‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 52 sur 106 · LES EXPLOITS DE BE AULIE U-PE RS A C · texte numérisé non relu

LES EXPLOITS DE BE AULIE U-PE RS A C

L'exergue de l'ouvrage en dit assez le caractère. « Chose du monde ne contente si fort l'esprit des gens d'honneur, qui ont le cœur purement françois, que de voir la gloire de leur nation porter les marques de son pouvoir jusques au fonds des plus estranges contrées. » La Lune d'Amsterdam, long-courrier des Indes qu'il fit rallonger par le milieu et qu'il garnit de la plus belle artillerie du monde : quarante coulevrines de fort calibre et dix demi-canons en trois batteries, douze cents mousquets aux râteliers d'armes, sortait du Texel en novembre 1608, quand une flamme énorme jaillit des cuisines à deux pas de la sainte-barbe. Tout l'équipage sauta par-dessus bord. J'en aurais fait autant, avouait Beaulieu, « si je n'eusse esté attaché par honneur à ne point survivre à la perte du vaisseau » : quatre braves sont restés à ses côtés: tous se revêtent de longues robes à capuchon, qu'ils ont trempées dans la mer; et ils éteignent le feu en se frottant contre les parois enflammées.

Aux Dunes d'Angleterre, deux capitaines britanniques, ceux-là mêmes qui avaient tiré sur le vice-amiral de Vie et insulté Sully, nous intimèrent l'ordre de mettre pavillon bas. Par une sorte de justice immanente, l'expiation allait avoir lieu sur le théâtre même de l'attentat. Beaulieu répondit que la bannière de France ne quitterait pas la cime du mât : à la bordée des Anglais, la riposte fut immédiate, et l'escarmouche dura jusqu'au lendemain. Inquiet d'avoir affaire à un adversaire aussi formidable, le capitaine du Va?iguard prétexta une méprise, envoya des excuses, puis une invita-

tion à diner. Beaulieu marqua, par un froid refus, qu'il avait souvenance de l'avanie d'antan. Sans honorer son adversaire d'un salut, à son heure, il partit en emportant comme trophée une ancre du Vanguard. Avisé du fait, Henri IV ne cacha point sa joie de voir traiter de la sorte « l'homme à double face " qui régnait à Londres.

Beaulieu comptait rallier au Havre trois grands vaisseaux armés par le favori du roi, Fouquet de La Varenne (l), et gagner le Levant, de même que les chevaliers Miron et d'Aubusson de La Feuilladequi équipaient des navires de guerre à La Rochelle, de même que Glandevès de Cuges qui armait à Marseille (2), et tous sous pavillon étranger, afin de ne point violer les capitulations signées avec la Porte. Mais, de Florence ou de Malte, les captifs turcs qui revenaient d'esclavage » disaient tous qu'il n'y avoit sur les vaysseaux de course autres hommes que François (3). " Beaulieu, lui, comptait emprunter le drapeau de Savoie. C'est une perfidie, glapit l'ambassadeur de la République de Venise dont la Savoie était l'ennemie : bien pis, c'est une maladresse (4). Henri IV se laissa intimider par ces remontrances ; et son favori, Fouquet de La Varenne, désarma. Beaulieu passa outre; le 20 mars 1G09, la Lune quittait Le Havre sans autre escorte que la patache du capitaine Du Fort.

Deux corsaires anglais, au Cap Saint-Vincent, lui barrent la route. De rares matelots sur le pont, quatre pièces légères aux sabords, les illusionnent sur leur proie, lorsque soudain

(1) Antonio Foscarini au doge. Paris, 18-20 novembre 1608, 17 décembre 1608 (B. N., Italien 1760, fol. 156, 158, 170).

f2) Salagnac à Henri IV. Péra, 5 septcnibre-7 octobre 1609 (B. N., Franc. 16146, fol. 269, 283, 294). — Lettre du capitaine Guillaume Foucques au roi. Tunis, 21 mai 1609 (B. N., Franc. 16146, fol. 247).

(3) Salagnac à Henri IV. Péra, 17 mars 1609 (Ibidem, fol. 235).

(4) Antonio Foscarini au doge. Lettres citées et autre datée de Paris, le 28 janvier 1609 (B.N., Italien 1760, fol. 202).

elle démasque cinquante bouches à feu et quatre cents hommes. L'un des forbans, pris « sans coup frapper" , était le neveu de l'ambassadeur d'Angleterre (I)!

