AUX ILES DU PÉROU
C'est là que Samuel de Champlain les rencontra, en 1599, au cours d'un voyage d'exploration qui nous valut, de sa part, une moisson d'observations, de dessins et de cartes, des scènes de genre comme une pêcherie de perles ou la fusion d'un minerai d'argent, ou de chatoyants dessins sur les comestibles du Nouveau Monde (l).
La tlotte espagnole où il s'était glissé donnait la chasse à deux bâtiments dieppois, qu'elle atteignit près de l'île de la Tortue. On apprit par un vieux matelot infirme, le seul homme qui ne se fût point sauvé à terre, la présence de treize autres navires anglo-français, mouillés à quelques lieues de là sous le cap Saint-Nicolas. Ils se tiendront à l'entrée du port, se dit l'amiral espagnol, en ligne de file, tous les canons d'une bande et les hauts matelassés; après une résistance désespérée, les équipages s'enfuiront à terre. Champlain riait sous cape...
Les fuyards présumés chargeaient, et avec tant de résolution, les sept vaisseaux de guerre espagnols que l'amiral n'eut pas le temps de lever l'ancre; il dut couper le câble sur l'écubier. Le passage ouvert par un feu violent, les flibustiers s'échappèrent. Saisis d'épouvante, les Espagnols n'osaient attaquer une petite patache qui continuait sa
(1) Samuel DK Champlain, Brief discours des choses plus rcmarnuables que Samuel de Champlain de Brouugc a reconnues aux Indes Occidenlalles au voiage qu'il en a faict en icelles (1599-1601); le manuscrit original, qui appartenait à Féret, de Dieppe, a été vendu à un bibliophile américain. Une copie, dessins compris, en existe à la B. N., Nouv. acq. franc. 9256; et l'abbé G. -H. Laverdière en a donné une édition dans le t. I de la coll. des OEuvres de Champlain. Québec, 1870, in-4°.
route, la voile haute, en dehors de la flotte. « Elle est gouvernée par le diable » , disaient-ils, ne voyant personne sur le tillac. L'épée dans les reins, une vingtaine de matelots se décidèrent à monter à l'abordage... La patache était vide (1).
Hors les Lignes de paix, au delà du Tropique du Cancer et du premier méridien, les Espagnols entendent que notre trafic demeure soumis à tous les aléas de la loi du plus fort. Henri IV leur a vainement demandé, aux négociations du traité de Vervins, l'abolition de cet ostracisme (2). Ils n'ont point voulu renoncer à un monopole monstrueu.x, qui réduit nos marchands à se faire contrebandiers : ces singuliers contrebandiers ont pour commanditaires des officiers royaux, un gentilhomme de la chambre, Hanion de Maillot (3), un frère du grand veneur (4), les gouverneurs du Havre et de Brest, Villars et Sourdéac (5). Le propre lieutenant de Villars, Georges de .Scudéry, part en course (0) l'année qui précède la naissance de sa fille Madeleine, la future romancière, et avec ses soixante-dix corsaires, il va razzier les côtes brésiliennes.
Un autre capitaine de la marine royale, Auguste Le Hé-
(1) Samuel de Cha:\ipl.\is, Brief discours..., B. N., Nouv. acq. franc. 9256, fol. 16. — Une cargaison, c.vpédiée en Espagne par l'évêque de la Havane, fut capturée en mer par le capitaine Massa^ du Havre. Arrêt du 4 décembre 1599 relatif à cette prise (B. N., Franc. 18165, fol. 56).
(2) Voyez ce qu'il disait en mai 1600 au président Groulard.
(3) Gouverneur de Conches. Armement du Comte et des barques Fillette et Madeleine, commandés par Auguste de Pontpierre. Honfleur, 5 octobre 1600 (Ch. et P. ]àv.i.kv.X), Documents relatif s a la marine normande, p. 166).
(4) M. de La Bataille, frère du grand veneur de Beaumont, fut massacré à Hispaniola en 1605 (Remonstrance très humble en forme d'adveilissement que font au roy et a Nosseigneurs de son Conseil les capitaines de la ■marine de France [i613J : B. jN., Dupuy 464, fol. 51 : Nouvelles Annales des Voyages, 1843, t. I, p. 53-78.)
