‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 51 sur 106 · LA RANÇON DE LA GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

LA RANÇON DE LA GUERRE CIVILE

D'une guerre civile, un pays paie à l'étranger la rançon. La France, après la Ligue, en fit la triste expérience. Avec quel mépris on la traite! Avec quelle désinvolture les Espagnols lui dénient le droit, — le simple droit des gens, — d'aller aux Indes (I), cependant que les Anglais s'arrogent sur nos vaisseaux le droit de visite, sans même admettre d'avoir à se déranger de leur route pour opérer la perquisition (2). Henri IV veut-il par un « règlement de la mer » sauvegarder l'honneur du pavillon (3)? L'Angleterre y répond par une fin de non-recevoir (4), que dis-je? par un sanglant outrage.

(1) Au traité de Vervins, Henri IV avait vainement réclamé aux Espagnols de mettre Hn à leur ostracisme, ainsi qu'il le disait en mai 1600 au président Groulart.

(2) Boissise à Villeroy. i" septembre 1599 (Laffleur de Keemaixgant, i Ambassade de Fiance eu Ancfleteire sous Henri IV : mission de Jean de Thumery, sieur de Boissise (1598-1602). Paris, 1886, in-8°, t. I, p. 298).

(3) 1" Volonté du Roy sur les articles du règlement de la mer proposez et traictéz en Angleterre », avec l'avis de l'amiral de France. 1599 (B. N., Franc. 15980, fol. 25, 195, 199).

(4) Si bien que Henri IV rappelle ses plénipotentiaires et menace d'in-

3r,4 FIISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE

C'était en juin 1603. Sully allait, à bord d'une raniberge britannique, saluer le nouveau roi Jacques I" : le viceamiral Dominique de Vie suivait, pavillon de France au jjrand mât. A peine eut-il quitté les eaux de Calais qu'un coup de canon de semonce lui intima l'ordre d'amener, la ramberge Vanguard ne tolérant pas d'autre drapeau en mer que le sien : pour faire respecter nos couleurs, Vie sonnait déjà le branle-bas, lorsque Sully eut la faiblesse, — qu'il baptisa dextérité, — de faire le signal de céder (l).

Ah! ce pavillon qu'on amène, l'amer symbole de notre déchéance ! N'ayant pas de quoi nous défendre, nous ne pouvions prétendre protéger autrui, « ces nations estrangères qui souloyent trafficquer en Levant sous la bannière de France » . Non content de secouer notre tutelle (2), l'ambassadeur anglais ose proposer, au baise-main du sultan, de substituer aux lys l'égide des léopards britanniques (3). Notre représentant près de la Porte éleva vigoureusement la voix contre son collègue : mais n'avait-il pas failli, en tombant captif, démontrer ainsi lui-même notre faiblesse. Assailli à l'entrée du Pirée par seize galiotes turques de Sainte-Maure et Avlona, Savary de Brèves était pris, si les cent trois hommes de son galion, flamme de guerre au vent,

terdire l'importation des draps anglais, 6 mars 1602 (B. N., Brienne 38, fol. 38. — Berger de Xivbey, Lettres missives de Henri IV, t. V, p. 752).

(1) Sully à Henri IV. Calais, 14 juin 1603; Londres, 20 juin 1603 (Maximilien de Béthune, duc de Sully, Mémoires des sages et royales (économies d'Estat de Henry Le Grand, t. I, p. 443, dans la Collection des mémoires publiée par Michaud et Poujoulat. — Palma Cayet, Chronologie septénaire, t. II, p. 259, même collection).

(2) « A'y a pas 18 ans que les Angloys ne pouvoyent négottier par cest empire que soubz la très puissante banière de France » . Lettre de Coquerel, consul au Caire, le 12 mars 1598 (B. N., Cinq-Cents Colbert 35, fol. 565).

(3) Henri IV proteste contre cette prétention près d'Elisabeth. 25 décembre 1599 (B. N., Franc. 15980, fol. 112), et prie le sultan d'obliger les Anglais à arborer comme autrefois le pavillon français, 27 mai 1604 (Berger de Xivrey, Lettres missives de Henri IV, t. VI, p. 685).

leurs vingt-sept pièces parées à tirer, n'avaient résolument tenu tête aux sept cents bandits (1). Ce n'était rien encore. Notre ambassadeur à Constantinople écrivait au roi : " Le plus grand dommage que reçoivent vos sujets, vient de Barbarye. » En juin 1604, la milice de Bône, appuyée par les galères algériennes de Mourad raïs, détruisait le Bastion de France [2). Aux protestations de Henri IV, les Algériens répondirent en rouant de coups notre consul (3). « Ce qui me fasche le plus, reprenait notre représentant près de la Porte, c'est les braveries qu'ils font icy, asseurans qu'ils sont capables, eulx seuls, de ruyner la coste de France (4). » Et nous donnions des verges pour nous fouetter en pourvoyant de mâts, d'avirons, de canons Ivara-Osman, le roi des voleurs tunisiens, en retour du vague octroi d'un fortin (5) et de pêcheries de corail.