Au cap Sainte-Marie, Beaulieu eut connaissance de cinq grands vaisseaux et de deux pataches d'Alger, commandés par l'un des plus fameux corsaires du temps. Enrôlé sous la bannière verte semée d'étoiles et de croissants, Dali- Capitan, le capitaine Diable comme les raïs appelaient Simon Dansa ou Dansker, de Flessingue, venait de capturer en trois ans une quarantaine de navires, incapables de tenir tête aux trois cents bandits de son équipage (2).

Comme la mer, très haute, empêchait de « mettre la grosse artillerie dehors, à son vif désespoir de ne pouvoir donner sur ces canailles, » Beaulieu les gagna de vitesse pour leur barrer le détroit de Gibraltar. 11 avait en poche une recommandation du généralissime des galères, don Pedro de Toledo, qui fit merveille près du lieutenantgénéral don Juan de Maldonado, chargé de la garde du détroit. Et dès que la vigie découvrit l'approche des corsaires algériens, huit galères espagnoles jusque-là masquées derrière un écueil surgirent au signal convenu, afin d'occuper le gros de l'escadre, tandis que Beaulieu lutterait corps à corps contre Dansa. Mais l'ouragan ouvrit le passage aux pirates, en rejetant la Lune au large et les galères vers Gibraltar, palementes et éperons brisés.

Le lendemain matin, au cap de Gâta, la Lune tombait sous le vent de six grands vaisseaux de Tunis (3), sous

(i) Le capitaine Peter Koniton, qui fut condamné le 4 juin 1609, à avoir Il la teste tranchée et portée sur une bigue à teste de More, à l'entrée et emboucheinent du port » de Marseille (Arch. des Bouches-du-Iîhône, série B, parlement de Provence, arrêts à la barre de 1609).

(2) H.-D. dp: Grammont, Relations entre la Fiance et la régence d'Alcjer : les deux canons de Simon Dansa. Alger, 1879, in-8". — A true and certain report of the beginning, proccedings... of captains Ward and Dansker^ the two late fanious pirates, by Andrew BAnKEn. London, 1609, in-4''.

(3) Le 15 avril, l'escadre tunisienne avait capturé^ par le travers de Car-

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l'étreinte de deux mille pirates. Mais quelle étreinte! « Ces canailles la tastaient de tous costés. — Aborde, criait le renégat maltais Soliman à son vice-amiral. — Fais-le toimême. Comment vcu.\-tu que j'aborde la gueule d'enfer, i répliquait le renégat anglais George raïs. Et toute la journée, les pirates se contentèrent de hurler, dans un tintamarre effroyable de trompettes, clairons, timbales et cabaquans : « Rendez-vous! bonne guerre! rendez-vous!» Après s'être assurés, en se coidant sous lèvent, que la Lune n'avait point porté toute son artillerie du même Ijord (I), tous s'éclipsèrent en tirant des milliers de mousquetades, auxquelles ripostèrent de meurtrières bordées. Deux de leurs pataches, qui ralliaient au bruit du canon, furent interceptées par Beaulieu, l'une contrainte de s'éventrer sur un écueil, l'autre capturée avec une centaine d'hommes.

Plus modeste que lataïffe des raïs algériens, la bande des corsaires tunisiens n'avait pas moins de puissance, et son chef, le bey, partageait le pouvoir avec le dey. Kara-Osman, de simple janissaire devenu » roy des volleurs », faisait la loi, avec ses acolytes et plusieurs forbans anglais (:2). C'est à pareil gibier de potence que Beaulieu allait donner la chasse jusqu'au fond de leur repaire, achevant ainsi la poursuite que leur donnait le général des galères ()i). Tandis

thagène, un vaisseau de La Rochelle qui allait à Malte avec les chevaliers Miron, Ras-Plessis et Boisgiraud et 86 marins du capitaine Guillaume Foucques. Lettre de Foucques au roi. Tunis, 21 mai l(i()9 (R. N., Franc. 16146, fol. 24-7).

(1) Le capitaine malouin Clément Ht « des plattes formes pour changer notre canon d'un bord à l'autre " . 1601 (.Jean MocorET, Voyagea en Afrique,

(2) Mémoires portants plusieurs advei-tisscmens présentez au roy par le capitaine ForcQUES, capitaine ordinaire de Sa Majesté en la marine du Ponant, après estre délivré de la captivité des Turcs. Paris, 1612, in-S".