(5) L'un arme au Havre le navire du capitaine La Ferrière (1603), l'autre le navire du capitaine Du Parc, dit Chartier (Ibid.J
(6) De La Rochelle, en mars 1606. » Georges de Sculdéry, gentilhomme natif de la ville de Gap en t*rovence, » domicilié depuis 1606 au Havre, fut appréhendé au retour de sa campagne navale, pour la capture du Blidbootschap, navire hollandais, au Brésil (Arch. nat., Z'*' 5, fol. 135, 159, etc).
rlcY de la Morinière-Pontpierre, était à la Dominique en 1G05, lorsque Don Luis Fajardo lui donna la chasse. Pontpierre et son lieutenant, Richard Moulin d'xVngerville, tentent d'entraîner l'ennemi à la suite de leur barque la plus agile, ne laissant à bord de la Françoise que l'enseigne Jacques de Malfillastre. Or, c'est contre l'enseigne que l'amiral espagnol concentre ses feux. Malfillastre tue, un volontaire prolonge l'héroïque résistance si longtemps que les I^]s[)agnols, à prêter foi à une légende de famille, ont cinq cents hommes hors de combat. Force fut pourtant au bâtiment démâté de se rendre et au noble volontaire, Pierre Le Fèvre de La Lotherie, de se mettre à la discrétion du vainqueur : Fajardo, de sang-froid, le fit massacrer (1).
A Cuba, le capitaine de La Brière tombait dans un guetapens; La Ferrière et ses hommes étaient massacrés au port de Mansenille, et leurs tètes portées comme des trophées à Saint-Domingue. Aux matelots dieppois du capitaine Thomas Jacob, les insulaires d'Hispaniola infligeaient le supplice le plus abominable qu'on puisse rêver : ils les exposèrent, garrottés et enduits de miel, aux piqûres des moustiques (2). Mais peut-on assigner à la cruauté des limites! Qu'on se rappelle le frisson d'horreur provoqué par le fameux Trou noir de la révolte hindoue : bien avant les ci})ayes, le général des galères d'Espagne avait jeté nos marins dans un charnier, en forçant douze cent vingt-quatre d'entre eux à chercher refuge dans la chapelle de Bonnanza sur le Guadalqulvir, qui ne pouvait en contenir qu'une quarantaine. Les gens, restés dehors, étaient massacrés comme huguenots : le poignard ou l'étouffement, il n y avait que le choix du supplice. De cette Saint-Barthélémy d'un nouveau genre,
(1) Thomas Lk Fkvre du Grand Hamkl, Discours sommaire de la naviaation. Rouen, 1650, in-4», p. 180.
(2) Tout cela se passait en 1603 (Remonstranve...).
en 1601, trois cent cinq hommes seulement échappèrent. Ces crimes méritaient une sévère leçon. En 1607, Henri IV déclara de bonne prise toute cargaison espagnole en provenance des Indes. Et il s'assura, par une revue navale passée aux quais de Rouen, Honfleur, Le Havre et Dieppe, qu'il pouvait déchaîner, le cas échéant, plus de huit cents navires corsaires. La leçon suffit : les facteurs espagnols, en grand nombre dans nos ports, avaient eu un indescriptible émoi; et la crainte de représailles arrêta le cours des vexations de leurs compatriotes (1).
l'eldorado
Un ouvrage retentissant de Raleigh détermina un vif courant d'exploration vers » le vaste, riche et bel empire de Guiane et la grande ville d'or de Manoa (2) « , où le dernier Inca, fuyant devant Pizarre, avait enseveli les trésors de ses ancêtres. Et quels trésors 1 " Des meubles d'or et d'argent, des statues d'or en bosse, grandes comme des géants » ; toute la faune, toute la flore du pays, "il n'estoitpas jusques à des cordes, des paniers, voire des éclats à brûler qui ne fussent d'or ou dargent (3) » . Dans ce fabuleux El dorado, un matelot de Cherbourg avait obtenu pour un couteau un
(1) Thomas Le Fkvre du Grand Hamel, p. 182.
