‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 49 sur 106 · LE MARANHÀO, AU BRÉSIL · texte numérisé non relu

LE MARANHÀO, AU BRÉSIL

Un ancien compagnon de Riffault, le tourangeau Des Vaux de Sainte-Maure, avait affirmé au roi que son hôte Ouyrapive, « l' Arbre-Sec » , était prêt à recevoir la domination française. Une ligne de navigation fonctionnait déjà entre Dieppe et les pays sis à l'est des Amazones, depuis l'expédition du capitaine Jean Guérard, h commandant général » du Dauphin et du Poste (1); son rapport de campagne, le 10 septembre 1597, avait été si concluant que les Dieppois n'avaient pas hésité à lui confier de nouveaux armements pour l'île du Maranhâo (2).

ri) Armés pour « le Bénin el l'isle du Brésil » , selon charte-partie du 25 septembre 1596. Guérard avait pour pilotes Michel et Nicolas Dupuis, pour maîtres d'équipage Nicolas Allain, Pierre Ravenel et David Barbault (Arch. de la Seine-Inférieure, Parlement de Rouen, arrêt du 27 août 1607). — Seignelay alléguait donc avec raison, dans la revendication de nos droits, que nous fréquentions la région depuis 1596 (Arch. nat., Marine, B'58, fol. 171. — Mémoire contenant l'expose' des droits de la France dans la (Question des frontières de la Guyane fratiçaise et du Brésil. Paris, 1891 , p. 163).

(2) x\rrêt du lieutenant d'amirauté à Dieppe, relatif aux marchandises rapportées du Maragnan, île du Brésil, par le capitaine Quérard (lisez : Guérard), 28 juillet 1603 (Thomas Le Fkvre du Giusd Hamel, Discours de la navigation, p. 188). — En 1612, La Ravardière et Razillv retrouveront encore au Maranhâo le capitaine dieppois.

I, AMIRAL FRANÇOIS DE R A Z I L I, Y Tableau apparlenant au iriaiijuis de Rasilly.

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L'impression de La Ravardière ne fut pas moins favorable : et désireux de jeter les bases d'un futur établissement, il ramena des ambassadeurs Topinambous et Tabajares pour les aboucher avec le roi : mais ses passagers arrivèrent mourants à Cancale : Henri IV n'était plus. Et si la régente renouvela à La Ravardière sa lieutenance générale, avec pouvoir de coloniser cinquante lieues de côtes (1), elle omit de lui donner les moyens d'agir. Or, il fallait des soldats. Les deux cents hommes de La Ravardière avaient été surpris et défaits par une bande de sauvages, que guidait un Portugais déguisé en Indien, barbe rousse et carquois sur le dos. L'embarcation du lieutenant-général, à la poupe dorée, était devenue leur trophée (2).

Pour couvrir des fraisd'armement évalués à 70 000 livres, le soldat de fortune trouva l'aide d'un gentilhomme ordinaire de la Chambre, François de Razilly (3), puis un capitaliste intéressé dans d'autres entreprises lointaines, Nicolas de Harlay de Sancy (4), avec lesquels il partagea ses prérogatives de lieutenant général aux Indes Occidentales et terres du Brésil (5).

Les volontaires affluaient, tels un Brichanteau, fds d'un

(1) 1'^'' octobre 1610. Ces lettres de provisions ont été publiées, traduites en portugais dans la relation de [Diogo E)E CaiMpos], Joi-nada de Mnranhùo par ordem de S. Marjestade feita o aiino de 1614, éditée dans la Collecçào lie noticias para a historia e geoqrafia das naçôes ultramarinas aiie vivem nos dominios portuguezes. Lisboa, 1812, in-8°, t. I, n° iv, p. 85.

(2) Cf. ci-dessous la relation de Soares, l'auteur de ce coup de main.

(3) Par acte passé le 6 octobre 1610 à Paris, par-devant maître Pacqué (cité dans l'acte de La Piavardière daté du fort Saint-Louis, 30 novembre 1612).

(4) Qui versa 12 000 livres, Ilonlleur, 9 avril 1611 (Ch. et P. BhÉard, Doriiments relatifs à lu marine nnrmunde. Rouen, 1889, in-8", p. 206). F>e même jour, .\ntoine x\uber de Chaumont prêtait 1500 livres à l,a Havardière (Ibidem, p. 207).