(3) Avec six galères. Août 1609 (B. N., Franc. 3558, fol. 87). Quatre galères et deux galiotes de Bizerte n'avaient-elles pas eu I audace de venir bloquer une galère florentine dans Marseille (Affaires Etrangères 1700, fol. 139\

qu'il mouillait à une lieue de Marseille, « au Blanc et Nègre soubz la vigne blanche, " il eut en effet connaissance d'un projet d'une hardiesse extrême, conçu par un marin provençal. En approchant de nuit de La Goulette, des chaloupes, montées de sept à huit mousquetaires, pouvaient revêtir de chemises soufrées les vaisseaux des pirates : une escadre de galères soutiendrait l'attaque et achèverait l'œuvre de destruction (1). Il n'y avait pas si longtemps que des chevaliers français. Du Vivier, Beauregard, Vincheguerre, de Matha, Fraissinet, avaient pris Mahomette, près de Tunis (!2).

L'intrépide Beaulieu ne crut point l'entreprise au-dessus de ses forces, bien que la Lune n'eût comme satellites que la patache du Havre et une tartane marseillaise. A Cagliari, durant une relâche, il s'en ouvrit à ses officiers, qui lui donnèrent leur assentiment unanime. La nuit venue, — c'était le 2îî juin, — il appareilla pour La Goulette, « en tirant quantité de canonades et jetant force feux en l'air en l'honneur de saint Jean-Baptiste. Un labesche furieux » , soufflant du sud, jeta l'escadrille hors de sa route : heureux contretemps, s'il permettait de rejoindre certain forban anglais, découvert du haut du perroquet, qui portait dans les flancs de son navire les fruits de deux années de rapines, plus d'un demi-million d'écus. Gardé à vue toute la nuit, Ward allait être attaqué à l'aurore, lorsque le lieutenant de

(i) Eugène Plantet, Coirespondance des beys de Tunis et des consuls de France avec la Cou?- (1577-1580). Paris, 1893, in-8'', t. I, p. 4. — En 1608, un gentilhomme anglais Robert Elia ou Elyot, parti de Marseille, avait tenté de brûler à La Goulette les navires des bandits. Mais Kara Osman le fit envelopper par trois vaisseaux de guerre qui le capturèrent. Lettre de Guillaume Foucques à Henri IV. Tunis, 24 mai 1609 (B. N., Franc. 16146, fol. 249). — Sur une autre entreprise manquée par le duc de Guise, cf. les Arch. de Reims, coll. Tarbé, carton XII, pièce 112 : lettre de Baretti au duc de Savoie.

(2) En août 1602, sous pavillon de Malte (Agrippa d'Aubigsé, éd. de Ruble, t. IX, p. 402).

3";G lIISTOlllb DE [,A MARINE tRANÇAlSË

quart, François de Hauîefort, un protégé du gouverneur du Havre, donna ordre au timonier de mettre la barre au nord et laissa échapper la proie : » Je l'eusse faict jetter à la mer, " criait Beaulieu dans un accès de colère contre son lieutenant.

A Malte, où les vents le poussèrent, certain jour de fête que les chevaliers donnaient des régates en présence d'une foule élégante, notre capitaine espérait obtenir la faveur d'arborer la bannière de la Religion. Le refus du grand maître l'ohligea de dépécher un exprès vers le grand-duc de Toscane, commanditaire habituel de nos marins. En attendant, faute d'autre pavillon que » les livrées de sa honne ou mauvaise fortune » , Beaulieu ne put en arborer aucun, lorsqu'une douzaine de navires espagnols, à l'îlot de Galila, le sommèrent de hisser ses couleurs : c'est en capturant leur caravelle-aviso, aussitôt relâchée, qu'il put se faire connaître de leur commandant en chef, don Luis Fajardo, général des vaisseaux de Portugal et de la mer des Indes. Fajardo, lancé à la poursuite de Dansa pour lui arracher un prisonnier de marque, avait trouvé le corsaire cmbossé sous les canons d'Alger et hors d'atteinte.

Beaulieu proposa aux J'ispagnols une autre proie, celle qu'il convoitait lui-même. Le conseil de guerre hésitait, lorsque don Juan Fajardo, fils de don Luis, se déclara prêt à résigner sa charge de vice-amiral pour partager nos exploits. " Vanios de camarade » , s'écrièrent alors les hidalgos, en se jetant au cou de Beaulieu; et l'on convint qu'il mènerait lavant-garde.