« Il seroit bien plus bonnorable, grondait notre vieux diplomate, de faire une descente en Barbarye, y prendre, sacager et ruyner Byserte en plein jour avec artillerye, bien que la place ne la méritte pas, et v demeurer tant de temps que ceux de Thunis et d'Arger en eussent assez (6). » Mais

(1) « Voyage faict par mov, Fiançois Arnaud, cappitainc du gallion île Monseigneur de Brèves, ambassadeur pour le Koy très clirétien, à la Porte du Grand Seigneur en l'année 1602 « (B. N., Franc. 19896).

(2) Thomas Lenche de Moissac, qui avait détourné durant la Ligue le trafic algérien vers Gênes et Livourne, avait été contraint par un arrêt du Conseil d'État, en date du 8 février 1600, de reprendre le chemin de Marseille (G. Fagmkz, le Coinmei-ce sous Henri IV, dans la Revue hislolirjue (mai-juin 1881), p. 8; et l'Inclustrie sous Henri IV, p. 276, note 3. — Paul Massox, Histoire des établissements et du commerce français dans l'Afrique barharesfjuc (1560-1793). Paris, 1903, in-8°, p. 16).

(3) Mémoire de Vias, consul à Alger, à Harlay de Césy, ambassadeur à Constantinople (B. N., Franc. 16738, fol. 189).

(4) Salagnac, ambassadeur à Constantinople, à Henri IV. Péra, 27 mars 1609 (B. N., Franc. 161-V6, fol. 235).

(5) « Caudegrand », concédé à Soubeyran, gentilhomme de l'amiral duc de Guise, à Antoine Bérenger et à Antoine Lovic, consul à Tunis. 1603 (B. N., Franc. 5809, fol. 9, 149).

(6) Salagnac, lettre citée.

le moyen? « Un grand royaulme flanqué de deux mers, quasi tout de son long, n'a pas de quoy se défendre contre les pirates, tant s'en faut contre les princes " : il n'a pas ce que possèdent » les plus petits princes d'Italie, encores que la pluspart n'aient qu'un poulce de mer chacun : des galères (1). » Rien n'égale sa « débilité par mer » et le mépris que provoque cette débilité (2). Pour rétablir à Constantinople notre influence, sur les côtes de Tunisie et d'Algérie nos concessions, que valent les réclamations de notre ambassadeur si elles ne peuvent être soutenues : et de ses pérégrinations le long des rives barbaresques (3), sans escadre, sans démonstrations navales, quel fut le lendemain? Une recrudescence de la piraterie (4).

Il nous faut donc une flotte. Mais comment la construire? Nos meilleurs charpentiers de marine ont émigré (5j. Avec quoi l'acheter (6)? Une taxe sur les tripots, répond le chef d'escadre Giovanni de Médicis, fournira bien de quoi entre-

(1) D'Ossat à Villeroy. 1596.

(2) Lettre de Coquerel, notre agent au Caire. 12 mars 1598 (B. N., Cinq-Cents Colberl 35, fol. 566).

(3) J.-B. ViNOis DE Va>o>, Discours du voyage en Barbarie et de la navigation que fit M. de Brèves aux royaumes de Tunis et d'Alger l'an 1605 (Bibl. de l'Institut, ms. 525). — Jacques du Castel, écuyer, Relation des voyages de M. de Brèves. Paris, 1628, in-4". — Henri de Beauvau, Relation journalière du voyage du Levant (1604-1605). Nancy, 1615, in-V. — Gabriel de Mun, Deux ambassadeurs à Constantinople (1604- 1610). Paris, 1902, in-12).

(4) Prise de la Marée, de la Tortue et du Poisson d'OIonne par les galères algériennes. 1607 (Berger de Xivrey, Lettres missives de Henri IV, t. VII, p. 442, 443, 448, 449, etc.). — Mémoires portants plusieurs advertisseinens présentez au roy par le capitaine Foucqoes, capitaine ordinaire de Sa Majesté en la marine du Ponant, après estre délivré de la captivité des Turcs. Paris, 1612, in-8°, réimprimé par Cimber et Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France, l'" série, t. XV, p. 363.

