnet du sieur de La Franchise en tête des Voyages de Champlain.

(2) Lettres patentes adressées par Condé, vice-roi de la Nouvelle-France. 13 novembre 1612 (Précis des travaux de l'Académie... de Rouen (1872), p. 340). Commission de lieutenant-général renouvelée à Champlain par Lévis-Ventadour, vice-roi de la Nouvelle-France. 15 février 1625 (Champlain, 2^ part., liv. II, chap. i, p. 80).

(3) Carte du Dieppois GuÉrard. 1634 (Dépôt des cartes et plans de la marine, Arch.).

(4) Ant. DE MoNTCHRÉTiEN, Traicté de V ivconomic politifjuc (1615), p. 136.

(5) B. N.. Franc. 17329, fol. 454 : sur l'identification des baies Sainte- Marie et Françoise, des rivières de Bonne-Mère et de Norombègue portées dans ce mémoire, voy. H. Harrisse, Discovery of North America, p. 645.

330 IIISTOinE DE LA MAR[NE FRANÇAISE

soldats et de laboureurs. La colonisation devait porter sur trois points : Quél^ec, Norombègue et Terre-Neuve. Aux deux entrées du golfe Saint-Laurent, notre diplomate attribuait une importance capitale, au point qu'il conseillait la création de postes fortifiés au cap Race dans le sud, au cap de Grat et au Labrador, sur le détroit de Belle-Isle (1). Un roman d'aventures paru en 1609 considérait la chose comme faite : doublant le cap de Belle-lsle qui abrite de son croissant un port naturel, le héros du roman rencontre « à une lieue et demie de là, une petite ville nommée Surfe, habitée dès longtemps par les Français. C'est le commencement du Canada (2) » .

La vérité était tout autre. En 1615 encore, malgré de multiples voyages, Champlain avait si peu de colons, qu'un de ses compagnons adjurait les Français » de ne j)lus contraindre leurs enfants à se faire moynes pour ne point diviser leurs terres, et de les envoyer en ces pays » . Notez que c'est un moine qui parlait ainsi (3). Et il obtenait (4) de l'abbé de liancé, grand vicaire de Pontoise (5), l'envoi d'un navire chargé d'artisans.

Mais qu'était cela pour Champlain! 11 rêvait de faire de Québec aune ville de la grandeur presque de Saint-Denis»,

(1) B. N., Moreau 731, fol. 1.

(2) Coppie d'une lettre eiivoje'e de la Nouvelle-France ou Canada, par le sieur de Combes, gentilhomme Poictevin, à un sien amy, en laquelle sont hiiefscnicnt descrites les merveilles, excellences et richesses du pays. Lyon, 1609, in-S" : reproduite et annotée par Samuel-Edward Dawson, Brest on ihe (Québec Labrador. Ottawa, 1905, in-S", from the transactions of the Royal Society of Canada, â"* séries, vol. XI, section II.

(3) Le P. Denis Jamet, récollet, au cardinal de Joyeuse. Québec, 15 juillet 1615 (B. N, Cinq-Cents Colbert 483, fol. 581).

(4) Coppie de la lettre cscripte par le R. P. Penys Janiet, commissaire des PP. Recollestz de Canada, à Monsieur de Rancé, qrand vicaire de Pontoyse. Québec, 15 août 1620.

(5) Qui demande, le 2 mai 1622, l'autorisation de faire passer au Canada un navire chargé d'artisans. 2 mai 1622 (Institut, Portefeuilles Godefroy 269, pièce 28). Rancé obtint, le 24 septembre, l'autorisation de faire partir ce vaisseau du Blavet (Arch. nat., Z'''6, fol. 46).

avec un fort sur chaque rive, et d'y installer dès l'abord trois cents familles sous la protection de trois cents soldatslaboureurs : car « les Estatz sont apuiéz politiquement sur quatre ars-boutans, la force, la justice, la marchandise et le labourage ». Québec, aliàs Lndovica, eût servi de prototype à quatre autres villes bâties en amont du fleuve, avec une ceinture de villages à l'entour (1). La Chambre de commerce parisienne, après consultation préalable de plusieurs explorateurs, donnait à ce plan colonial pleine et entière adhésion (2). On approuvait, mais personne n'agissait. Le vice-roi du Canada, Condé (3), était à la Bastille (4).