(5) Patentes du 7 septembre 1611 (.Mai([uis dk PiASII.i.y, Généuloqie do Iti famille de Rasilly . J^aval, 1903, in-4'', p. 285, 287 : la pièce avait été auparavant publiée en latin par Tj. De.sciiamps, De l\,tsiliis, Gidiricle, ïsaae el\CUnidio pruenominalis, Hiehelii adjnloiihns. Paris, 1898, in-8".)

amiral, et un Du Plessis de Richelieu, frère du futur grandmaître de la navigation. Si les catholiques seuls communièrent au départ, comme l'avaient fait au même endroit les comj^agnons de Jacques Cartier, un brûlant sentiment de patriotisme fusionnait toute la troupe, orthodoxes et protestants, et leur dictait ce magnifique serment : a Nous soubsignéz, portans volontairement nos biens et nos vies pour l'establisscment de la colonnie françoise au-delà de la ligne équinoxialc, pour le service du Roy, recognoissans qu'il n'y a que l'obéissance deûc à nos chefs, l'union entre nous et le bon gouvernement entre les Indiens qui nous puisse faire parvenir à une si généreuse intention, protestons de faire tout ce qui dépendra de nos courages pour entretenir en paix et union une bonne société (1) » .

L'évéque de Saint-Malo bénit les étendards : le 10 mars 1612, le Bégent, la Charlotte et la Sainte-Anne, ainsi baptisés en l'honneur de la régente, de l'amiral et d'Anne de Soissons, cousine des Razilly, saluaient d'un dernier coup de canon le bourg de Cancale. François de Razilly emmenait à bord du Régent Des Vaux et l'indien Yacopo; les deux bâtiments étaient aux ordres du baron de Sancy et du chevalier Isaac de Razilly. Après escale à l'île Fernando de Noronlia où l'on recueillit dix-huit déportés indiens, l'escadre mouillait le 26 juillet, jour de Sainte-Anne, près de « l'islette ') qui sert de vigie à l'ile du Maranhâo : de ce fait, l'islette fut appelée Sainte-Anne.

(i) Signé : « De Pezieux, [Alphonse] Du Plessis [de Richelieu, frère du cardinal], Philibert de Brichanteau, Hardivillicrs, Le Maistre, Isaac de llaziily, Claude de Razilly, Antoine Charon, Pierre Aubcrt, de La Barre, Deschaïups, Cormier, Mothav, François de Mondion et Bernard " . Cancale, i'^' mars i6i2 (Le P. Claude n'AiinEViLLE, Histoire de la mission des Pères Capucins en l'isle de Maraqnan. Paris, 1614, in-8°, p. 20). — Le P. Yves d'Évbeux continue la relation de son confrère : Vojafje dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614, réédité par F. Denis. Paris, Î861i', in-S". La mission comprenait deux autres capucins, les PP. Ambroise d'Amiens et Arsène de Paris.

« Aourt navire souay, " voilà de grands navires de France, s'écrièrent les Indiens; et chacun «d'offrir son compérage, sa loge et sa fille » (I). Le grand bourounichavé (chef) de l'île du Maranhâo, Japy-Ouassou, » aagé environ de cent ans et encore à la fleur de son aage, " nous souhaita la bienvenue dans son carbet, où Razilly fut invité à tendre son hamac. Riche en légumes et en denrées de prix, sucre, pétun, bois d'acajou et de gaïac, le Maranhâo était la clef d'une région dont les écueils défendaient l'approche sur une longueur de 400 lieues. Encore, des deu.x: chenaux d'accès, celui des Arbres-Secs était si dangereux que des •pilotes expérimentés l'abordaient en tremblant; l'autre, au cap de Tapouytapère, n'était connu que des Français (2).

On eut la surprise d'en trouver dans l'ile : les équipages dicppois et havrais du capitaine Guérard formèrent la haie au passage des lieutenants généraux, qui n'eurent qu'à se louer, pour leur installation, des bons offices du Dieppois Du Manoir. Sur une falaise escarpée au confluent de deux rivières, on bâtit le fort Saint-Louis. Village par village, sous les ordres de leurs chefs, les Indiens, hommes, femmes et enfants, aidèrent aux travaux de terrassements : courtines, éperons et plateformes, soutenus par des arbres dur comme le fer, des apparituries (3), protégeaient de leurs vingt pièces de rempart un port assez profond pour contenir les plus grands vaisseaux de l'époque. Des loges à deux étages, couvertes en feuilles de palmier, un magasin, la chapelle Saint-François, une cité tout en bois, tel fut Saint-Louis, la capitale de la France Equinoxlale (4), petit

(1) Le P. Yves d'Évrelx, p. 218.

(2) « Description de l'isle de Maiagnan » (Claude d'Ahrf.vk.lp:, p. 177).

(3) " De la construction du fort de Sainct Louys » (Le P. Vscs u'ÉvRKux, p. 15).

(4) En 1662, Maurice de IlEiii.iiiTK écrivait dans sa « description de

pays d'une douzaine de mille Ames fl). En symbole de vassalité, six chefs topinambous, vêtus de casaques bleues à croix blanche, portèrent le grand étendard de France que les lieutenants généraux plantèrent solennellement le jour de la Toussaint. On y voyait peint un vaisseau toutes voiles dehors, dont le dieu-conduit à l'avant était le roi Louis XIII, un rameau d'olivier à la main; à l'arrière, la régente en manteau de Cour tenait le gouvernail : Tanti dux faemina facti^ portait au-dessous un phylactère.