Comme la Lune doublait le cap de Carthage, le i29 juillet 1GU9, en serrant de si près la falaise que les vergues touchaient terre, elle eut avis des éclaireurs espagnols que c'était folie d'attaquer. Vingt-trois bâtiments de guerre reposaient à l'ancre sous la forteresse de La Gou- Ictte; comme s'il n'avait pas suffi, pour les protéger, de

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cinquante pièces en Laiterie sur les l)astions et sur un cavalier voisin, ils alignaient eux-mêmes le chiffre formidable de cinq cent trente-huit l)Ouches à feu. Beaulieu, sans sourciller, organisa l'attaque, et avec quels faibles moyens! Ouvrant le feu contre la forteresse, il lança de l'avant sa grande barque et une centaine d'hommes conduits par un futur Père de l'Oratoire, M. de Chanteloul)e, que tous les bateaux du bord suivirent par pelotons. « Il y avoit soubz la forteresse une galère arrivée d'Algers ceste nuict-là: je dis à M. de Chanteloube qu'il faloit la brusler à quelque pri.x que ce fust : de là, dépendoit toute l'exécution de nostre entreprise. "

L'héroïque lieutenant avança sous un ouragan de boulets, «à la miséricorde de coups de pierre, mousquetades, canonades et potz à feu. « Et il réussit. La galère prit feu. Le vaisseau de grand'garde, la Madeleine de 24 canons, attaque de même, fut bientôt en flammes. Le vent propagea l'incendie parmi les navires voisins que nos petites barques, par escouades, assadlaient de feux d'artifices. Les Espagnols de Fajardo, restés à une lieue de la côte, se décidèrent alors à partager notre danger : trois de leurs chaloupes, j)0urvues au passage des lances à feu de la Lune, entraient dans la fournaise, sous la mitradle crachée par les canons d'une escadre en feu.

Il y avait là les six vaisseaux du vice-roi Kara-Osman, gouverneur de La Goulette (1), dont l'amiral était la Perle àe Saint-Malo; les trois vaisseaux du pacha de Tunis que dirigeait, à bord du Comte Maurice, le renégat Saphan Raïs; deux autres divisions d'égale force appartenant à Mourad Raïs et à Mohammed Raïs, un bâtiment richement chargé à Constantinople à destination d'Alger. Bref, à eux seuls, seize navires de guerre n'avaient pas moins de i;î5 pièces de

(1) Conduits par le renégat corse Elie et le renégat maltais Soliman.

canon : et plusieurs, comme le Comte Maurice (I), le Faucon de Portugal, avaient le tonnage et l'artillerie puissante du bâtiment de Beaulieu (2). I^'un d'eux s'échappait à la remorque de deux brigantlns, quand un de nos plus braves soldats, Durbal, l'accrocha et le fit sauter. De toute l'escadre tunisienne, il ne restait plus que des carcasses fumantes. Et c'était justice (3). Car Tunis était un repaire de pirates.

John Ward notamment, ce forban anglais que Beaulieu avait serré de si près (4), à bord d'un beau vaisseau vénitien de cinquante-cinq pièces de canon la Soderina, puis sur une prise marseillaise, avait promené la terreur par toute la Méditerranée. Beaulieu la lui rendait avec usure, à lui et à ses forbans Edward Bisshop, Anthony Johnson, Toby Glanfield, William Graves, Binny, Harris, Samson Denball, etc. (5). Un historien a pu écrire que c'était la plus

(1) 750 tonneaux, 50 canons.

(2) La liste de l'escadre détruite est donnée par Emmanuel Van Meterf.n, Ilisloire des Pays-Bas (1515-1612), traduite en français par [. T). L. La Haye, 1618, in-fol., fol. 667.

(3) Cascalp;s, Discursos liistoricns de la mui noble i miii leal ciudad de Murcia. Murcia, 1621, in-4", p. 257. Beaulieu y est appelé Philippe Prévost, sieur de Valunsleroje. — Le P. IJax, Histoire de Barbarie et des corsaires (1637), p. 346 : il nomme notre héros Beaulieu, dit Briaille, gentilhomme poitevin. — MÉzeray, édit. de 1685, t. III, p. 1283. — Antoine DE RuFFi, Histoire de la ville de Marseille, 2" édit. 31arseille, 1696, infol., t. I, p. 455. — Mais les sources les plus sûres et les plus détaillées sont les Mémoires de BEAULiEi-PERSAt;, et l'Histoire des Pays-Bas, d'E. Van Metehen.

(4) L'histoire de John Ward, esquissée par E. Vak Meteren, a été relatée tout au long par un prisonnier du forban : A true and cet-tain report of the beqinning, proceedings, overthrows and Jiow présent state of captai u Waid and Dansker, the toiv late famoiis pirates, from their first sctting foorth to this présent time, published by Andrew Barker, master of a ship, who was taken by the confedcrates of Ward and by them sometime detained prisoner. London, 1609, in-4'' (British Muséum, C 27 c. 6).