(2) W. Raleigh, The discoverj of the large, rich and beautiful empire of Guyane. London, 1596, in-4°. — W. Raleigh, Trafficjnes and discoveries, dans Hacklcyt, Principal Navigations, t. III, p. 637 : Raleigh, dès sa première expédition, s'empara de la Trinidad et remonta l'Orénoque (1595). 11 retourna en Amérique les années suivantes.
(3) Antoine de Montcurétien, Traicté de l'OEconomie politique, édit. de 1615, p. 291 : Gascar avait emporté de Cuzco les richesses de son père Atabalippa, dernier roi du Pérou, et les avait si bien enfouies « qu'on n'a peu jusques à ce jour les découvrir « .
quart de livre d'or; un bâtiment de quarante tonneaux avait chargé deux millions (1).
Dès lors l'Eldorado, dès lors le mystérieux trésor des Incas hantèrent si bien les rêves de nos marins, qu'on proposait au roi Henri IV de conquérir l'un et l'autre. Il n'en coûterait pas plus de 150 000 écus pour un corps expéditionnaire de trois mille hommes. En partant au mois de septembre pour gagner la Guyane après la saison des pluies, l'escadre serait directement poussée vers l'Orénoque par les alises qui soufflent aux tropiques. Elle remonterait le fleuve jusqu'au port de Ganury, au confluent de l'émissaire du lac Gassipa. Une colonne de huit cents hommes irait alors occuper Macuregary, puis, à trois journées de là, Manoa, les splendides résidences du dernier Inca, dont " une carte vrave» indiquait au roi la situation (3).
Mais il fallait se hâter, car l'Eldorado avait allumé bien des convoitises : des explorateurs hollandais, en 1597, suivaient les traces de Ilaleigh (2j : et Gharles Leigh, en IG02, fondait la colonie anglaise de Wiapoco, aux destinées si tragiques (3).
G'est dans ces conditions que le roi Henri IV nomma un lieutenant général en Guyane. En conférant à René-Marie de Montbarrot le droit de lever quatre cents soldats, non compris les marins, pour conquérir la région, les patentes du 8 mai 1602 y ajoutaient tous les pouvoirs nécessaires à l'armement des navires, la conduite des colons, l'organisa-
(i) Ce Boutillier, de Cherbourg, avait fait sa fructueuse opération à la Trinidad, en 1591 (HACKLrvr, t. III, p. 666).
(2) Mémoire anonyme adressé à Henri IV : le dernier fait cité est de l'année 1595 (B. N., Franc. 17329, fol. 464). — La carte de Raleigh, actuellement au British Muséum (carte ms. 17940), avait été promptenicnt reproduite : la seule année 1599 ne vit pas moins de quatre éditions allemandes et flamandes de sa relation.
(3) Rapport de la commission des Etats-Unis sur la limite entre le Venezuela et la Guyane anglaise, t. II, n" 5, p. 13.
tion des fiefs outre-mer (1). Retenu en France par ses fonctions de gouverneur de Rennes, Montbarrot se déchargea incontinent du faix de Fentreprise, mais non de Fautorité suprême, sur son premier, principal et irrévocable associé, Daniel de La Touche de La Ravardière (2).
La Ravardière, le l"2 janvier 1604, quittait Cancale avec un navire et une patache. Le 8 avril, un fracas terrifiant lui apprit l'approche de l'immense fleuve des Amazones, qu il dépassa pour jeter l'ancre le lendemain soir dans FYapoco. Deux tribus en guerre, les Gariljes anthropophages et les Caripous aux flèches empoisonnées, le sollicitèrent tour à tour d'épouser leur querelle Mais La Ravardière préféra aux risques des combats le fructueux échange de sa c{uincaillerie contre du petun, des aigrettes, des perroquets et des singes, tandis que son compagnon de voyage Jean Mocquet, guidé par le petit-fils du roi de FYapoco, moissonnait des observations sur les mœurs indigènes, sur la faune et sur la flore (3). Après avoir relevé soigneusement la rivière de Gayenne, il leva l'ancre le 18 mai, toucha à File Sainte- Lucie, visita les pêcheries de perles de la Marguerite et, le 15 août, se trouvait de retour à Cancale.