Du Port-Royal en la Nouvelle-France, retentit alors un cri de détresse : « Le nom françois s'évanouira d'ici, si l'on n'y donne ordre, écrivait-on aux Pères du peuple. Vous qui avez la navire pour marque des trophées de vos ancestres, laisserez-vous perdre cette gloire (5)?» Les Pères du peuple — les échcvins de Paris — ne restèrent point sourds à l'appel de ces enfants perdus : par une circulaire aux bonnes villes, ils appuyaient un projet de compagnie géne'rale de voyages et de colonisation (6),... qui n'aboutit à rien. Cependant, le danger signalé de Québec et du Port-Royal allait croissant.

Tandis que les Hollandais avançaient triomphalement

(1) " L'iililitc que le sieur de Champlain dict et entend que le Roy recepvra de l'entreprise de la Nouvelle-France, s'il plaict à Sa Majesté d'y entendre » (Bibl. de Carpentras 1777, fol. 384 : publié par Louis Audiat, dans les Archives histoiic/iies de la Saiiitonffe et de l'Aunis, t. VI, p. 378).

(2) Le 9 février 1618.

(3) Henri de Bourbon, prince de Condé, avait été nommé vice-roi de la Nouvelle-France, le 12 novembre 1612.

(4) De 1616 à 1619 (Duc d'Aumale, Histoire des princes de Coude, t. III, p. 66).

(5) Poutrincourt-Biencourt aux échevins de Paris. Port-Royal en la Nouvelle-France. 1" septembre 1618 (B. N., Nouv. acq. franc. 9281, fol. 33).

(6) Cf. le chapitre sur François Du Noyer de vSaint-Martin : un précursexir de Richelieu (p. 483).

d'ilc en ilc jusqu'aux portes du jour, les Anglais jetaient à roccidcnt les bases de la Plus-Grande-Bretagne rêvée par Raleigh. Le courant d'émigration qui se dirigeait vers le continent américain, recevait une vive impulsion des persécutions de l'Eglise anglicane; de là peut-être, ce principe subtil d'opposition entre le Nouveau-Monde et l'Ancien (l). Raleigh, Hakluyt et G'" avaient repris sur nouveaux frais, en 1606, la colonisation de la Virginie (:2), qui ne reçut pas moins de trois mille cinq cent soixante-dix émigrants, voire des vignerons du Languedoc, tandis que quinze cents autres allaient peupler les Bermudes ('^).

Simultanément, un opuscule qui avait fait sensation en Angleterre, l'opinion considérable de l'apôtre de la philosophie expérimentale, Bacon, qui déclarait les pêcheries de Terre-Neuve plus productives que les mines du Pérou, déterminait la création d'une Compagnie spéciale, dite des Adventurers and planters, pour Iri mise en valeur de Terre- Neuve (i). Richard Whitbourne s'établissait au port Saint- Jean (5) : William Vaughan fondait la Petite-Cambric dans cette presqu'île qu'un ligament ténu attache dans le sud-est à la masse principale : George Calvert lord Baltimore venait le rejoindre avec des catholiques fugitifs, et son asile prit le nom d'Avalon en mémoire du port britannique où aurait abordé, avec la coupe de la dernière Cène, l'un des premiers chrétiens (6). Au nord de la Petite-Cambrie,

(1) J.-R. Seeley, L'expansion de VAnfjleterre, traduction Rambaud. Paris, 1885, in-12, p. 89, 149.