(5) Horatio F. Brow>', Calendar of State papers and manuscripts relatinq to Enqlish affairs, existinq in the Archives and Collections of Venice, t. XI (1607-1610), n"' 268, 415, note, 575, 586, 595. — Mémoires portants plusieurs advertissemens présentez au Boy par le capitaine Fouccjues, capitaine ordinaire de Sa Majesté en la marine du Ponant, après estre déli-

sanglante défaite infligée à l'islamisme depuis Lépante ( l). A la lettre comminatoire que lui envoya le lendemain Kara-Osman, vice-roi de Tunis, à la menace de se faire rendre raison d'un attentat commis par un Français (2), notre capitaine répliqua : « Je me mocque de tout cela ; je n'ai point de maistre en cette occasion que Dieu. » Et il ne voulut pas entendre parler d'entrevue ailleurs que sur son vaisseau, alors que son adversaire voulait l'attirer à terre, en offrant en otages femme et enfants. Au bout de huit jours, Heaulieu gagna Malte, après avoir pris congé de Don Luis Fajardo.

Emerveillés de l'incroyable aventure qui écartait pour eux le danger d'une attaque imminente, les chevaliers ne savaient « quel honneur et bonne chaire " faire au vainqueur. Ils le supplièrent, « si sa femme faisoit un fds » , de le donner à saint Jean. Que dis-je! A la requête d'un grandcroix espagnol, l'enfant à naître fut reçu chevalier » dans le ventre de sa mère " et d'avance baptisé Alof, du prénom du grand maître Alof de Wignacourt.

Mais qu'il faut peu de choses pour ébranler le moral des plus braves! Le lieutenant François de Hautefort, peu disposé à poursuivre la campagne et persuadé que personne ne reviendrait du Levant, emporta toutes ses bardes à Messine. « La lascheté de cest homme de lie " fut le signal de la débâcle. Quatre cent soixante-dix hommes sur cinq cents désertèrent de Reggio, où se trouvait l'escadrille, à Messine. Beaulieu les suivit. L'appel à l'honneur ramena le plus grand nombre dans le devoir : pour les autres, la

vré de la captivité des Turcs. Paris, 1612, in-S" : réimprimé par Cimber et Danjou, Archives curieuses, 1"'^ série, t. XV, p. 363.

(1) Julian S. CoRBETT, England in thc Meditcrranean : A Study of tlie vise and influence of British Power within the Straits (1603-1713). London, 1904, in-8", t. I, p. 19.

(2) Les plaintes de Kara-Osman contre les pirateries françaises se trouvent dans B. N., Franc. 16113, fol. 406 v".

menace d'être pendus, l)annie partout par le vice-roi de Sicile, opéra ce miracle qu'au lieu de perdre des matelots, Beaulieu en recruta une centaine de nouv^eaux. Hautefort lui-même mendia sa grâce.

Au moment où l'escadrille doublait Malte, une patache de 1 Ordre apporta la nouvelle que la division du chevalier de Fraissinet venait de succomber dans une rencontre contre les Turcs. L'affaire avait eu lieu dans les eaux de Chypre, à la hauteur de Baffa, entre trois galions et une patache de Malte et les cinquante galères du capoudan-pacha Khalil de Gésarée. Un jour entier, le galion du commandeur de Fraissinet, soutenu par le vaisseau marseillais de Glandevès de Guges, avait tenu en respect son adversaire, qui dut donner de sa personne et faire « tous debvoirs et de soldat et de capitaine » . L'ouragan de fer vomi par nos quatre-vingts pièces justifiait le nom dCEiifer Noir que les Turcs donnaient au galion. » Et je ne sçay ce qui fut advenu sans la mort du capitaine du gallion et la faute d'un de ses vaisseaux 11 (1), sans la fougueuse attaque aussi du renégat marseillais Mourad raïs, qui vint à Ijout de l'Enfer Noir (2).

Deux autres bâtiments armes par le chevalier d'Aubusson de La Feuillade, sur les côtes de La Rochelle, livraient bataille aux douze galères du renégat grec Mustapha, chargé de garder Rhodes. Ils leur firent subir u un merveilleux dommage » avant de succomber : à peine Mustapha venait-il de mettre aux fers soixante-dix des survivants,

(1) Salagnac à Henri IV. Péra, 7 octobre 1609 (B. N., Franc. 16146, fol. 283, 294).

(2) « Relation d'un voyage en Orient par Julien Bordier, écuver de Je;in de Gontaut, baron de Salagnac, ambassadeur de France à Constantinople » (B. N., Franc. 18076, fol. 452 v°). Il rencontra à Alexandrette la flotte victorieuse et apprit de Mourad les détails du combat. — Kara Djehennem, Histoire des guerres inaiitimes, ouvrage turc cité par J. de Hajimer, Histoire de l'empire ottoman, trad. liellert, t. VIII, p. 168.

qu'une salve triomphale des siens faillit le tuer (1). Notre ambassadeur à Conslantinople eut la douleur de ne reconnaître, parmi les cinq cent cinquante prisonniers des deux affaires, que des Français, Cuges, La Feuillade, Chamois- Ponlac, Saint-Martial, Visancourt et autres chevaliers.