Une porte était ouverte aux Français « pour se promener aux Indes » , si toutefois les Portugais aux aguets ou les Anglais, établis au Cap Noir (2), ne venaient point la fermer. Pour consolider la situation, le conseil des notables (3) reconnut urgent d'engager des paysans dauphinois comme laboureurs, et, comme manœuvres, des nègres du Cap Vert (4).

François de Razilly était chargé d'aller plaider la cause de la colonie naissante. " Sçachant combien la diversité des chefs a accoustumé d'apporter de confusion en un Estât, notamment parmv les François, qui de leur naturel sont variables et sujects à changement, » La Ravardière promet-

l'Estat de Maragnon : La ville de Saint-Louis du Maragnon contient plus de 600 habitants : elle est bâtie dans une espèce d'anse ou petit golphc, ce qui rend la situation fort agréable. Elle est entourée de deux rivière» salées, Tone et Abacanga. Le climat y est sain, elle est à 1° 1/2 de la ligne équinoxiale « (B. N., Clairambault 1016, fol. 340).

(i) Jean de Laet, Histoire du Nouveau Monde. Leyde, 1640, in-fol., p 5:1,7. — Dans son atlas en date de 1627, Teixeira a donné une carte à grande échelle du Maranhào (B. N., Portugais 6, fol. 46).

(2) A deux cents lieues de là.

(3) Assemblé le 1" novembre 1612 : outre les signataires du manifeste de Cancale, on voit encore les noms de Biilault, Thomas de Lestre, Belleville, Le Mézerey, Turquault, Hausbocq, Chapperon, Les .Jardins (Claude ii'AnnEviLLE, p. 171).

(4) Biief recueil des particularitéz contenues aux lettres envoyées par Monsieur de Peziet à Messieurs ses parents et amis de Fiance, de l'isle de Mitratjnan au Brésil (10 décembre !(>I2). Lyon. 1613, in-8\ Pczieux était Dauphinois.

MARACINON KT FRANCK ANTARCTIQrE Cane .le Guérard (1613), au dépôt dos caries et plans de la mariue

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tait de s'effacer, au retour d'un collègue dont il avait " par pratique et expérience rcconneu la bonne et sage conduite (1). «

Le 1() mars 1G13, les salves du Régent annonçaient aux gens du Havre, qui s'acheminèrent en procession vers le port, l'heureuse arrivée de Razilly. Une demi-douzaine d'Indiens topinambous, tabajares, tapuias et longs cheveux du Para, spécimens des diverses tribus brésiliennes, venaient prêter hommage au roi, dans une audience solennelle au Louvre, où un montagnard d'Ybouyapap.^ nommé Itapoucoti (2), prononça une harangue en tupi. A ses nouveaux vassaux, somptueusement parés d'un habit cramoisi et d'un chapeau de castor à plumes I^lanches, Louis XIII passa le collier de Suint-Louis. Le cardinal de Joyeuse donna de quoi fonder une école d'enseignement mutuel pour Français et Indiens; la duchesse de Guise la dota d'une merveilleuse garniture d'autel, brodée de sa main (;i); la princesse de Conti multiplia ses démarches pour obtenir du pape de lucratives indulgences et de la reine des subsides; Marie de Médicis promit vingt mille livres. Mais la fdle des banquiers florentins, au lieu de tenir parole, refusa de financer, par crainte de se brouiller avec le roi d'Espagne (i). Pour remettre le Régent en état d'appareiller, Razilly recourut à la bourse de ses amis, à celle des pauvres Capucins : et découragé, au lieu de retourner lui-même au

(i) Déclaration datée du « fort Sainct-Loys à Maragnan, ce dernier jour de novembre 1612 » (Claude d'Abbeville, p. 330).

(2) Claude d'Abbeville, p. 341. Il donne le portrait de chacun des ambassadeurs indiens. — Cf. également les « portraicts des sauvap-ies de l'ile de ^laragnon appelés Topinambous, amenez par le sieur de llazilly en la présente année 1613 u , dans la qe'oc/raphie du monde, par Artus P^onnault, à Rouen (1633) (Hibl. du Dépôt des cartes de la marine 3236, L. III).

(3) Diogo DE Gampos, dans la Collecçào citée, p. 98, 100, 102.

(4) Lettre de l'agent de la colonie en France, Beaulieu-Houju, adressée à François de llazilly (Paris, 16 février 1614) et la sup|)lique de lïazillv à la reine (Marquis de IUsilly, p. 296, 298).

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