(2) Chartes des 10 avril 1606 et 23 mai 1609 (N. Sainsbury, Calendar of State papers. Colonial séries. Addenda (1574-1674). London, 1893, in-8",

(3) En trois ans, de 1619 à 1621 (Pduch.is, His Pilgrims, t. IV, p. 1787).

(4) Charte du 2 mai 1610 (PnowsE, Ilistory of Newfoundland. London, 1895, in-8°, p. 122, chap. v, appendice I).

(5) R. Whitboubne, Z>îscoi(rs<î a«f/ Discovery of Newfoundland. London, 1622, in-4».

(6) 31 décembre 1622 et 30 mars 1623 (Sainsbury, p. 35, 41).

des Irlandais baptisaient North-Falkland leur refuge (l).

De l'autre côté du détroit qui donne accès au Saint-Laurent, se fixaient des presbytériens écossais, autres dissidents en conflit avec l'Eglise anglicane : Robert Gordon de Lochinvar se dirigeait vers l'île du Cap-Breton (2), William Alexander vers l'Acadie, baptisée dès l'instant Nouvelle- Ecosse (3).

Rien ne pouvait plus enrayer l'essor de la puissance britannique au Nouveau-Monde. Au début, les frères Gravé de Saint-Malo avaient arrêté un convoi d'émigrants (i); quatre galions de la Rochelle avaient désarmé, aux Açores, l'amiral John Smith tenu pour responsable de la destruction de notre colonie acadienne (5j. A Terre-Neuve, les Malouins avaient envoyé deux vaisseaux de guerre, tant pour riposter à l'occupation anglaise que pour préserver leurs doris contre les Indiens Rouges : contre cette tribu qu'un enduit couleur de sang matachait des pieds à la tète, la guerre avait commencé comme celle de Troie : la belle Hélène, dans l'espèce, était la femme d'un chef sauvage; le Paris qui la ravit, était gars de Saint-Malo (6). Après les Bretons, les

(i) Mason, qui fut gouverneur de 1615 à 1621 de la partie anglaise de Terre-Neuve, en dressa la carte (Henry Harrisse, Découverte et évolution riirloqraphi(jue de Terre-Neuve et des pnys circonvoisins (1497-1769). Paris, 1900, grand in-8", p. xxxvi).

(2) La charte de concession est du 8 novembre 1621 (D. Laing, Royal letters, charters and tracts relating to the colonization of New-Scotland . Edinburgh, Bannatyne Club, 1867, in-8", p. 16 des Charters).

C-i) Charte du 10 septembre 1621 (D. Lai.\g, p. 1 des Charters). La portion septentrionale de la Nouvelle-Ecosse ou Nouvelle-Calédonie était dénommée Nouvelle-Alexandrie (Jean de Laeï^ L Histoire du Nouveau-Monde . Leyde, 1640, in-fol., p. 65).

(4) En 1606 (Sainsbury, p. 53).

(5) 1615 (J. Smith, A description of New-England. London, 1616, in-8" : publié en latin par Johann-ïheodor De Bry, Americœ pars décima. Oppenheimii, 1619, in-fol., p. 14 et 68).

(6) Délibération du conseil de ville de Saint-Malo. 10 octobre 1610 (Alfred Ramé, Documents inédits sur le Canada, %" série. Paris, 1867, in-8", p. 84).

33i HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE

Rochelais protestèrent contre l'étaljlissenîent des Anglais dans l'île (1); et Louis XIII, s'associent à eux, interdit la destruction des échafauds dresses à terre pour le séchage du poisson (2). Un marin dieppois enfin, qui cherchait aventure, éventait les projets de Gordon et Alexander sur le Cap-Breton et l'Acadie, et maître de leurs secrets, revenait précipitamment en 16i3 nous mander le double péril (3). A cet encerclement de la Nouvelle-France, l'amiral de Montmorency ne savait comment échapper. Que dis-je! Au lieu d'activer le peuplement de notre colonie pour la préserver d'un attentat, son don de joyeux avènement comme vice-roi fut d'en limiter l'accroissement bisannuel à six familles et d'en faire le fief d'une maison de commerce. Le monopole » terrestre et naval " donné aux De Caen, en retour de charges aussi dérisoires (4), souleva l'indignation partout où il fut publié (5). Pour désarmer la colère des associés rouennais et malouins (ju'ils frustraient (6), les bénéficiaires leur reconnurent comme apport les cinq douzièmes du fond social (7). Encore Du Pont-Gravé, à la tête

(i) 8 décembre 1613 (Saixsbury, addenda, p. 51, n° 83).