Aux explorateurs, Henri IV montra sa satisfaction par une double récompense : Jean Mocquet fut nommé garde des singularités du Roy aux Tuileries, et La Ravardière substitué à Montbarrot comme lieutenant général en
(i) Cf. De Tnou, t. XIV, p. 543.
(2) Lettres-patentes de Henri IV. Blois, 8 mai 1602 (Britisli Muséum, Sloane manuseript 173, fol. 2; Harleian manuscript 35, p. 420, traduction anglaise : copie aux Arch. de la Marine, G 193).
(3) 12 juin 1602 (British Muséum, Sloane manuscript 173, fol. 2 : copie aux Arch. de la Marine, G 193).
(4) Jean 3Iocquet, Voja(/es eu Afritjue, Asie, Indes Orientales et Occidentales. Paris, 1617, 2^ édit. — Cf. le commentaire qui en a »';té fait dans le Mémoire contenant l'exposé des droits de la France dans la question des frontières de la Guyane française et du Brésil. Paris, 1899, in-8°, p. 328.
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Guyane (l). Des relations suivies étaient dès lors nouées entre la France et rEldorado ("2), à telles enseignes que Du Plcssis-Mornay avait à son service des Indiens Caribes; il les mit du reste par testament à la disposition de La Ravardière (;Vi. IMais sans argent, le lieutenant général se serait morfondu à Cancale, s'il n'avait su adroitement dériver vers son « royaume de Cfuyane et d'Amérique péruvienne (i) » les armements tout proches des frères de L'Hospital (5).
Lieutenant général de l'immense région qui va des Amazones (6) à la Trinidad, vice-amiral des côtes du Brésil sous l'autorité de l'amiral de France, il s'y constituait un lieute nant par acte daté d'Oraieup, contrée du Brésil, le 2 mars 1610. Et laissant à Robert Le Bret Du Bosc de La Yillesauges l'administration locale, à des personnes de qualité l'exploration d'une rivière qu'on disait rouler sur l'or et les perles, il alla procéder, de l'autre côté des Amazones, à une inspection dont Henri IV l'avait chargé.
(1) Lettres patentes du 3 juillet 1(305 (Hrilish -Museuni, Sloane manusciipt 173, fol. 2; Harleian 35, p. 466 : Arih. de la Marine, G 193).
(2) Un vaisseau de Saint-Malo séjourna deux mois, du 21 mai à juillet 1605, à Wiapoco. « The relation of Master John Wilson, one of the last ten that relurned into England froni Wiapoco in Guiana. 1606 » (Purciias, His pilcpimes. London, 1625, in-fol., t. IV, p. 1262).
(3) 6 février 1606 (Gimber et Daxjou, Archives curieuses de l'histoire de France, i'" série, t. XV, p. 315).
(4) Congé donné par l'amiral Charles de Montmorency à La Ravardière d'armer l'Esprit et autres navires à Cancale pour un voyage de circumnavigation. 25 février 1609; confirmation, par Henri IV, de la concession faite à .Montbarrot et La Ravardière. 29 mai 1609; lettre de La Ravardière. Cancale, 8 juillet 1609 (Britlsh Muséum, Sloane manuscript 173, fol. 2; Birch manuscript 4149, fol. 179 : copie au.\ Arch. de la Marine, G 193).
(5) Les frères de l'Ilospital armaient dans la Rance l'Esprit, le Choisj, etc., pour l'Afrique Australe (Cf. le chapitre Les roules de l'Inde, paragr. VIII).
(6) Qui fut dès lors considérée comme la limite de notre colonie. Ouyapoc « est une isle assez grande au milieu de la rivière des Amazones, qui a toujours esté prise pour borne » (" Mémoire concernant la possession de la Guyanne par les François, » par M. de FÉroli.e. Cayenne, 1698 (B. N., Clairambault 1016, fol. 513).
LA FRANCE EQUINOXIALE