Loin de se laisser abattre par l'appréhension d'une pareille infortune, Beaulieu ne vit là qu'une revanche à prendre. De fait, par le travers de Chypre, il servit au canon l'amiral de six caramoussals : le reste de l'escadre turque, qui arrivait d'Alexandrie, avait fait « conserve marseillage, c'est-à-dire sauve qui |)eust. "

Mais le lendemain, la Lune tombait au milieu de sept grands vaisseaux, dont la formation en croissant indiquait nettement qu'ils s'apprêtaient à l'envelopper. « Asseurément, cela est Danse qui vous cherche pour avoir raison du bruslement des vaisseaux de Tunis, gémissait Hautefort : quittes-leur cette prise que vous remorquiez au cul de votre vaisseau : quittes-leur. Monsieur! Vaut mieux perdre un bras que tout le corps. — Ny le bras, ny le corps, répliqua Beaulieu : qui a peur se cache! Allons à eux (;2) ! » Et canonniers à leurs pièces, feux d'artifices aux hunes, pétards au bout des vergues, le brave pilote Emmanuel gouvernait droit sur l'amiral adverse au centre de la ligne, quand, ù stupeur! toute l'escadre abattit ses huniers sur les chouquets, salua de la trompette et envoya à notre bord tous ses capitaines et écrivains. Ce n'étaient point les corsaires de Dansa, mais une division hollandaise expédiée audevant du convoi de Chypre Et l'alerte finit par de mutuels toasts au roi de France et au comte de Nassau. « Fâcheuse

(1) Salagnac à Henri IV. Péra, 22 août et 5 septembre 1609 (B. N., Frane. 16146, fol, 267 y», 269, 296).

(2) Les [Marseillais ne savaient rien sans doute du passé de François de Hautefort, quand ils lui confièrent l'escorte de leurs convois le 10 novembre 1610 (Arcli. des Bouchcs-du-lUiône, reg. 1 des insinuations de l'amirauté, fol. 297).

maladie que la peur! » concluait sentencieusement Beaulieu, a mary » de signaler la nouvelle défaillance de son lieutenant.

a A l'ouverture de Rhodes un matin, nous aperceusmes deux grands vaisseaux avec leurs barques derrière, lesquels faisoient chasse sur nous. Nous les attendismes et mismes le vent à la pane avec notre bannière de combat hors, laquelle fust recogneue. » C'était un ami qui arrivait, Beauregard, le général des galions du grand duc de Toscane; et il avait à bord Chanteloube. On devine avec quels transports de joie fut accueillie la Lune, désormais célèbre parmi les Infidèles sous le nom de Dragon-Votant (1). Nombre de Français servaient dans la phalange des chevaliers de Saint- Etienne, qui portait alors à un si haut point la renommée de la marine florentine (2) : tel, le chevalier de Lamy, capitaine d'une des tartanes de Beauregard (">{) ; et Beaulieu à son tour allait se ranger sous " la croix d'or enchâssée d'or » , que le duc Gosme de Médicis avait donnée à sa milice (4j.

Guillaume de Beauregard était sur le théâtre d'un de ses fabuleux exploits. Dans la nuit du 20 octobre 160S, il gouvernait sur des vaisseaux suspects découverts près de Rhodes. Un caramoussal, où il avait cru distinguer le fanal du commandement, para l'abordage par une pluie d'artifices, qui embrasèrent en un instant le beaupré, la civadière et la contrecivadière de la capitane. Beauregard, de plus, avait l'éperon broyé, la galerie de proue brisée; et l'aube naissante lui dévoilait l'effrayante disproportion de

(i) J. DE Hammer, trad. Hellert, t. VIII, p. 169.

(2) C. Ma>fro>"i, La marina du (juerra del qranducato Mediceo. Pionia, 1895-1896, 2 in-8°.

(3) Henri IV au duc de Toscane. 18 septemljio 1608 (Berger de Xivbey, Lettres de Henri IV, t. VII, p. 616).