(2) 26 juin 1615 (MtciiELA>T et Ramé, Voyage de Jacques Cartier au Canada en 1534. Paris, 1865, in-8", p. 40).

(3) » Audition de Pierre Guérard devant le lieutenant de l'amirauté de Dieppe. " 2 septembre 1623 (J. Fklix, Voyaqe à la Nouvelle-France du capitaine Daniel, p. 5).

(4) Articles accordez par Monseigneur le duc de Montmorency, pair et admirai de Fiance, vice-roy et lieutenant i/cneral pour Sa Majesté' au pays de la Nouvelle-France, au sieur Guillaume De Caen (26 novembre 1620). Impr. s. 1. n. d. (B. N., Franc. 16 738, fol. 1V8. — Areh. nat. Z'" 6).

(5) A Dieppe, Rouen, La Rochelle, 15rouage, Granville, Nantes, Saint- Jean-de-Luz, Saint-Gilles, Olonne, etc. (B. N., Franc. 16738, fol. 143).

(6) A l'instigation des Malouins, les Etats de Bretagne n'avaient cessé de protester contre ces privilèges exclusifs donnés à des compagnies pour le trafic du Canada. Leurs protestations sont en date des 17 mars 1588, 12 octobre 1603, 4 déccndjre 1604, 12 novembre 1607, 5 novcndjre 1616, 29 octobre 1617, 3 octobre 1619 (B. N., Franc. 8294, fol. 529).

(7) B. N., Franc. 16738, fol. 132, 143. — Le 25 mars 1622, le Conseil d'Étal prononça la ftision de l'ancienne Compagnie avec la nouvelle, dite Compagnie de Montmorency (Le P, FounsiER, Hydrographie, p. 259).

LES TKRRES NEUVES 335

des soixantc-clnq hommes de la Salamandre, faillit leur livrer bataille en août 1621, lorsque Guillaume De Caen et son beau-frère Raymond de La Ralde vinrent à Tadoussnc prendre possession du pays : il ne baissa pavillon qu'en se voyant seul contre trois vaisseaux et cent cinquante hommes (1). Les Basques de Saint-Jean-de-Luz, eux, ne transigèrent pas (2) : quatre de leurs baleiniers, armés en guerre sous le pavillon rouge et noir de leur ville (3), eurent mandat d'empêcher toute atteinte à la liberté du trafic des leurs.

Mais un coup mortel était porté à la colonisation de la Nouvelle-France : au lieu de vingt navires français que les sauvages avaient vus à Tadoussac, deux bâtiments solitaires apparurent désormais, « et ce une fois l'an seulement " . C'étaient les traitants de la Compagnie de Montmorencv, qui venaient charger les fourrures amassées pendant l'hiver dans le petit entrepôt de Québec (4).

Au départ de Dieppe en 1621, le religionnaire Guillaume De Caen avait failli livrer bataille aux capitaines catholiques qui désarmaient les Réformés (5) dans la crainte de leur voir prendre parti pour les insurgés rochelais. A bord, la dissension continua : « par une batologie très ridicule, à la distance d'une planche, on entendit d'un mesme temps entonner un salut à la Vierge et un pseaume de Marot, dans

(Ij B. N., Franc. J6738, fol. 1V3. — Cuampl.ux, 2^ partie, L. I, cliap. m, p. 14.