(5) Henri IV à Savary de Brèves, 22 mai 1596, 3 janvier 1598 (Berger DE Xivrey, Lettres de Henri IV, t. IV, p. 587, 892).

(6) Henri IV parlait de demander une vingtaine de galères à la Toscane. Nantes, 5 mai 1598 (Desjardixs, Négociations de la France avec la Toscane, t. V, p. 359).

tenir quatre galères (I). — Quatre? Il m'en faut vingt-cinq pour « avoir doresnavant part à l'empire de la mer (2) » , re'plique Henri IV. Et le roi Vert-galant donne au problème une élégante solution en se remariant avec une fille de banquiers (3). La dot servit à mettre une demi-douzaine de galères en chantier (4), avant même que Marie de Médicis eût touché les côtes de France, après une traversée triomphale sur un navire tout incrusté de pierreries, que suivaient seize autres bâtiments de Toscane, de Malte et du pape (5). Si le budget de la marine, trop maigre pour entretenir les galères, obligeait à les fréter (6) ou à les laisser inertes dans les ports, notre marine du Ponant offrait un paradoxe plus curieux encore : sur le papier, des cadres, des capitaines et jusqu'à cent vingt-cinq commissaires : sur mer, pas un vaisseau. — Ah! si j'étais amiral de France, disait le rancunier Sully, je relèverais la marine royale; et nous pourrions être de mauvais voisins, messieurs les Anglais (7) . Ils allaient

(1) B. N., Franc. 17329, fol. 444. — II résidait en France (B. N., Franc. 4720, fol. 29).

(2) Henri IV à Savary de Brèves. 3 mars 1602 (Berger de Xivrey, Lettres de Henri IV, t. V, p. 547).

(3) Il ne dissimulait pas que la dot devait servir à construire une flotte. Giovannini au grand-duc de Toscane. 4 janvier 1600 (Desjardins, t. V, p. 404).

(4) Dès le 27 juin 1600 (Le P. Anselme, Trésor généalogique, t. VII, p. 935). — Le capitaine Jacques de Vincheguerre présida à leur construction (Berger de Xivrey, t. IX, p. 336).

(5) " Voiage de la reine Marie de Médicis par mer, de Livourne à Marseille ... Novembre 1600 (B. N., Cinq-Cents Colbert 140, fol. 126). — Henri IV tit présent d'une galère à sa femme en reconnaissance de son apport, assignant à la Régine une place d'honneur derrière l'étendard de la Réale, 9 mars 1609 (B. N., Moreau 1340, fol. 351 v° : Jal, Dictionnaire critique, article Doria (Pietro).

(6) En 1607, elles chargent des soieries (B. N., Franc. .16112, fol. 571). — En 1609, la marine était inscrite au budget pour 465 175 livres (Cla- MAGERAN, Histoire de l'impôt en France. Paris, 1867, in-S", t. II,

(7) Sir George Carew, A relation of the stnte of France with the characters of Henry IV (1609), publié par Thomas Birch, dans An historical vicw of the negotiations between the courts of France, England (1592-

l'apprendre à leurs dépens. Henri IV avait fait acheter le meilleur vaisseau qu'on pût trouver en Hollande (1); et les aventures en furent si étonnantes, son capitaine prit tellement à cœur de punir les outrages faits à notre pavillon que je ne résiste pas au plaisir d'offrir une large place aux Mémoires encore inédits de Philippe Prévost de Beaulieu- Persac (2). C'est le nom de notre capitaine.

1617) London, 1749, in-12, p. 428. — Comptes de la marine de Ponant pour 1610 (B. N., Nouv. acq. franc. 999).

(1) Le contrôleur général avait proposé, mais sans qu'on y donnât suite, d'entretenir quatre vaisseaux de guerre pour protéger le trafic. 25 juin 1604 (« Registre des délibérations de la commission consultative sur le faict du commerce général et de l'establissement des manufactures, instituée à Paris en l'année 1601 » : publié par Champollio.n-Ficeac, Mêlait qes lnslo>'i(jues, t. IV, p. 202, dans la Collection des documents inédits).

(2) " Discours du voyage faict en Levant par le sieur dk Ekatliku dk P.\insAC, par le commandement du feu roy Henry le Grand » (1608-1610) (Bibl. de Carpentras, ms. 1777, fol. 277).

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