(4) En 1561. Il avait fondé également un port, Cosniopolis ou Porto- Fcirajo pour servir de base d'opérations aux clievaliers (Tiievki', Le (jrand Lisidaire : B. N., Franc. I5V53, fol. 21).

ses forces, huit navires contre quarante-deux. Avec le concours du Dieppe^ capitaine Lambert, il parvint néanmoins à réduire à merci son adversaire. Ce n'était point l'amiral turc, lequel était aux prises avec deux autres Français, Jacques Pierre et Simon de Saint-Jean, commandant les galions Saint-Jean-Baptiste et Saint-François ; les six cents hommes de l'amiral n'ayant pu résister à notre fougue, ce fut le signal de la débâcle des Turcs ; la fuite éperdue de leur caravane vers Rhodes laissait entre les mains du vainqueur neuf galions, djermes ou caramoussals, douze cents hommes et un butin d'un million de ducats (1). L'opération était trop fructueuse pour ne pas prêter à récidive en 1609.

Elle se doublait, par surcroît, « d'une grande entreprinse en Sirie, de telle importance que toute la Chrestienté y prenoit part " . Il s'agissait de présenter aux rebelles de Syrie, notamment à l'émir de Saïda, Lagir-Ali, et à l'émir des Druses, Fakhreddin, allié du grand-duc, un prétendant au trône de Stamboul. Traqué par le sultan son frère, sa tête mise à prix, Jachya avait quitté Constantinople sous la robe d'un cordelier, gagné la Moscovle, puis la Bohême et l'Italie, cherchant appui près de l'empereur, du pape et enfin du grand-duc de Toscane.

Le mauvais temps, malheureusement, tint l'escadre tout l'hiver enfermée dans » le cul de sac de la mer du Levant » , le golfe d'Alexandrette. Pour passer le temps, on échangea d'un bord à l'autre des invitations à dîner, où le sultan in partibus eut le mauvais goût de trouver mesquin la salve de trois coups dont on l'honorait, alors qu'on en tirait cinquante pour le roi de France. L'équipage de la Lune jouait des comédies dans les entractes des combats ; car il y eut

(1) Gustavo UziELLF, Cenni storici sulle imprese scie nlifîr lie, maritime e colnniali di Ferdiiiaiirlo I, qian<lu<a tli Tosrana (1587-1609). Firenze, 1901, grand in-8", p. 35, 67. — .1. dh; Hammkr, traduction llellert, t. VIII, p. 169.

38i HISTOIRE DE LA MARINE FBANÇAISE

j)lusieurs descentes à terre; l'une eut pour témoins ou acteurs de nombreux gentilshommes qui commandèrent plus tard avec éclat les vaisseaux du roi, les chevaliers de Rhodes, de Miraumont, d'Arrérac, de l'Écluse, Beaumont de Castellane et Rifjault. Trente mousquetaires et quinze piquiers de Beaulieu, abandonnés par un gros détachement italien qui détala, s'ouvrirent un passage, piques basses et les mousquetaires tirant un par un, au travers de huit cents Turcs ]jorsque Beaulieu, las de l'hivernage, prit congé, le faux sultan » Jachya déboutonna son pourpoint en lui disant adieu. II osta de dessus son estomach une grande pièce d'escarlate faicte en cœur, en broderie d'or, et la donna au capitaine, en disant que c'esloit la pièce de son cœur, n

« Prendre les galères de Bizerte et la forteresse de La Goulette avec tous les navires qui se rencontreront dessoubz» , tel est le nouveau projet de Beaulieu. Mais n'ayant plus que trois cents hommes, il en vint demander deux cents autres au grand maître de Malte : » Je donneray à la forteresse avec pétards et eschelles " , disait-il à Wignacourt, pendant que vos galères garderont les deux avenues qui mènent de Carthage et de Tunis à La Goulette. Mais que ne peut la jalousie ! Dans la crainte de rehausser la gloire de leur rival, les chevaliers de Malte décidèrent, en conseil, de lui refuser leur concours.

Beaulieu revint donc pacifiquement en France en couvrant de son escorte un convoi marseillais. Le 14 mai 1610, il était en vue de Marseille : assez peu d'humeur à subir la quarantaine, il força et rompit la chaîne du port; et la salve de cinquante coups, qu'il tira en signe de joyeuse arrivée, " estonna tellement les maisons que toutes les vitres se mirent en pièces " . Loin de lui tenir rancune de cet acte d'indiscipline, le 18 mai, le premier président Du Yair le supplia de rassembler ses hommes, afin d'organiser la défense du port. Un exprès avait apporté la nouvelle de

l'assassinat de Henri IV, dans l'instant où quatre-vingts galères se réunissaient à Barcelone pour surprendre Marseille. Beaulieu débarqua vingt coulevrines, six cents mousquets, cinq cents grenades, qu'il prêta aux consuls, et il ne prit la poste pour Paris que tout danger conjuré.