(2) Bien qu'ils eussent été déboutés, le 27 juin 162V, ilc leur instance contre la Compagnie de Montmorency (B. N., Franc. 16738, fol. 143).

(3) Sous les ordres des capitaines Lohobiague, Aretclie, liirigoyen et Haristépuy. 1625 (DucÉré, Histoire maritime de Bayonuc. Les corsaires sous l'ancien re'(/ime. Bayonne, 1895, in-8", p. 68).

(4) Lettre du P. Charles L'Alleniant, supérieur de la mission du Canada, au P. Hiérosme L'Allemant, son frère. Québec, 1" août 1626 : imprimée dans CiîMBER et Danjou, ArcJiives curieuses de l'histoire de France, Jl" série, t. III, p. 415.

(5) Guillaume et Jean D.iVAL, Histoire de la Réfonnation à Dieppe, édit. de 1879, t. I, p. 212.

les navires qui alloient planter la foy aux pays estrangers (1) " . Au Canada, les querelles s'envenimèrent : les missionnaires Récollets saisirent de leurs griefs l'intendant Dolu et 1 intendant d'amirauté Villemenon (2). Champlain couvrit De Caen par une énergique intervention près du roi, de l'amiral et du chancelier (3), si bien que l'amiral, excédé de ces disputes, résigna en 1625 sa charge de vice-roi (4).

Son successeur, Henri de Lévis de Ventadour, tenta de donner un peu de vie à la Nouvelle-France, en y expédiant un important convoi de cinq vaisseaux commandés par La Ralde et Emery De Caen (5). Des Jésuites s'y trouvaient. Mais (i à la terre de Promission, il ne fallait porter la chèse du Parisien avec celle de Moyse, pour éviter que l'une ne cassât l'autre (G) » . Les Jésuites, pas plus que les Récollets, n'eurent l'heur de plaire aux De Caen (7).

On ne s'étonnera point que dans cet état de dissension, l'œuvre de la Compagnie de Montmorency soit restée nulle. A part la création de deux postes, une ferme au cap de Tourmente en aval de Québec (8) et un chalet fortifié dans l'Ile de Miscou (9), De Caen ne fonda rien. Et de la colonie,

(i) Au Roy sur la Nouvelle-France . 1626, in-8".

(2) .Joseph Lecaron, Récollet, et C'" à Dolu et à Mme Villemenon. Québec et Saint-Charles-Borromëe en la Nouvelle-France, Tseptembre 1621 (B. N., Franc. 16738, fol. 143 v").

(3) Champlain au loi, 1622, — à Dolu. Ouébcc, 20 avril 1623 (B. N., Franc. 16 738. fol. 143 v" et 143).

(4) Janvier 1625 (B. ÎN., Franc. 20163, fol. 239).

(5) La Sainte-Catherine battant pavillon amiral de La Ralde, la fuste ilu vice-amiral Emery De Caen et trois autres bâtiments plus petits, de 200, 120 et 80 tonneaux. Quatre Pères Jésuites et une vingtaine d'ouvriers engagés par eux étaient à bord. 1625 (Assklise, Antir/uitéz de Dieppe, t. II, p. 231).

(6) B. N., Franc. 17329, fol. 454.

(7) B. N., Franc. 16738, fol. 143.

(8) Montmorency l'éiigea en baronnie en faveur de Guillaume de Caen, le 3 janvier 1624 (B. IN., Franc. 16738, fol. 143 v° et 143 v". — Ciiam- PLAI>', 2" partie, L. II, chap. iv, p. 131).

(9) B. N., Franc. 16738, fol. 143 v».

on put dire : « le tout gist en une vieille maison pour les marchands, voirement encore une forteresse; et ne sçay si ce n'est point en dérision qu'il l'a fait garder par deux pauvres femmes, qui pour sentinelle n'y laissent que deux poulies! (1) 1)

(1) Au Boy sui- la Aouvelle-France. 1626, in-8°.

Page 1