Cependant, Guillaume de Beauregard poursuivait en Orient le cours de ses succès. En juin, il croisait entre Chypre et la Caramanie les quarante galères turques de Mustapha le Grec. Mustapha commit la faute de partager sa flotte en deux escadres, dont une seulement devait charger. Après une demi-journée de combat, il prenait la fuite vers Famagouste, laissant cinq galères sur le champ de bataille (1).

Le 10 septembre, un autre frère d'armes de Beaulieu, Simon de Saint-Jean, en croisière au large de Scarpanto, découvrit trente-deux voiles venant de Chio. Au lieu de la caravane d'Egypte qu'il guettait, c'était une grosse flotte, c'était l'élite des Janissaires qui lui tombait dessus. Et Simon n'avait que sept cents hommes, en bonne partie français (2) , à bord du Saint-Louis, d'une carraque et d'une patache napolitaines, qu'avaient renforcés, il est vrai, un vaisseau maltais et un bâtiment sicilien.

Sans se décontenancer, Simon forme son escadrille en triangle, afin de faire face partout aux galères turques qui s'avancent en-demi lune pour l'envelopper. Tout le jour, son canon les tient à distance. Le lendemain, on se bat au mousquet, puis bord à bord. Une salve bien dirigée du Saint- Louis désempare la Réalc ottomane qui se traîne pénible-

(1) J. DE Hammeb, traduction Hellert, t. VIII, p. 170.

(2) Il y avait longtemps que nos marins se battaient sous le pavillon de Naples. En 1602, les frères d'Orenge, Alexandre et Pierre, tous deux de Forcalquier, commandaient deux vaisseaux Napolitains « ordonnez pour faire la guerre aux Turcqs n . A la relâche de l'île de « Cacamo en Barbarie, » Alexandre tua un de ses soldats natif de Tarascon (B. N., Franc. 5809, fol. 184).

ment, avec l'aide de deux autres hors de portée. Mais les assaillants se pressent en tel nombre que le vaisseau de l'ordre de Malte n'a pas moins de six galères acharnées à sa perte : sur le Saint-Louis, les Turcs grimpent de chaque côté en longues grappes accrochées aux haubans; un peloton de Janissaires envahit déjà la galerie qui accède à la chambre du capitaine, lorsque Simon de Saint-Jean dirige contre eux une charge furieuse : il abat de sa main cinq adversaires et, faisant quitter les mousquets pour les piques, il jette les intrus par-dessus bord. Un pierrier, tirant à mitraille, enfile une galère qui a donné de l'éperon dans un de ses sabords ; une bordée en coule une seconde. Et le 12 septembre, après trois jours de combat, le général de la mer Giaffer Pacha, las et blessé, s'avouait vaincu en battant en retraite sur Rhodes. Il était temps. Le Saint-Louis, dont sept cents projectiles avaient fait une écumoire, avait quatre pieds d'eau dans la cale.

A son retour à Naples, le héros se surpassa encore par la belle réponse qu'il fit aux offres alléchantes du vice-roi marquis de Santa-Cruz : « Je suis Français pour la vie », s'écria-t-il, et repoussant dédaigneusement la proposition d'entrer au service de l'Espagne, il se hâta d'obéir à l'ordre de rappel, signé de l'amiral duc de Guise, que lui apportait Vinchegucrre (1).

Un autre de nos capitaines de vaisseau, M. de Ligny, se faisait tuer en opérant une reconnaissance le long des cotes dalmates, où il méditait un coup de main (2). Un Français encore, Yacquéras, grand commandeur de la langue de Provence, dirigeait l'expédition des chevaliers de Malte contre

(1) Discours véritable du combat rendu par le capitaine Simon de Saint- Jean, de Marseille, contre l'armée turques(juc, autour des isles de Rhodes et Scurpante . Lyon, 1610, in-8°.

(2) Le baron de Salagnac à Henri IV. Péia, décembre 1609 (13. N., Franc. 16146, fol, 304 v").

Corinthe, où cinq cents Turcs demeurèrent prisonniers (1). Et le duc d'Épernon, le comte de Caudale combattaient aux côtés de l'amiral Inghilrami, lorsque l'escadre florentine s'empara du château d'Agaliman, non loin de l'antique Séleucie, avec tous les bâtiments en rade (2).

Ces appuis discrets prêtés aux adversaires des Turcs marquaient l'oscillation de notre politique. Si le roi Henri IV tablait encore sur l'entente franco-turque pour trouver des débouchés dans le Levant et l'Océan Indien, il rêvait d'une république chrétienne qui se serait dressée contre l'Islam. Le duc de Nevers surtout y songeait sérieusement (3). Les événements allaient le servir en nous mettant, coup sur coup, aux prises avecdeux Etats musulmans, vassaux de la Sublime Porte.

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